les jeunes femmes recrutées par Vincent Bolloré pour sa chaîne Direct 8.

Les émissions « Pour nous les filles », « Boîte de n'huit » et « Gym direct », diffusées sur Direct 8.

© Crédits photo : Captures d'écran Direct 8/Julianne Rabajoie-Kany

« On voulait des filles très jolies et très sexy »

La télé selon Bolloré, épisode 1. Afin de recruter les animateurs et les journalistes de la future chaîne de télé Direct 8, un casting géant est organisé. Mais certains candidats sont conduits directement dans le bureau de Vincent Bolloré.

Temps de lecture : 8 min

Annabelle Véron a prévenu : parce qu’elle joue un robot dans une comédie musicale pour enfants, il lui restera sans doute quelques traces de maquillage argenté. Mais le type au téléphone s'est montré si insistant qu'elle a accepté de passer le voir entre deux représentations.

La première fois qu'il l'a appelée, son CV entre les mains, elle lui a pourtant expliqué que c'était trop tard : en quête d'un job temporaire en plus de son activité de comédienne, elle avait déjà accepté un remplacement à La Brioche Dorée. Le type a répété que son profil l'intéressait vraiment mais elle était sur le périph', dans sa vieille Clio recouverte de fleurs autocollantes, et elle a dû raccrocher. Il l'a recontactée un peu plus tard. C'est à ce moment-là qu'elle l'a averti pour le maquillage argenté.

Elle débarque en salopette, à Puteaux, au pied d'une tour de bureaux. Elle demande où se trouve la crèche d'entreprise parce qu'elle vient pour un poste d'animatrice — animatrice pour enfants, pense-t-elle. Aux hôtesses d'accueil, elle précise qu'un certain Vincent lui a donné rendez-vous. Après un instant de flottement et quelques coups de fil, on la fait monter dans le bureau de Vincent Bolloré. C'est la première fois qu'elle entend ce nom.

Playboy

Annabelle Véron découvre un quinqua au teint doré, raie impeccable et sourire de playboy. Elle l’écoute présenter les activités de son groupe. Puis l’homme d’affaires l'interroge :

« La TNT, ça vous dit quelque chose ?

— Les transporteurs ?

— Euh... oui, bien sûr. Mais la TNT, c’est aussi la télévision numérique terrestre. De nouvelles chaînes sont en train d’être créées. Je vais en lancer une ici, le mois prochain.

— Pardon mais je ne comprends rien à cet entretien.

— Je voudrais que vous fassiez de l’antenne, Annabelle. Une heure trente de direct tous les jours.

— Mais j’en suis incapable...

— Vous n’en savez rien. Testez. Si je n’aime pas, je vous vire. Rien n’est impossible. »

En ce début d’année 2005, Vincent Bolloré recrute les visages de Direct 8. Il a fait publier une petite annonce dans la presse : il est à l’affût de nouveaux talents du journalisme et de l’animation. Dans un marché de l’emploi sinistré, l’opportunité n’est pas passée inaperçue. 

Quelque 5 000 candidatures affluent : des journalistes dotés d’une petite expérience, beaucoup de débutants aussi, des animateurs, des comédiens, des mannequins, des serveuses, des jeunes gens en quête de célébrité… Depuis quatre ans, la téléréalité est en plein essor. La troisième saison de « Nouvelle Star » vient de commencer sur M6. Les castings géants se succèdent, laissant miroiter le succès à ceux qui croient assez fort en leur étoile.

Désir

L’énormité des sacs acheminés jour après jour par La Poste impressionne Damien Hammouchi. Arrivé quelques mois plus tôt, ce jeune homme, passé par le Conservatoire puis HEC, a rejoint l’embryon de division médias du groupe Bolloré. Pendant quinze jours, il voit défiler près de 500 candidats.

À l’instar d’Annabelle Véron, nombre d’entre eux n’ont jamais entendu parler de Vincent Bolloré. Dans le jury qui les auditionne, un seul visage leur est familier : celui de Philippe Labro. L’ancien dirigeant de RTL, nommé vice-président de Direct 8, multiplie les questions d’actualité, tandis que les autres jurés — des responsables de la chaîne et des cadres des autres activités du groupe Bolloré — interrogent les candidats sur leur parcours, leur personnalité, leurs motivations. Ces derniers doivent ensuite lire un texte face caméra puis improviser à partir d’un objet placé devant eux : un porte-clé, un appareil photo, un accessoire de musculation…

« On les choisissait souvent sur leur look, admet Philippe Labro. En particulier les filles. C’est comme ça, à la télé. On voulait des filles très jolies et très sexy. L’autre critère important, c’était le bagout. C’est indispensable pour s'exprimer en direct devant une caméra. Mais ça ne suffit pas encore. Il fallait qu’en les regardant à l’écran, on ressente du désir — et leur formidable envie de faire, une ambition, un rêve en somme. »

Mascotte

Vincent Bolloré n’assiste pas à tous les entretiens. Parfois, sa secrétaire siège à sa place et l’invite à descendre lorsqu’un candidat est particulièrement prometteur. Il arrive aussi que des candidats soient exemptés de casting et conduits directement dans son bureau. C’est le cas de cette comédienne au maquillage argenté dont le profil lui a tapé dans l’œil. C’est aussi le cas de plusieurs autres jeunes femmes. « Vincent Bolloré me les a présentées comme des filles de ses copains et m’a demandé si je pouvais les former au métier », indique Richard Joffo, le patron de L’Académie audiovisuelle, une modeste école d’animateurs et de présentateurs.

Richard Joffo a contacté le directeur des ressources humaines du groupe dès qu’il a entendu parler de la future chaîne. Mais il a « vite compris que c’était un DRH du BTP qui ne connaissait absolument rien à la télé » : le pauvre homme a osé prononcer le mot « diplôme »… Richard Joffo décide donc de présenter les « bandes démo » de ses étudiants directement à Vincent Bolloré. Lequel trouve plusieurs jeunes femmes tout à fait à son goût. Et parce qu’à l’antenne, il veut un maximum de duos mixtes, il passe aussi commande d’un animateur de haute stature : « J'ai pris la fille d'un copain, elle mesure 1m78. Tu peux me trouver un grand pour être à côté d'elle ? »

Pour parfaire son casting, Vincent Bolloré veut une mascotte. Une mascotte écolo, à l’image de la chaîne qu’il imagine, qui distraira les enfants « de 8 à 88 ans » et pourra s’adonner à de joyeux happenings. Nostalgique de « L’Île aux enfants », le milliardaire breton sollicite Yves Brunier, le créateur de Casimir et de Footix. Dans les cartons du marionnettiste : un énorme oiseau rose et bleu. Vincent Bolloré adore. Puisqu’il faut des huit partout, même à l’envers, on l’appellera Tuih-Tuih.

Diable

Dans son bureau du dix-septième étage (techniquement, c’est le seizième, mais comme il n’y a pas de treizième étage dans cette tour, superstition oblige, il correspond au bouton numéro 17 des ascenseurs), Vincent Bolloré reçoit aussi une ribambelle de jeunes gens au look fort sage. Ils ont été choisis par un de ses intimes, le rédacteur en chef occulte de la future émission religieuse, l’abbé Gabriel Grimaud. Grand connaisseur de la vie des saints, épris d’une religiosité très XIXe siècle, ce prêtre traditionaliste a repéré ces garçons au foyer pour étudiants des Francs-Bourgeois, à deux pas de la place des Vosges, où il était leur aumônier. Il juge que les Français ont perdu leurs repères et qu’il est nécessaire de leur rappeler les fondamentaux du catholicisme et l’existence du diable.

Entouré de ses ouailles, dans son appartement du Quartier latin, l’abbé Grimaud a donc conçu une sorte de catéchisme cathodique. Mais personne ici n’avait la moindre idée des conditions de fabrication d’une émission de télé. L’un de ces jeunes gens, Hadrien Lecœur, a proposé de faire appel à un de ses copains de prépa devenu journaliste dans une boîte de prod. Ce dernier a accepté de rencontrer le petit groupe dans un bistrot, le Terminus Balard, où il leur a expliqué les rudiments de la télé. Puis, tous ensemble, ils sont allés présenter leur projet à Vincent Bolloré.

Ils sont tous là, dans ce bureau qui domine la Seine, le bois de Boulogne, et tout Paris. L’homme d’affaires les écoute, l’air ravi. « Écoutez, tranche-t-il, c'est très bien, je vous embauche tous. »

Cadeau

Vincent Bolloré, qui n’a jamais caché sa foi, enrôle un autre catholique fervent : l’homme de théâtre Jean-Luc Jeener — acteur, metteur en scène, critique dramatique au Figaroscope et au Figaro Magazine, et directeur du Nord-Ouest, un théâtre d’art et d’essai proche des Grands boulevards. Les deux hommes se sont connus sur les bancs du lycée Janson-de-Sailly avant de se perdre de vue pendant des décennies.

Au tournant du millénaire, pour sauver son théâtre de la faillite, Jean-Luc Jeener a appelé à l’aide son ancien condisciple, qui a acheté pour 50 000 euros d’entrées au Nord-Ouest. Depuis, chaque année, Vincent Bolloré lui fait un cadeau du même montant. « Quand Vincent m’a demandé si je voulais faire du théâtre à la télévision, j'ai commencé par refuser, confie Jean-Luc Jeener. Le théâtre, c'est pas fait pour être filmé... Vraiment pas. Mais après tout ce qu’il a fait pour moi, que voulez-vous, je me suis senti redevable. »

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