la journaliste Margaux Benn en reportage à Kandahar

Margaux Benn a couvert l'Afghanistan pendant trois ans et demi. Ici, à Kandahar, au printemps 2021.

© Crédits photo : Margaux Benn

« L’Afghanistan est le seul pays où j’ai ressenti le besoin d’avoir un fixeur quasiment en permanence »

La journaliste Margaux Benn a couvert l'Afghanistan pendant trois ans et demi pour différents médias. Alors que les talibans sont revenus à la tête du pays, elle nous raconte son quotidien de correspondante et comment elle travaille aujourd'hui. 

Temps de lecture : 6 min

Elle est gagnée par la fatigue depuis quelques jours, entre son travail de correspondante et ses interventions sur l’actualité afghane à la télé. La veille de notre entretien, elle était sur le plateau de « C dans l’air » (France 5), pour commenter la situation politique en Afghanistan. Une situation inhabituelle qu’elle n'aurait pas imaginée. Mais Margaux Benn, 32 ans, juge l’exercice utile car « au moins, on parle de l’Afghanistan ». De mai 2018 à août 2020, elle a vécu dans le pays, et a travaillé comme correspondante pour de nombreux médias : France 24, Arte, Le Figaro, Europe 1… Elle préfère aujourd'hui se consacrer à des reportages long format dans différents pays, dont l'Afghanistan, où elle retourne régulièrement.

Vous avez couvert l'Afghanistan pendant trois ans et demi, vous êtes rentrée en France depuis quelques mois et vous continuez à décrire et commenter les événements qui y ont cours. Comment enquête-t-on sur un tel pays quand on n’est pas sur place ?

C’est quelque chose de nouveau pour moi. J'étais censée partir à Kaboul ces derniers jours mais les vols commerciaux ont été annulés. C’était très frustrant de ne pas être sur place, surtout au niveau personnel. Ne pas pouvoir y être à un moment aussi important est troublant. Au niveau professionnel,  le fait d'avoir vécu dans le pays et de l'avoir couvert pendant plusieurs années me permet de travailler presque comme si j’étais à Kaboul, j’ai toutes les informations et les témoignages car j’ai déjà énormément de contacts, ce qui est un luxe. Je passe mes journées sur Whatsapp ou au téléphone.

Finalement, j’ai l’impression d’être plus utile à Paris qu’à Kaboul en ce moment : d'une part, je mets tout en oeuvre pour aider un maximum d'amis et anciens collègues afghans à quitter le pays, et c’est la première fois qu’on m’invite sur les plateaux télé, qu’on me demande des analyses, que je participe à des débats… Je n’ai plus l’impression d’être la tête dans le guidon en train d’écrire des papiers dans un pays lointain. Là, tout le monde a envie de découvrir l’Afghanistan.

Le journalisme à distance, par Skype ou WhatsApp, pourrait-il devenir la norme ?

Je ne l'espère surtout pas! Rien ne remplace le reportage, qui permet de pouvoir décrire avec précision les émotions et les visages des gens, raconter des détails. Je connais le pays et une bonne partie de mes contacts personnellement, ça me permet de visualiser quand même un peu les choses, mais ce n’est pas pareil.

Les réseaux sociaux, en revanche, ont été et restent très utiles pour avoir certaines infos et élargir mon réseau. Les Afghans et les Afghanes sont actifs sur Facebook ou Twitter, c’est une chose qu’on n’imagine pas forcément en France. Dès qu’il y a une attaque ou un attentat, il y a plein de photos ou de vidéos sur Twitter, et ce sont des infos que je vais essayer ensuite de recouper avec mes contacts. La société civile afghane, les activistes, sont aussi très présents sur les réseaux, et ça m’a permis d’avoir accès à de nouvelles sources.

Comment vivez-vous cette période où tout le monde s’intéresse soudainement au pays que vous couvrez ?

En temps normal, je pense que la couverture médiatique de l’Afghanistan en France n’est parfois pas assez importante, mais c’est le propre de tous les journalistes à l’étranger : quand on est basés dans un pays, on a parfois l’impression que c’est le centre du monde. Il faudrait en parler tout le temps, et chaque détail à propos d’un récit, d’un reportage, est extrêmement important, alors que nos papiers intéressent davantage les gens qui connaissent déjà le sujet. Il faut relativiser : de nombreux pays sont tout aussi passionnants. 

Ceci dit, en France, on a quand même un certain intérêt pour l’Afghanistan. On me parle très souvent des Cavaliers de Joseph Kessel, et de nombreux Français restent fascinés par le commandant Massoud. D’ailleurs, à chaque fois que son fils prend la parole, il est relayé dans les médias français. Il y a aussi eu une intervention militaire, et beaucoup de Français connaissent de près ou de loin des gens qui y sont partis en mission. La représentation du pays est, à mon sens, un peu gelée dans le temps, mais il reste un attrait. C’est pour ça que j’ai choisi de travailler pour les médias francophones [Margaux Benn est franco-canadienne et bilingue français-anglais, NDLR].

la journaliste Margaux Benn en reportage à Kandahar
Margaux Benn en reportage à Kandahar, dans le sud de l'Afghanistan, au printemps 2021. Crédit photo : Margaux Benn.

Comment avez-vous commencé à travailler en Afghanistan ?

Après mes études, j’ai été dans différents pays d’Afrique (République Centrafricaine, Soudan...), puis j’ai été embauchée par l’AFP au bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord, basé à Chypre. C’était un poste de « desk » : je devais éditer les vidéos des journalistes qui étaient sur le terrain. Le travail était souvent passionnant mais au bout de deux ans, j’ai eu l’impression de tourner un peu en rond et j’avais peur qu’on me colle les étiquettes « desk » et « vidéo », alors que mon média de cœur est la presse écrite. J’avais une folle envie de retrouver le terrain, et j’ai quitté mon CDI en 2018. J’ai hésité entre retourner dans un pays africain ou aller ailleurs. L'Afghanistan m'attirait depuis longtemps et, en me documentant sur le pays, j'ai remarqué que la situation évoluait rapidement : les talibans commençaient déjà à gagner du terrain, les élections législatives et présidentielle se profilaient. J'ai décidé d'y aller en amont pour suivre le pays au long cours : je ne voulais surtout pas être parachutée là-bas seulement pour une actu.

Est-ce que vous aviez des contacts là-bas ? Comment se sont passés vos premiers jours ?

J’ai démarré au quart de tour : il y a eu deux tremblements de terre et trois attentats dès mon arrivée. J’ai été écrire mes papiers confinée dans un bâtiment des Nations Unies, où j'interviewais une responsable. Ensuite, j’ai multiplié les reportages pour la RTS, Le Figaro, la radio canadienne…

Travailliez-vous avec un fixeur, une personne chargée de vous trouver des contacts lors d’un reportage et souvent aussi d’assurer la traduction ?

À Kaboul, les derniers temps, il m'arrivait de travailler seule quand mes interlocuteurs parlaient anglais ou dari [un dialecte du persan, l’une des langues parlées en Afghanistan, NDLR]. Dans les provinces, j’avais toujours quelqu’un avec moi : déjà parce que je ne peux pas conduire, ni me balader seule, en tant que femme, et puis je ne parle pas le pashto [langue parlée principalement par les Pachtounes, ethnie majoritaire en Afghanistan, NDLR]. Souvent, les fixeurs et traducteurs sont une seule et même personne, et ils sont indispensables. Ils connaissent très bien leur province, et ils ont leur réseau sur place, y compris parmi les insurgés. En cas de pépin, ils passent un coup de fil, car ils connaissent les chefs de villages, les gouverneurs de district, etc. Ils connaissent aussi très bien les problématiques d’une région : c’est en discutant avec eux que j’ai pu avoir des illuminations, des idées de sujets.

L’Afghanistan est le seul pays où j’ai ressenti le besoin d’avoir un fixeur quasiment en permanence. Ce carcan est assez lourd à porter. Dépendre d’un fixeur, c’est lui accorder toute sa confiance, mais c’est aussi une perte de liberté énorme, qui enlève une partie du travail journalistique, le fait d’être débrouillard, de faire les choses seul. C’est aussi pour ça que j’ai décidé de travailler différemment, en faisant plus de sujets au long cours, et en recommençant à faire des reportages ailleurs, même si je reste focalisée sur l'Afghanistan.

Quel est l'état d'esprit de vos fixeurs actuellement ? 

La plupart souhaitent quitter le pays, car les gens qui ont travaillé avec des étrangers, surtout des Occidentaux, sont particulièrement ciblés par les talibans. Certains ont réussi, d'autres font tout pour pouvoir partir. Avec d'autres journalistes, nous essayons de les aider comme nous pouvons, mais c'est très compliqué. L'aéroport de Kaboul est devenu difficile d'accès, et ses abords sont dangereux, avec parfois des tirs d'armes à feu, des bousculades, etc.

Est-ce que vous avez déjà eu des difficultés avec vos employeurs, notamment pour vendre des sujets ?

Pas du tout, car il y avait peu de pigistes basés en Afghanistan, et j'ai la chance de pouvoir travailler tant à l'écrit qu'en TV et en radio. Avant de démissionnerje suis venue à Paris rencontrer différents rédacteurs en chef de journaux, histoire de savoir si le projet était viable, si ce n’était pas un petit peu fou. J’avais surtout travaillé pour des anglophones et très peu pour les médias français, hormis l’AFP : je ne connaissais pas grand-monde. Quand une inconnue vient et projette de partir en Afghanistan, les rédacteurs en chef sont un peu blasés et reçoivent sur le mode : « Oui, bon, rappelez-moi quand vous irez vraiment. » Ils n’étaient pas réticents, mais je n’avais aucune garantie.

Le Figaro m'a tout de suite fait confiance, et c'est surtout grâce à ce journal que j'ai pu multiplier très vite les reportages aux quatre coins du pays. Puis, sur place, j’ai eu un contrat avec France 24. Je devais leur faire des sujets et cela m'assurait une rentrée d'argent tous les mois, mais je pouvais aussi travailler pour d’autres : Arte, Le Figaro, Europe 1… Que ce soit à la rubrique International du Figaro ou aux « Carnets du monde » d’Europe 1, je ne me souviens pas qu’on m’ait refusé un sujet, même si je proposais surtout des reportages, des papiers assez longs.

Et comment cela se passait-il avec vos collègues sur place ?

Il y avait peu de journalistes quand je suis arrivée, puis plusieurs journalistes francophones et anglophones sont arrivés au fur et à mesure. C’est un petit monde, donc tout le monde se connaît et peut s'aider. 

Pensez-vous y retourner, avec l’incertitude qui règne en ce moment ?

Je devais me rendre à Kaboul lorsque l’offensive express des talibans a eu lieu et les vols ont été annulés. J’espère pouvoir y retourner dès que les vols commerciaux reprendront, même si la situation peut se déliter. Je redoute que le vice-président Amrullah Saleh [qui se déclare président par intérim, NDLR] et ses alliés prennent les armes pour tenter de renverser le gouvernement mis en place par les talibans.

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

À lire également

Charles Enderlin : « Je n'ai jamais aimé qu'on m'appelle en disant "Donne-nous de l'émotion"»

Observateur avisé du conflit israélo-palestinien, Charles Enderlin a publié en avril De notre correspondant à Jérusalem. Le journaliste y retrace les moments-clés de son travail dans la région, en particulier ses trente-quatre ans de correspondance pour France 2, dont il a dirigé le bureau entre 1991 et 2015.