Daniel Dayan, à Paris, en 2015.

Daniel Dayan, à Paris, en 2015.

© Crédits photo : Didier Allard / INA.

Un événement qui apparaît. Le 11 septembre 2001 vu par Daniel Dayan

Le théoricien des médias Daniel Dayan, interrogé en 2015 sur les rapports entre médias et terrorisme, nous donnait sa lecture des attentats du 11-Septembre. Extraits.

Temps de lecture : 3 min

Nous avons rencontré Daniel Dayan, chercheur et théoricien des médias, en 2015, à l’occasion d’une série consacrée aux rapports entre médias et terrorisme. Au cours de cet entretien, il nous avait livré son analyse du 11 septembre 2001. Nous reproduisons ici quelques extraits de cet échange, dont l’intégralité est à retrouver ici.

« L’un des objectifs des terroristes a été de fournir aux médias des événements clés en main. Le terrorisme ne voulait plus d’une monstration [La monstration consiste, pour Daniel Dayan, « à désigner, dans un événement, ce qui mérite d’être montré. Mais un tel choix présuppose un savoir sur la situation », NDLR] qui soit faite par un organisme indépendant,  […] susceptible d’assortir la description de l’événement d’évaluations critiques. L’ambition des terroristes était de transformer tout média potentiellement hostile en simple vecteur de diffusion ; d’en faire une boîte aux lettres. Cette ambition s’est manifestée longtemps avant le 11 septembre 2001 avec le terrorisme « kamikaze ». Lorsqu’un candidat au suicide s’apprêtait à se faire exploser, il savait qu’après l’explosion, il ne resterait pas grand-chose à filmer de lui, ni de ses victimes. Avant de partir en mission, le kamikaze était donc filmé sur le registre célébratoire et la cassette était envoyée aux médias.

Lors du 11-Septembre, les terroristes ont fait appel à un autre procédé. Il s’agissait de mettre les journalistes du monde entier en situation d’avoir à rendre compte de l’événement en direct. Mais, quand les médias rendent compte d’un événement en direct, sans l’avoir « scripté » d’avance (comme dans le cas des grandes cérémonies), il faut du temps pour en maîtriser la monstration faute de savoir ce qui est en train de se passer. Pendant ce temps, l’événement va donc apparaître au public, et aux journalistes eux-mêmes. Il va apparaître  au lieu d’être montré.

La distinction entre « apparaître » et « être montré » m’est inspirée par une séance du Collège iconique (INA, 24 juin 2003) que le conférencier, Jean-Luc Marion, avait intitulée : « Ce que nous voyons, ce qui apparaît ». Marion distinguait ainsi deux régimes de visibilité. Le premier était celui des choses que l’on voit. Par exemple, je vois mon stylo, je sais que mon stylo est là, je n’ai même pas besoin de le voir, je vais tendre la main et le prendre. Cette forme de visibilité caractérise notre relation avec la plupart des objets. Étant peu surprenants, ces objets sont « pré-visibles », de ce fait peu visibles.

Mais Jean-Luc Marion décrit un autre mode de visibilité. C’est celui de « l’apparaître ». La relation de visibilité n’est plus celle d’un sujet actif et de l’objet qu’il regarde. Cette relation s’est inversée. Lorsque que quelque chose « m’apparaît ». C’est paradoxalement du côté du visible que se situe le pôle actif. Ainsi, les œuvres d’art ne se voient pas. Elles apparaissent. Ou, lorsqu’un événement est un événement véritable, cet événement « apparaît ». L’événement se révèle, se dévoile, dévoile une réorganisation du monde.

À cette distinction, « l’apparaître » et « l’être vu », j’ajouterais un troisième terme. Il s’agit de l’action qui consiste à « faire apparaître » et que j’appelle « monstration ». Si « l’être vu » s’oppose à l’apparaître, la monstration s’y oppose encore plus radicalement, puisque toute monstration présuppose un certain savoir sur ce qu’on montre. On ne montre pas au hasard.

Si on revient au 11 septembre 2001, aux événements de New York, le « génie » des terroristes est d’avoir contraint les médias du monde entier à filmer l’événement en direct, au moment où la possibilité de le « montrer » était minimale, faute d’une maîtrise de la situation de la part des journalistes. Nul ne savait encore quelle était l’envergure de l’événement (sa peau), ni jusqu’où iraient ses conséquences. Faute d’un tel savoir, l’événement apparaissait au lieu d’être montré.

La dialectique de l’apparition et la monstration caractérisent la temporalité du journalisme. Le journalisme et les médias tentent de parvenir à la maitrise nécessaire pour proposer une monstration qui soit identifiante. Mais un véritable événement tient en échec, au moins provisoirement, le règne de la monstration. Les médias redoutent donc les grands événements, bien que ces événements soient leur principale raison d’exister, car il existe une antipathie fondamentale entre l’irruptivité des événements et les nécessités de la monstration. Si on veut que telle situation puisse être identifiée, il faut pouvoir la renvoyer à des catégories connues : ceci est un accident de voiture, ceci est un suicide, ceci est une révolution. Le problème posé par les événements majeurs est qu’ils détruisent les catégories mêmes qui auraient permis de les identifier. »

L'intégralité de l'entretien, réalisé en 2015, est à retrouver ici.

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