David Pujadas à l'antenne de France 2 le 11 septembre 2001

© Crédits photo : Illustration : Camille Deschiens.

11 septembre 2001 : les six heures de direct de David Pujadas

11 septembre 2001, 15 h 33, un flash d’information se lance sur France 2, chamboulant la programmation de la chaîne. C’est le début d’une plage quasiment ininterrompue d’information sur les attentats, qui s’arrêtera à une heure du matin. Retour avec David Pujadas sur cette séquence qu’il a ouverte et fermée.

Temps de lecture : 11 min

Lorsqu'il prend l’antenne ce 11 septembre 2001, David Pujadas vient tout juste d’arriver à France 2, après avoir passé plusieurs années sur LCI. Il va présenter le 20 Heures pendant seize ans sur la chaîne publique, et anime aujourd'hui le « 24 H Pujadas » sur LCI.

Au moment où vous arrivez à France Télévisions le 11 septembre 2001, il n’y a rien de spécial, c’est une journée comme les autres ?

David Pujadas : Oui, c'était une journée absolument comme les autres. Le matin, nous avons défini un menu pour le journal de 20 heures. Dans l’actualité, il y a l’attentat réalisé contre le commandant Massoud dans le nord de l'Afghanistan deux jours plus tôt. Je suis à France Télévisions depuis un peu plus d'une semaine, c’est vraiment le démarrage. Il n’y a pas encore de routine, je ne me sens pas encore chez moi, je connais simplement les personnes qu'il y a autour de moi, mais il n’y a pas de familiarité.

Ce jour-là, une équipe de Canal+ vous suit pour « +Clair », l’émission média diffusée à l’époque par la chaîne. Celle-ci vous filme en train de découvrir la tour du World Trade Center touchée à 14 h 46, heure de Paris, par le premier avion….

Je me souviens très bien de ce moment. Peut-être les images de Canal+ m'ont-elles aidé à le fixer dans ma mémoire. Je suis avec mon rédacteur en chef adjoint, Jean-Michel Carpentier, et nous voyons que les chaînes d'info américaines diffusent les premières images de la tour avec un petit filet de fumée. Au début, on en plaisante…

Vous dites : « Ouah, c’est génial », ce qui a vous a été souvent reproché par la suite.

On n'imagine pas du tout à ce moment-là que c'est un avion de ligne. Pour nous c’est un petit coucou. On se dit que le pilote a dû s'éjecter et qu’il n’y a même pas un mort, que c’est uniquement matériel. Mais même si ça avait été uniquement un accident matériel, ça aurait été ridicule de dire ça. Il y avait la télé qui me suivait, j'ai voulu faire le malin, le mec un peu blasé. Le journaliste de Canal+ me demande si je vais en parler au 20 Heures, et je réponds que ça fera peut-être une brève en fin de journal. Pour moi, à ce moment-là, c'est simplement une curiosité. Après quelques minutes, on apprend que c’est un avion de ligne.

Et tout change pour vous à cet instant ?

Oui, et on décide de breaker avant même le deuxième impact [qui a eu lieu à 15 h 03, heure de Paris, NDLR]. À ce moment-là, nous pensons toujours qu’il s’agit d’un accident, mais on parle d’un avion de ligne qui serait rentré dans une des deux tours du World Trade Center, à New York, c’est donc totalement justifié. On se dit qu'il va y avoir 150 morts, peut-être plus avec les gens dans la tour. C'est un accident terrible et inimaginable. Je suis en plateau en bas en attendant de prendre l'antenne, je ne sais plus si on me fait un raccord maquillage… et nous apprenons qu’un avion est entré dans l’autre tour. Là, on se dit que c'est un attentat

À 15 h 33, vous prenez l’antenne pour un flash. Que ressentez-vous à ce moment-là ?

À ce moment-là, je ne suis pas encore sur les drames humains, mais nous sommes bien entendu saisis d’effroi. Nous ne savons pas encore ce qu’il se passe à Washington lorsque nous prenons l’antenne, mais nous nous rendons compte que nous assistons à un moment important. Je suis concentré, je cherche à savoir ce qu’il s'est passé, je suis 100 % journaliste, si je puis dire.

« Je suis concentré, je cherche à savoir ce qu’il s'est passé, je suis 100 % journaliste, si je puis dire »

Comment faites-vous pour préparer ce que vous allez dire, puisqu'il n'y a pas forcément d'informations à ce moment-là ?

C'est une gymnastique journalistique et intellectuelle pour laquelle j'avais l'avantage d'avoir travaillé sur une chaîne d'info [LCI, NDLR]. On se demande tout de suite « Qu'est-ce que je sais, qu'est-ce que je ne sais pas ? », et ce que vous savez va autant vous aider que ce que vous ignorez. Ce que je sais à ce moment-là, c'est que deux avions sont entrés dans les tours du World Trade Center à quelques minutes d’intervalle. La coïncidence paraît trop hallucinante pour que ce soit un accident. À ce stade, tout indique qu'il pourrait s'agir d'une attaque, d'un acte criminel. Ce que je ne sais pas, c'est qui aurait pu commanditer un tel acte, d’où, comment, avec quels moyens. Je sais qu’il y aura des victimes. Impossible de dire combien à ce moment-là, mais on imagine assez bien qu’il y en aura au moins des centaines.

Vous évoquez ce point à plusieurs reprises dans le flash. Au début, un bilan officiel fait état de six morts, mais très rapidement, avec Daniel Bilalian qui vous rejoint sur le plateau, vous expliquez que ça semble très en dessous de la réalité…

À partir de là, mentalement, je me demande également ce que je veux dire. Le World Trade Center, je connais, je suis monté dans ces tours, je vois où il se trouve à New York. Je peux décrire l'endroit, ce qui se trouve dans ces tours, des bureaux, des gens qui y travaillent. Je peux aussi expliquer que le passage des avions ne se fait pas par-là. Tout ça vous aide à nourrir l'antenne, d'une certaine manière.

Vous recevez des images de New York au moment de commencer, quasiment en direct, ce qui vous aide aussi à animer l’antenne.

Oui, la régie m'informe que nous avons un flux d'images, que l’on garde. Très rapidement, les médias américains mettent en place leurs moyens sur le terrain et nous récupérons des images via nos accords. Avoir un support image règle énormément de choses. Vous savez que toutes les dix minutes, tous les quarts d'heure, de nouvelles personnes arrivent devant leur poste et vont découvrir ça. Il est donc nécessaire de refaire un point régulièrement et de dire : « Si vous nous rejoignez, il est 15 h 15, 15 h 30. Voilà ce qu’il se passe, voilà pourquoi nous sommes en direct, voilà ce qui s'est passé ». Des témoignages arrivent, nous appelons des gens que nous connaissons à New York…

Et très rapidement vous évoquez à l’antenne les différentes pistes, les revendications qui se font connaître, comme celle du FDLP (Front démocratique de libération de la Palestine), que vous traitez avec sérieux, mais aussi celle de l’Armée rouge japonaise que vous traitez avec un peu plus de… perplexité.

LCI m'avait appris une forme de prudence et l'événement était suffisamment énorme pour ne pas essayer d'aller plus vite que la musique. Je source toujours nos informations, enfin j’espère l’avoir toujours fait, en disant qu’elles viennent de l'AFP, Reuters, AP, CNN. Nous expliquons que nous cherchons à en savoir plus, je meuble à certains instants, je liste les questions qui se posent.

À 17 heures vous lancez un sujet sur les réactions des New-Yorkais aux attaques. Lors du retour à l’antenne vous n’êtes plus là et c’est Daniel Bilalian qui prend le relai. Où étiez-vous ?

Je suis parti faire le JT. Ça, les équipes ne peuvent pas le faire sans moi.

Vous venez de voir les deux tours s'effondrer en quasi direct, vous avez vu les images du Pentagone, vous avez eu à l’annoncer aux téléspectateurs. Quel est votre état d’esprit à ce moment-là ?

Au moment où les tours s’effondrent, je suis assailli par l'émotion, nous prenons la dimension du drame humain qui se joue sous nos yeux. Vous vous identifiez aux milliers de personnes dans ces tours, sans défense, avec ces tonnes de verre et de béton qui leur tombent dessus… [Très légère pause, NDLR] En reparler m'émeut toujours.

« Quand je quitte le plateau, j’enfile mon costume du 20 Heures. Je ne dirais pas que ça vous aide, mais vous vous mettez dans la disposition mentale de bâtir un journal »

Mais vous avez toujours le réflexe du journaliste, cette petite lumière rouge qui balise le chemin pour vous et qui fait que vous ne serez jamais envahi par l'émotion au point de perdre vos moyens. Quand je quitte le plateau, j’enfile mon costume du 20 Heures. Je ne dirais pas que ça vous aide, mais vous vous mettez dans la disposition mentale de bâtir un journal. Vous êtes concentré sur cette tâche. J’ai couvert pas mal de situations de guerre lorsque j’étais reporter. Lorsqu'il y a les balles qui sifflent autour de vous, vous pouvez avoir peur, mais vous avez votre costume de reporter. Vous n’êtes pas immunisé, mais ça vous aide à vivre tout ça, parce que vous êtes en train de faire votre boulot. Le 11 septembre à France 2, pour moi, c'est pareil. Vous vous remettez mentalement très rapidement dans la dimension professionnelle.

Comment s’organise un JT dans ces conditions ?

Les événements ont évolué tout l'après-midi, nous avons beaucoup d’informations. Une décision est prise, sûrement par moi, de ne faire qu’un seul titre qui ramasse tous les angles possibles, parce que l’actualité écrase tout. Pas la peine d’essayer de découper le truc en tranches. Il va y avoir trois ou quatre « factuels » que l’on va dérouler, qui rappellent les informations importantes à savoir, puis il y a deux ou trois sujets d’enquête sur les personnes qui peuvent être derrière ces attaques, entrecoupés d'interviews avec le ministre de la Défense et d’autres invités.

Au moment de lancer l’édition spéciale du JT, votre ton est beaucoup plus assuré que lors du flash de l’après-midi.

Au bout d'un moment, vous avez tellement tous les éléments en tête que vous déroulez plus facilement, vous êtes plus sûr de vous. Et puis tout est écrit, en tout cas les vingt premières minutes. Dans une certaine mesure, c'est un journal classique, si j’ose dire. J'ai passé entre trois quarts d'heure et une heure avec ma prompteuse pour écrire et dicter le journal. Si je me souviens bien, nous étions partis pour faire un JT d’une heure, une heure et demie, et nous l’avons poussé jusqu'à 23 heures.

Durant tout cet après-midi et cette soirée, vous avez des invités, principalement Xavier Raufer, Antoine Basbous et François Heisbourg. Étiez-vous aux manettes pour demander à ce que telle ou telle personne soit contactée ?

Ici, à LCI, lorsqu'il y a un événement important qui se déroule et qu’il est possible de filmer quelqu'un d’autre sur le plateau, j'ai un bouton qui me permet de parler à la régie. Dans ce cas-là, je peux très bien dire : « Essayez de joindre telle ou telle personne au téléphone », je suis un peu le directeur de l’émission. Pendant les attaques, je ne peux pas le faire, je suis juste présentateur. Les équipes de France 2 m’amènent des invités et me disent que telle ou telle personne est au bout du fil. S'il y avait des sujets enregistrés, je pouvais leur dire : « Essayons de joindre immédiatement tel Français qui habite NY », mais sinon, je ne m’en occupais pas.

À certains moments durant le flash, les lancements sont un peu chaotiques, et on peut vous entendre râler contre les équipes…

C'est forcément un peu chaotique, oui, et dans ce cas-là, vous devez communiquer avec eux. Dans un JT de 20 heures, vous pouvez leur parler pendant que les sujets sont diffusés et leur demander d’en « trapper » un. Là, ce n’est pas possible, donc de temps en temps, vous vous servez de l'antenne pour leur parler sans que le téléspectateur le sache, et tant pis s'il le voit ou s'il le sent.

Donc de 15 h 33 à 17 heures, vous présentez un flash, puis une édition spéciale du journal télévisé de 20 heures à 23 heures…

Ensuite un téléfilm est diffusé, et puis au bout d’une heure, nous nous disons que c'est n'importe quoi. Moi, je trouvais ça fou de laisser l’antenne. Donc nous lançons un nouveau flash aux alentours de minuit, en faisant notamment intervenir nos correspondants à l’étranger.

Vous concertez-vous avec le journal de la nuit, qui va prendre la suite ?

Je ne m'en souviens pas très bien, mais dans ce cas-là, il y a le directeur de l'info qui fait tout, l’antenne lui donne carte blanche. C'est lui qui se débrouille, qui mène les équipes et agence les différents moments d’information.

En finissant cette journée, pensez-vous déjà à la suite des événements, à la façon dont vous allez devoir les traiter ?

Pas ce soir-là. Il y a un tel sentiment d'irréalité par rapport à ce qu’il s’est passé… Je me souviens qu’en rentrant chez moi le soir à deux heures du matin, après avoir fait l'antenne jusqu'à une heure du matin, mon premier réflexe a été d'allumer la télé et de regarder ces images que je n'ai vues moi-même qu’à l'antenne. Il fallait m'imprégner de leur réalité. J'étais entièrement dans le présent, je ne gambergeais pas sur le lendemain.

Je me souviens aussi qu’après la fin du journal, tous les membres de l’équipe étaient présents quand je suis remonté du plateau. D'ordinaire, on fait une conférence critique  avec les chefs de service, celles et ceux qui ont fait les sujets et quelques autres personnes. Mais là toute la rédaction était réunie, tous les gens étaient restés jusqu'à très tard et m’ont applaudi. Moi, j'étais arrivé huit jours avant. Ça m'émeut encore d’y penser.

Y a-t-il des leçons, des impressions que vous gardez de cette journée, de cette période ? En tant que journaliste, qu’animateur, ou tout simplement en tant que personne…

Oui, j’en garde plein de choses. C'est peut-être le moment professionnel le plus fort que j'ai pu vivre à l'antenne, et un des moments les plus forts que j'ai pu vivre sur le terrain. Quelques jours plus tard, les aéroports ouvrent de nouveau, et je crois que je suis dans le premier avion. Nous arrivons à New York et on monte deux éditions spéciales en très peu de temps. À peine descendu de l’avion à l’aéroport JFK, qui est à 30 kilomètres de Manhattan, vous sentiez déjà la fumée. C’est un des rares moments dans une carrière où le fait dépasse un peu le journaliste. À tout moment, vous faites des allers retours entre le journaliste et la personne qui regarde ça tout simplement et qui se dit : « La vache ». Un événement tellement hors-norme, ça vous marque. Il n'y en a pas trente-six qui vous font cet effet-là, mais il y en a eu d’autres pour moi qui étaient comparables en termes de gestion de l’antenne. En 1994, j’étais en direct lors de la prise d'otages de l'Airbus d'Alger, qui s'était ensuite posé à Marseille. En 1995, je prenais l’antenne deux minutes après l’assassinat d’Yitzhak Rabin à Tel Aviv. J’avais déjà le réflexe de ne pas m’aventurer sur des terrains minés lorsque l’on ne sait pas grand-chose du cours des événements. On rappelle les faits régulièrement, on récapitule les questions qui se posent, et ainsi de suite. Donc pour ce qui est des leçons professionnelles tirées du flash et du JT du 11 septembre, il n’y en a pas spécialement, par ailleurs, j'ai dû dire pas mal de bêtises. 

Pas particulièrement, mais puisque vous abordez le sujet, y a-t-il des choses que vous auriez faites différemment ?

Quand je vois que nous avons pris l’antenne à 15 h 33, alors que le deuxième impact dans les tours du World Trade Center a eu lieu à 15 h 03, je me dis que l'on aurait dû prendre l'antenne beaucoup plus tôt. Je suis sidéré que nous ayons attendu autant de temps.

Lorsque l’on regarde l’après-midi dans son intégralité, on constate que vous prenez l'antenne pour le flash juste après un épisode de la série allemande « Commissaire Léa Sommer ».

Donc on avait attendu qu’il se termine. Encore une fois, je pense que l'on a eu du mal à mesurer l'ampleur de l'événement, même si nous avons lâché l'antenne à 23 heures.

C’est une expérience qui vous a soudé avec le reste de l’équipe ?

Bien sûr. J'étais totalement inconnu quand je suis arrivé au 20 h de France 2. À l'époque, LCI était une chaîne minuscule, personne ne me connaissait. Lorsqu'ils m'ont vu débarquer, ils ont dû se demander pourquoi on allait chercher ce mec de 36 ans qui n'avait jamais rien fait de sa vie, ou quasiment, alors qu’ils ne manquaient pas de talents dans la rédaction. Ce jour-là, quand ils ont vu l'antenne, ils se sont dit qu’il y avait un savoir-faire. J’avais tenu, ils m'ont applaudi, un truc fort s'est noué.

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