le journaliste et le boucher de l'Institut médico-légal

© Crédits photo : Illustration : Mathieu Haas.

Balle perdue : le boucher de l’Institut médico-légal et les otages du car scolaire

Lorsqu'il était journaliste d'investigation au Monde, James Sarazin écrivait sur les affaires troubles. Un jour, un homme lui a fait savoir qu'il aurait « peut-être des trucs » à lui raconter...

Temps de lecture : 7 min

« Une source de confiance, c’est quelqu’un dont la parole vous suffit pour publier une information dans les cas où il n’est pas possible de récupérer des preuves ou des documents. » Cette définition est signée James Sarazin, qui fut journaliste d’investigation au Monde dans les années 1970, puis à L’Express dans les années 1980, et dirigea la rédaction de La Truffe, un quotidien aussi novateur qu’éphémère, au début des années 1990. Avant d’accorder à un informateur le statut de source de confiance, un journaliste teste sa fiabilité, une info après l’autre. Ce purgatoire peut durer des mois. Une fois la confiance acquise, elle l’est en principe pour la vie. Il peut cependant arriver qu’elle soit mise à l’épreuve et que le doute s'installe, comme en témoigne James Sarazin.

« Quelque temps après mon entrée au Monde, en 1970, un type a indiqué à un confrère du journal, comme moi au service des « Infos géné » (le chef du service politique disait : « les infos gênantes »), qu’il aimerait faire ma connaissance. À cette époque, j’écrivais sur la police, les affaires troubles, les magouilles. Ça l’intéressait, et il a laissé entendre qu’il aurait peut-être des trucs à me raconter de temps en temps.

On s’est rencontrés en marge d’une réunion de policiers où il était venu traîner ses savates. Lui-même n’était pas policier mais il en côtoyait pas mal. Il travaillait à l’Institut médico-légal de Paris, au bord de la Seine. Il était boucher, c’est comme ça que tout le monde disait. Il ouvrait les corps. Ce n’est pas lui qui faisait les analyses ni les rapports d’autopsie mais il était d’un naturel curieux, et assez fouille-merde.

Quand on rencontre quelqu’un qui a envie de vous donner des infos, on essaye de flairer si on a affaire à un mythomane ou à un homme qui tient debout. Il faut démêler les intérêts personnels, professionnels, politiques des gens qui veulent vous parler. Il faut toujours être vigilant quant à leur crédibilité. Il faut savoir se méfier des agents doubles qui arrivent comme des enfants de chœur, des gens dans les rouages du pouvoir qui prétendent vous donner un coup de main, de temps en temps vous donnent une info, mais essayent surtout de surveiller l’état d’avancement de vos recherches. Je ne saurais pas décrire comment je fais, c’est très empirique. 

Cette fois, j’ai découvert un type très ouvert, pas plus heureux que ça de son boulot mais qui le faisait avec conscience. On était de la même génération, ça nous permettait de porter des appréciations voisines sur un certain nombre de faits, et on a sympathisé. Le tutoiement s’est imposé d’emblée.

L’Institut médico-légal, j’y ai mis les pieds deux ou trois fois. Une fois que vous étiez dans la maison, tout était ouvert. En passant dans les couloirs qui sentent la mort, vous pouviez saisir trois ou quatre conversations dans les bureaux. Et si vous aviez un copain en train de rédiger un rapport, c’était assez facile d’aller lire par dessus son épaule : « Ah bon, il a été tué comme ça ? » Et puis quand il y avait une affaire étonnante, les gens s’en parlaient naturellement autour de la cafetière. Entre collègues, c’était normal. C’est comme ça que mon gars récupérait des infos.

On s’est revus un certain nombre de fois. On allait déjeuner Chez Léon, un resto des Halles aux vins de Bercy. On y servait un petit bourgueil qui n’était pas mauvais. Le type était cultivé, il s’intéressait de près aux méandres de la politique, il était syndiqué à la CGT-Police. J’avais beaucoup de plaisir à discuter avec lui. On évoquait des affaires en cours et il me donnait des infos. Ce n’était pas de nature à bouleverser la rotation de la planète, mais c’était des tuyaux intéressants. 

Une fois rentré au journal, je vérifiais ce qu’il m’avait raconté pour m’assurer que je ne partais pas à la dérive en le fréquentant. Mais à chaque fois, par recoupements, je devais constater que ce qu’il avançait était vrai. À partir de là, je lui ai accordé ma confiance. Une source de confiance, c’est quelqu’un dont la parole vous suffit pour publier une information dans les cas où il n’est pas possible de récupérer des preuves ou des documents. 

Pour prendre rendez-vous, on se téléphonait. Je pouvais le joindre chez lui. J’avais son numéro bien en tête… et sur un papier bien planqué au fond d’un tiroir de bureau. Lui n’appelait pas chez moi parce que j’étais sur écoute, il appelait au journal, rue des Italiens, et savait qu’il devait demander le poste 23-28. On n’échangeait que quelques mots, des messages toujours un peu sibyllins : « Après-demain à l’heure habituelle ». L’heure habituelle, c’était une heure moins le quart. Si on ne précisait pas de lieu particulier, c’était Chez Léon. Il n’y avait pas de fréquence particulière à nos rencontres. Parfois elles relevaient d’un besoin de communiquer des informations, parfois de la simple relation amicale.

C’était un type extrêmement droit. Il était sabre au clair contre les magouilles en tout genre auxquelles il assistait et sa manière à lui de supporter ça, c’était de trouver des choses à balancer pour essayer de recadrer les réalités des affaires en cours. Il n’était pas mécontent de délivrer ses petites infos qui faisaient pester dans les bureaux ministériels ou les directions centrales de services de police. Mais il avait surtout envie de faire avancer les choses. Il se vivait comme un chevalier blanc.

« Quand on rencontre quelqu’un qui a envie de vous donner des infos, on essaye de flairer si on a affaire à un mythomane ou à un homme qui tient debout. »

Le 3 février 1976 à 7h15, il se passe un drôle de truc à Djibouti, qui fait alors partie du Territoire français des Afars et des Issas. Un car transportant des élèves, des enfants de militaires français basés à Djibouti, est pris d’assaut par un commando du Front de libération de la Côte des Somalis, et emmené à la frontière de la Somalie voisine qui soutenait les révoltés. Les preneurs d'otages, épaulés par des soldats somaliens, prennent position. En face, la 2e compagnie du 2e régiment étranger de parachutistes et la 13e demi-brigade de Légion étrangère. Une journée et une nuit passent. Le lendemain, 4 février, le GIGN les rejoint. Les preneurs d’otages refusent les négociations. À 15h45, les tireurs d’élite ouvrent le feu. À 16h05, l’action est terminée. Une fillette, Nadine Durand, a été tuée sur le coup. Une autre, Valérie Geissbuhler, a été blessée. Elle est morte dans un hôpital parisien trois jours plus tard. 

Dans la foulée, je reçois un coup de fil de mon informateur : « Aujourd’hui à l’heure habituelle. » Au resto, il me dit : « La fillette a été tuée par une balle française, une balle de 5.5 chemisée, le calibre du Famas que l’armée française est en train d’expérimenter. » Je me suis tout de suite dit que c’était du lourd.

Je décide de faire un papier. Le lendemain, la première édition paraît aux alentours de 13h15. J’avais pour habitude de partir déjeuner après avoir pris connaissance de la première édition du journal. À 13h30, je reçois, via l’AFP, un démenti formel du ministère de la Défense. Sur ce, la porte de notre service s’ouvre sur un coup de pied d’André Fontaine, le rédacteur en chef, qui me détestait souverainement. J’ai été à deux doigts de me faire virer, mais le directeur, Jacques Fauvet, m’a sauvé. 

Mon informateur continuait à avoir toute ma confiance. C’est assez rare, finalement, des relations avec des sources qui durent autant. À l’automne 1979, il m’appelle. Ce jour-là, j’étais pressé alors on s’est vu dans un bistrot tout proche du journal. On commande des scotchs et il commence à me parler de l’autopsie du corps de Robert Boulin. Il me dit qu’il est très étonné parce que le rapport d’autopsie a été réécrit, qu’il y a eu trois versions très différentes. 

Je n’arrive pas à recouper l’info. Je commence à douter du désintéressement de mon indicateur. À l’époque, j’étais sous pression, mes enquêtes déplaisaient à tout un tas de gens. Le Service d’action civique m’envoyait des menaces, des gros bras me promettaient une mort certaine si je poursuivais mes investigations. J’étais épuisé par toutes ces menaces. Alors, face à cette info que je ne parviens pas à vérifier, j’envisage la possibilité d’être victime d’un coup monté. Je m’en ouvre à Fauvet, je lui explique que je préfèrerais m’appuyer sur d’autres sources, et on décide de ne pas publier. Et pourtant, c’était vrai. 

Peu après, j’ai quitté le domaine policier au Monde. Les pressions sur ma personne étaient devenues trop fortes et le directeur du journal se demandait tous les matins si on n’allait pas me ramasser dans les poubelles des grands boulevards. Avec mon gars, on a cessé de se voir et on s’est perdus de vue. Un diable chasse l’autre.

Des années plus tard, en 2012, j’assiste à une réunion publique dans le coin de campagne où je réside. On me présente quelqu’un, qui me prend à part : « Vous avez bien été au Monde dans le temps ? » Je confirme. « Vous aviez écrit quelque chose sur la prise d’otages de Djibouti en 76 ? » Je confirme aussi. « Ça ne vous rassurera pas mais ce que vous aviez écrit était la vérité, vous aviez raison, j’étais sur place, j’étais au 2e REP. Ce n’est pas moi qui ai tiré la balle fatale, j’avais encore le MAT 49, mais la balle venait bien de notre camp. » Trente-six ans après le démenti officiel… Il suffisait d'être patient. »

 

Découvrez les trois autres histoires de cette série : Opération rédemption, Ratatouille tragique et Confessions nocturnes.

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