Une statut hastag au milieu d'objets commémoratifs.

© Crédits photo : Illustration : Yann Bastard.

Le 13-Novembre sur Twitter : de l’information à la compassion

Après le choc des attentats, un élan de solidarité internationale s'était déployé sur Twitter. Les réseaux sociaux ont accéléré le processus de réaction sociale lors des attaques terroristes. Quel a été le rôle des hashtags lors du 13-Novembre ?

Temps de lecture : 8 min

Du slogan « Je suis Charlie » à l’assassinat de Samuel Paty, les réseaux sociaux se retrouvent désormais au cœur des attaques terroristes et de la façon dont nous y réagissons. Ils sont tout à la fois un lieu où l’on vient s’informer, exprimer son émotion, débattre de l’événement, et où se forment des publics, concernés à divers titres, aussi bien que des contre-publics, contestant les discours et mises en récit dominants dans les médias de masse. S’y déploie la solidarité en même temps que s’y jouent des conflits de valeurs ou que s’y diffusent rumeurs et théories du complot (1).

Si de nombreuses études ont déjà été consacrées à leur rôle dans les réactions à l’attentat de Charlie Hebdo, elles sont en revanche bien plus rares en ce qui concerne le 13-Novembre. Pourtant, comme le relève Nikos Smyrnaios, « Twitter a sans aucun doute constitué le système nerveux de la web sphère qui s’est structurée autour des événements du 13-Novembre ». On estime en effet à plus de 11 millions le nombre de tweets échangés à ce sujet dans les premières vingt-quatre heures qui suivent les attentats, et à plus de 20 millions au total sur une semaine. De cette masse, le service du dépôt légal du web de l’INA a prélevé un échantillon conséquent qui constitue une source de première importance pour qui souhaite mieux comprendre la façon dont la société française a réagi à cette attaque, et le rôle qu’ont joué les réseaux sociaux dans cette réponse (2). Elle permet en effet de retracer minute par minute le cours de cette funeste soirée sur Twitter et de voir comment certains hashtags ont émergé et circulé à diverses fins.

Identifier l'événement

Que des attaques terroristes soient médiatisées en direct dès lors qu’elles surviennent est antérieur aux réseaux sociaux : c’est devenu la norme depuis le 11-Septembre et l’avènement des chaînes télévisées d’information en continu. Toutefois, lorsque CNN interrompt ses programmes dans la matinée du 11 septembre 2001 pour diffuser les premières images de l’épaisse fumée noire s’échappant de l’une des tours du World Trade Center, nul ne sait encore clairement ce qui est en train se passer. Les journalistes à l’antenne parlent d’une « catastrophe », de « quelque chose de dévastateur », et n’évoquent la possibilité qu’un avion ait percuté la tour qu’à titre d’hypothèse. Les téléspectateurs assistent alors en direct au processus d’identification et de qualification de l’événement, à mesure qu’il se déroule. Dès lors qu’un deuxième avion vient percuter la seconde tour, le doute n’est plus permis : il s’agit d’une attaque délibérée, à caractère terroriste (3). Quatorze ans plus tard, dans la soirée du 13 novembre 2015, c’est sur Twitter, et non à la télévision, que l’on voit ce processus se déployer.

Lorsque BFM TV, qui est la première chaîne à rendre compte de l’événement, interrompt sa programmation à 21 h 52, et plus encore lorsque France 3 et TF1 le font à leur tour respectivement à 22 h 50 et 22 h 52, le doute n’est en effet déjà plus de mise : Paris est bien de nouveau en proie à des attaques terroristes (4). C’est en amont de ces prises d’antenne, sur Twitter, que s’est précisée la nature de l’événement. Après quelques tweets évoquant des bruits de coups de feu pendant le match France-Allemagne au Stade de France, le premier à faire état de « tirs » et de « plusieurs morts » à Paris, devant le bar Le Carillon, est un jeune journaliste, Vincent Berthézène. Il est très exactement 21 h 30 quand il publie son message. Très vite, d’autres utilisateurs du réseau social lui répondent, dont une autre journaliste, Sandrine Baudry, qui suggère que cela pourrait être un simple « règlement de comptes ». Vincent Berthézène précise alors qu’il s’agit de tirs à la volée, d’une attaque à la kalachnikov depuis une voiture ; dans un autre tweet, il ajoute que le Petit Cambodge, situé en face, est touché aussi et qu’il s’agit bien de « tirs en rafale ». Deux minutes après, le hashtag #fusillade est employé pour la première fois de la soirée sur le réseau social. Une demi-heure plus tard, à 22 h 03, c’est #Parisattacks qui apparaît à son tour dans le tweet d’un journaliste de France 24. La nature de l’événement ne fait plus de doute, et c’est à ce moment que la télévision commence tout juste à le traiter.

Dans les vingt-quatre heures qui suivent, six hashtags se distinguent de la masse des tweets. Il s’agit, dans l’ordre, de #paris, #parisattacks, #prayforparis, #porteouverte, #bataclan, et #fusillade. On peut les ranger en trois catégories : les hashtags informationnels (#fusillade, #paris, #bataclan, #parisattacks), qui servent à situer et qualifier l’événement, et sont les premiers à émerger comme on vient de le voir ; les hashtags organisationnels (en l’occurrence ici #porteouverte), qui aident à mettre en œuvre et coordonner des initiatives d’entraide et de soutien aux personnes en proie aux attentats, et enfin les hashtags compassionnels (tel #prayforparis,ou #jesuischarlie en janvier 2015), au travers desquels s’expriment l’émotion collective et la solidarité avec les victimes.

On voit ainsi différents usages de Twitter en réaction à l’attaque terroriste se succéder dans le temps, à mesure que l’on avance dans la nuit. Le hashtag #porteouverte est créée à 22 h 34, par Sylvain Lapoix (lui aussi journaliste), de manière à pouvoir indiquer aux personnes se trouvant dans la zone des attentats des lieux sûrs où se réfugier. Il connaît un pic d’utilisation aux alentours de minuit puis retombe ensuite très vite, dès lors que les attentats sont terminés et qu’il n’est donc plus utile. On le verra ensuite réactivé quelques mois plus tard, lors de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice.

Une fois passé le temps de l’information et celui de l’organisation face aux attaques en cours, vient celui de la compassion avec les victimes. Le hashtag #prayforparis apparaît pour la première fois en même temps que #parisattacks, aux alentours de 22 heures, mais ne commence à être repris en masse qu’à l’approche de 23 heures. Vers 1 heure du matin, il dépasse en nombre de tweets #porteouverte (alors en forte baisse), et atteint un plateau d’utilisations, autour de 130 000 tweets par heure, qui dure au-delà de vingt-quatre heures, tandis que tous les autres hashtags déclinent. Dès 2 heures  du matin et toute la journée du 14 novembre, il est en tête des hashtags liés à l’événement avec #paris.

Des tweets de stars décisifs

C’est ainsi que « Pray for Paris » deviendra la formule emblématique de l’élan de solidarité avec les victimes du 13-Novembre, comme « Je suis Charlie » en janvier 2015, sans toutefois faire autant l’unanimité. D’aucuns n’ont pas manqué en effet de la critiquer, ne comprenant pas qu’on rende hommage avec une formule en anglais aux victimes d’attentats perpétrés en France et contestant son caractère religieux au nom de la laïcité. Là encore c’est sur Twitter que tout se joue. Si la formule « Pray for Paris » s’est déjà imposée comme le slogan de circonstance au petit matin du 14 novembre, c’est qu’elle a été massivement employée dans la nuit par les Américains apprenant la nouvelle et souhaitant exprimer leur compassion avec les victimes.

Un tweet est particulièrement décisif : celui de l’artiste Justin Bieber qui, vers 2 h 30 du matin, heure française, écrit simplement « #PrayForParis #PrayForJapan » (le Japon étant au même moment frappé par un tremblement de terre). Il sera retweeté plus de 80 000 fois. Quelques heures plus tard, Louis Tomlinson, chanteur britannique ex-membre des One Direction, emploie à son tour la formule dans un message de condoléances : ce sera le tweet le plus repris de tous les tweets liés à l’événement, plus de 140 000 fois. Il faut dire aussi que Justin Bieber compte sur Twitter 113 millions d’abonnés — c’est plus qu’il n’y a d’habitants en France —, et Louis Tomlinson 34 millions, quand, à titre de comparaison, Emmanuel Macron peut en revendiquer six millions, et François Hollande, président de la République à l’époque,  un peu plus de deux millions…

Dans les messages collectés par les Archives de Paris au sein des mémoriaux éphémères apparus par la suite sur les lieux des attentats, « Pray for Paris » est aussi la formule de solidarité et compassion qui revient le plus souvent, dans 10 % des messages, mais elle est concurrencée par « Je suis Paris », présente, elle, dans 5 % des messages (5). C’est une formule que l’on retrouve également sur Twitter, mais dans des proportions moindres. Si, pour comparer ce qui est comparable, on considère les messages uniquement en français et sur une période allant jusqu’au 27 novembre, on n’y trouve mention de #jesuisparis que dans 2 % des cas, tandis que #prayforparis atteint 15 %. L’écart entre les deux formules est donc bien plus grand en ligne qu’il ne l’est « hors ligne », dans les mémoriaux éphémères. C’est la preuve que, si l’élan de solidarité qui s’observe dans la rue prolonge celui qui prend forme sur les réseaux sociaux et communique avec lui, l’un et l’autre ne se confondent pas pour autant.

#Noussommesunis

#Prayforparis et #jesuisparis ne sont toutefois pas les seuls hashtags compassionnels à avoir circulé sur Twitter en réaction aux attentats du 13-Novembre. Il y eut également #noussommesunis. Apparaissant pour la première fois peu avant 23 h 30, il est employé plus de 27 000 fois au cours des premières vingt-quatre heures : c’est beaucoup moins que les principaux hashtags évoqués jusqu’à présent, mais tout de même plus que #jesuisparis. Il apparaît étroitement lié au match de football France-Allemagne qui se jouait ce soir-là au stade de France. Les deux premiers tweets comportant ce hashtag à être les plus repris sont en effet un tweet de l’ambassade d’Allemagne en France, à 23 h 42, puis un autre du ministère allemand des Affaires étrangères deux minutes plus tard. Même s’il se diffuse ensuite au-delà des cercles diplomatiques, notamment car il est repris par des joueurs de football, dont Karim Benzema, cette formule reste donc attachée à un mouvement davantage institutionnel que populaire, ce qui explique aussi qu’on l’ait peu retrouvée telle quelle dans les mémoriaux éphémères.

Finalement, que nous apprend donc le 13-Novembre concernant le rôle des réseaux sociaux dans le processus de réaction sociale à une attaque terroriste ? On doit au sociologue américain Randall Collins d’avoir, à la suite du 11-Septembre, mis en lumière les différentes phases dont se compose ce processus : d’abord une phase de stupeur et choc pur de vingt-quatre à quarante-huit heures, avant que l’élan de solidarité ne s’organise autour de symboles et slogans fédérateurs pendant une à deux semaines, et que celui-ci atteigne un plateau pouvant durer jusqu’à deux ou trois mois (6). Sans en changer foncièrement la nature, les réseaux sociaux accélèrent clairement ce processus, permettant à la réponse collective de prendre forme et d’atteindre son plateau plus rapidement. Explorer les tweets collectés par le dépôt légal web de l’INA au moment des attentats du 13-Novembre permet en quelque sorte de « zoomer » sur les premiers instants du processus décrit par Randall Collins et de voir ainsi comment, ce soir-là, il aura fallu quelques heures à peine pour passer de la recherche d’information pour comprendre ce qui se passe et l’organisation d’une réponse collective face à l’attaque, à l’expression d’un mouvement de compassion et de solidarité avec les victimes.

(1)

Romain Badouard, « Sur Internet : des conflits de valeurs aux contre-publics », dans Florence Faucher et Gérôme Truc (dir.), Face aux attentats, Paris, Puf, 2020, p. 51-63.

(2)

Valérie Schafer, Gérôme Truc, Romain Badouard, Lucien Castex, et Francesca Musiani, « Paris and Nice terrorist attacks: Exploring Twitter and web archives », Media, War & Conflict. 2019, vol. 12, n°2, p. 153-170.

(3)

Gérôme Truc, Sidérations, une sociologie des attentats, Paris, Puf, 2016, p. 18-23.

(4)

Pierre Lefébure, Émilie Roche et Claire Sécail, « Les attentats du 13 novembre en direct à la télévision : mise en récit de l’événement et de ses ramifications », Mots. Les langages du politique, 2018, n°118, p. 37-57.

(5)

Gérôme Truc, « Ce que disent les messages du 13 novembre », in Sarah Gensburger et Gérôme Truc (dir.), Les mémoriaux du 13 novembre, Paris, Éditions de l’EHESS, 2020, p. 135.

(6)

Randall Collins, « Rituals of solidarity and security in the wake of terrorist attack », Sociological Theory, 2004, vol. 22, n°1, p. 53-87.

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