simone veil à l'assemblée nationale en 1974

Simone Veil à l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974. Son discours fut retransmis à la télévision.

© Crédits photo : AFP

L'avortement à la télévision : la bataille des images

Du tabou autour d'un acte interdit dans les années 1950 aux batailles menées haut et fort pour les droits des femmes dans les années 1970, comment l'avortement a-t-il été médiatisé à la télévision ?

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Le 16 août 2021, C8 programme le film Unplanned, fiction étasunienne anti-avortement. L’intrigue du film est centrée sur une jeune texane venue interrompre sa grossesse dans un planning familial et repartant finalement avec l’envie de la poursuivre et même de militer contre l’avortement. Le message politique transparent suscite alors une avalanche de réactions hostiles sur les réseaux sociaux, ainsi que des prises de position politiques à gauche comme à droite. Élisabeth Moreno, ministre déléguée auprès du Premier ministre chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, explique notamment dans un tweet le même jour que l’IVG est « un droit fondamental et inaliénable pour toutes les femmes ». L’audience du film est finalement très modeste, le journal Libération évoque même un « gros flop », mais cet événement met en lumière le renouveau actuel des mobilisations anti-avortement en France comme aux États-Unis, et les soutiens médiatiques dont elles bénéficient. La programmation de ce film n’est finalement que le dernier épisode d’une bataille des images qui se joue depuis les années 1950 à la télévision autour des questions d’avortement.

Comment parler d’un « tabou » ?

Dans les années 1950, la télévision, contrôlée par le gouvernement, n’est pas l’espace le plus propice pour parler de l’avortement, interdit depuis 1920 tout comme la vente de produits contraceptifs et toute « propagande anticonceptionnelle ». De fait, la presse de gauche reste le premier espace d’expression pour celles et ceux qui veulent ouvrir le débat. Des journalistes entreprennent pourtant de se faire l’écho sur le petit écran de positions audacieuses prônant la légalisation de la contraception pour lutter contre l’avortement clandestin. C’est le cas de Françoise Giroud, cofondatrice et corédactrice en cheffe de L’Express qui, après avoir ouvert les colonnes de son journal à la question, profite en 1956 d’une émission consacrée aux femmes et à leur condition pour évoquer ce problème qui lui tient à cœur. Elle le fait d’un ton grave, déroulant tous les arguments face caméra pendant une dizaine de minutes, devant un bureau recouvert de papiers témoignant de son sérieux. Mais elle le fait sans employer le mot « avortement », qui reste encore impossible à prononcer à une heure de grande écoute. À la télévision, on parle donc de ce sujet à demi-mot et sur le ton du drame.

Ce n’est qu’au début des années 1960 et sous couvert de la demande d’information du public et du débat d’idées qu’il devient possible d’en parler plus directement. L’émission « Faire face », produite par Igor Barrère et Étienne Lalou, est un modèle du genre. Elle repose sur un dispositif qui prend alors de l’ampleur à la télévision : le standard téléphonique, qui matérialise un lien direct entre la télévision et son public. Le 13 octobre 1960, la première émission est consacrée au contrôle des naissances, thème qui, comme il est répété à plusieurs reprises, suscite beaucoup d’intérêt et « une avalanche de questions » pour les experts présents en plateau.


Le standard téléphonique dans l'émission « Faire face », le 13 octobre 1960.

L’émission contribue à faire connaître Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, gynécologue, cofondatrice de La Maternité Heureuse en 1956, qui deviendra le Mouvement français pour le Planning familial en 1960. Elle s’appuie sur son expertise de doctoresse pour convaincre et fait œuvre de pédagogie. Face à un homme d’Église et au démographe Alfred Sauvy, elle explique avec calme les termes, la situation à l’étranger et affirme avec aplomb qu’il y a une nette distinction entre la propagande anticonceptionnelle interdite par la loi et l’information générale qu’elle entend divulguer de manière tout à fait respectable. Cela ne va pas totalement de soi, surtout lorsque le Planning familial ouvre ses premiers centres à Grenoble et à Paris en 1961.


Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, gynécologue, intervient dans l'émission « Faire face », le 13 octobre 1960.

L’émission « Cinq colonnes à la une » du 3 novembre 1961 documente ce tournant. Elle est consacrée à « l’expérience de Planning familial de Grenoble ». La télévision peut alors être un moyen de faire connaître l’action du mouvement :  la caméra filme le quartier, la rue, l’immeuble possiblement pour indiquer précisément le lieu où se trouve le centre. On apprend dans le documentaire qu’on peut s’y rendre pour recueillir des informations sur le couple et le planning familial, et qu’on peut aussi obtenir des ordonnances pour des diaphragmes et spermicides. On y voit le docteur Fabre, à la tête du Planning de Grenoble, qui fait de son action un moyen de lutter contre l’avortement mais aussi des couples et des conseillères qui évoquent un besoin d’information.

C’est en 1965 que le contrôle des naissances est mis à l’agenda politique. François Mitterrand en fait un enjeu électoral lors de la première présidentielle au suffrage universel direct.  Il tente de capter les votes féminins qui se tournent depuis 1945 davantage vers la droite. Il promet de libéraliser la contraception lors de l’émission de sa campagne officielle consacrée aux femmes face à Benoîte Groult. La médiatisation s’intensifie autour d’un contraceptif en particulier : la pilule. Dans ce contexte, le jeune député gaulliste Lucien Neuwirth, après avoir eu l’aval du général de Gaulle, défend une proposition de réforme au Parlement. À la télévision, le 20 décembre 1966, dans l’émission « Pour les femmes et pour les hommes » consacrée au débat sur la régulation des naissances en France, Lucien Neuwirth explique sa démarche et avance pour principal argument le caractère obsolète de la loi qui selon lui n’a plus lieu d’être en 1967.

De manière notable, à partir du moment où les questions de la contraception et de l’avortement sont mises à l’agenda politique, ce sont les hommes qui en parlent dans les médias. Les femmes sont extrêmement minoritaires au Parlement : 10 en tout à l’Assemblée, soit 2 %, et 5 au Sénat, soit 1,8 %. La loi Neuwirth est globalement un rendez-vous manqué de la libération des femmes car elle reste très limitée tandis que les décrets d’application tardent à paraître. Le débat sur l’avortement n’est donc pas près de s’arrêter.

Batailles pour le droit et le choix

Une première offensive contre la loi punissant l’interruption de grossesse est portée dès 1969 par des juristes et médecins réunis dans l’Association nationale pour l’étude de l’avortement (ANEA). Régulièrement convoqués à la télévision comme experts, ils peuvent avancer leurs arguments en faveur d’un élargissement de l’avortement thérapeutique à d’autres cas que le seul danger pour la vie de la future mère. Problèmes de santé, malformations grave du fœtus, raisons sociales sont autant de causes qui pourraient justifier le recours à l’interruption de grossesse selon eux. Ils rencontrent une opposition farouche des partisans du statu quo répressif, en particulier l’association Laissez-les-vivre créée en 1970.

Néanmoins, le Mouvement de libération des femmes (MLF) transforme rapidement la question en proposant une lecture féministe de l’avortement : il se doit d’être totalement libre pour permettre aux femmes de disposer de leur propre corps. Le manifeste des 343 femmes ayant déclaré avoir avorté paru dans Le Nouvel Observateur en avril 1971 ou les procès de Bobigny, pendant lesquels Gisèle Halimi défend une jeune mineure qui a avorté à la suite d’un viol, sa mère et les collègues de celle-ci qui l’ont aidée, sont autant d’événements médiatiques qui permettent de faire connaître les arguments du mouvement féministe. Toutefois, entre 1970 et 1972, les militantes du MLF n’ont que très rarement directement la parole à la télévision. Lors du reportage télévisé sur la grande manifestation du 20 novembre 1971 au JT de 20 heures de la première chaîne, aucune n’est interrogée. Il n’en reste pas moins qu’on peut entendre leurs arguments grâce aux pancartes filmées ou aux slogans scandés. Dans l’émission « Actuel 2 », en octobre 1972, l’actrice Delphine Seyrig, signataire du manifeste des 343 et très impliquée dans le mouvement féministe, est invitée en tant que « témoin surprise ». Ce sont deux hommes qui sont invités :  le député Lucien Neuwirth et le docteur Alfred Netter. La parole est précisément donnée à deux des instances de pouvoir contestées par le MLF : l’État et la médecine. Delphine Seyrig exprime une voix féministe radicale en direct dans le petit espace qui lui est concédé : elle se situe dans une autre pièce, à part, dans en dehors du plateau principal. Mais, par la « surprise », elle s'immisce dans une conversation qui ne semble plus pouvoir avoir lieu sans les femmes.


L'actrice Delphine Seyrig, « témoin surprise » de l'émission « Actuel 2 » le 13 octobre 1972.

En 1973, la question de l’avortement est mise à l’agenda politique, gouvernemental, puis parlementaire. Le gouvernement de Pierre Messmer rédige un projet de loi pour l’élargissement de l’avortement thérapeutique, qui est discuté à l’automne mais rejeté. L’avortement devient un sujet central de l’actualité et pour rendre compte des positions très polarisées qu’il suscite, la télévision utilise plusieurs dispositifs qui lui sont propres.

Le premier est celui de la confrontation « face à face » en plateau. Le débat est formulé avec des questions simples : l’avortement est-il un meurtre ? L’avortement libre peut-il libérer la femme ? Ne faut-il pas développer la contraception pour éviter les avortements ? Mais on voit en réalité se déployer un large éventail de positions qui ne peuvent pas se réduire à deux camps. La tension est souvent palpable et les propos font appel à l’émotion autant qu’à la logique pour convaincre. Dans ces débats, les femmes sont de plus en plus nombreuses. « Les Dossiers de l’écran » du 27 mars 1973 est une émission  révélatrice d’un tournant qui s’opère. Le présentateur, Alain Jérôme, prend le temps de préciser la formule particulière de l’émission qui ne donne la parole qu’à des femmes : « Il nous a paru qu'il était intéressant de vous laisser débattre entre vous et il nous a paru, à nous hommes, que c'était un problème tout de même essentiellement féminin. » Ces exemples sont révélateurs d’un processus de féminisation du débat sur l’avortement mais aussi d’une complexification des rôles féminins entre expertise scientifique et expertise sexuée. Pour la première fois, les hommes sont invités à écouter les femmes.  On note dans ce processus de féminisation le rôle des femmes journalistes, par exemple Rosie Maurel, spécialiste des questions de médecine et de science sur la 2e chaîne après avoir passé presque dix ans à L’Express, qui pose régulièrement la question de l’avortement.

Le deuxième dispositif utilisé est la mise en scène de l’opinion publique partagée par le recours au micro-trottoir. L’émission « Magazine 52 » du 28 mars 1974 est consacrée aux « Français et l’avortement ». Elle met en scène un long micro-trottoir à Briare, ville du Loiret qui a été choisie parce que sa population « vote toujours comme l'ensemble de la France ». La journaliste ne se contente pas d’interroger les passants au marché, elle mène ensuite une enquête approfondie auprès de différentes catégories de la population : ouvriers, commerçants, enseignants, bourgeoisie, milieu médical et conclut que finalement aucune position majoritaire ne se dégage.


Micro-trottoir sur l'avortement à Briare (Loiret), le 28 mars 1974.

C’est l’impression qui domine encore en mars 1974, juste avant la mort de Georges Pompidou, le 2 avril suivant. L’élection présidentielle anticipée en mai voit l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard d’Estaing. Il confie le dossier de la réforme de l’avortement à sa ministre de la santé, Simone Veil, dont le tour de force est d’arriver à rallier une majorité en décembre dans le même Parlement qui avait rejeté la loi sur l’avortement thérapeutique quelques mois plus tôt. Au début de son discours à l’Assemblée nationale, retransmis à la télévision, elle se fait la porte-parole de toutes les femmes face à « une assemblée d’hommes ». On voit bien, en se replongeant dans les images télévisuelles de l’époque, que la loi qu’elle a porté de façon magistrale et préparé en grande technicienne du droit et de la vie parlementaire n’est pas l’œuvre d’une seule femme mais découle d’un mouvement qui s’est exprimé par de multiples voix sur de multiples scènes.

Le paradoxe reste que la télévision, média visuel par excellence, ne montre pas l’avortement en tant que tel, alors même qu’entre 1973 et 1975 de nombreuses images circulent dans la presse engagée et grand public ou dans les films militants. La méthode Karman, qui permet de réaliser un avortement par aspiration dans les huit premières semaines de la grossesse et qui est utilisée comme mode d’action, en particulier par les militantes et militants du MLAC (Mouvement pour la liberté de la contraception et de l’avortement), est exposée sous tous les angles. À la télévision, c’est plutôt le témoignage à visage couvert qui domine, que ce soit celui des avortées ou des avorteurs militants.

Un héritage fragile

Avec le vote et la promulgation de la loi Veil en 1975 s’ouvre une nouvelle séquence de la médiatisation de l’avortement. Le dénouement législatif apparaît comme une victoire en demi-teinte pour les militantes et militants de l’avortement libre. D’abord parce que le texte comporte de nombreuses limites mais aussi parce qu’il est voté de façon provisoire, pour cinq ans. Certains groupes restent mobilisés pour la liberté d’avorter ou pour l’application du texte et des reportages enregistrent ces luttes. La grande marche féministe non-mixte organisée à Paris le 6 octobre 1979, au moment où la loi est sur le point d’être rediscutée, est largement couverte dans les journaux télévisés.


La marche féministe non-mixte du 6 octobre 1979 dans le 20 H d'Antenne 2.

Après la légalisation définitive, l’avortement est principalement traité dans de courts sujets de JT à partir du moment où il fait l’actualité. L’attention est d’abord portée sur l’évolution législative et les différentes étapes de l’affirmation d’un droit en France ou à l’étranger. L’anniversaire de la légalisation est aussi l’occasion d’aller enquêter sur l’écart entre le texte et la réalité vécue. La persistance d’une honte sociale liée à l’avortement est suggérée par les visages dissimulés de femmes souhaitant garder le secret sur un acte qui est encore construit comme une déviance par rapport à la norme procréative. D’autant que les conditions d’accès au droit ne sont pas simples dans les délais impartis : des reportages mettent en scène des femmes journalistes qui se heurtent à l’impossibilité d’obtenir un rendez-vous à temps. La télévision donne à voir le rapport de force entre féministes et pouvoirs publics autour de la question de la fermeture des centres d’IVG et de la réduction des budgets hospitaliers. Visuellement, l’avortement appartient désormais au monde médical, les images sont celles de couloirs d’hôpitaux, de blouses blanches, de brancards, de tables d’examen gynécologique.

Enfin, ce qui fait l’actualité ce sont les mobilisations contre la liberté de l’avortement. Le petit écran documente les actions commandos dans les années 1980 et 1990 de militantes et militants qui se disent « pro-vie ». SOS Tout-Petits ou La trêve de Dieu font irruption dans les hôpitaux, s’enchainent dans les services d’IVG pour bloquer leur activité. Les procès sont ensuite des tribunes médiatiques pour diffuser leurs idées. À partir de 2017-2018, reportages et documentaires s’intéressent au renouveau du militantisme anti-avortement, dans le sillage du mouvement anti mariage pour tous et anti « théorie du genre ». Les jeunes y ont une place de choix et utilisent une variété de moyens de communications : actions directes, manifestations colorées, slogans choc, courtes vidéos destinées à être virales, affichage sauvage, campagnes sur les réseaux sociaux : autant de techniques qui font écho à celles des féministes. Le ton des journalistes est critique contre « les nouveaux croisés de l’avortement ». Mais l’important n’est-il pas de faire parler de soi ?

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