Le logo et la mascotte de Direct 8

Le logo de Direct 8 et la mascotte de la chaîne, Tuih-Tuih.

© Crédits photo : Captures d'écran Direct 8/Julianne Rabajoie-Kany

« Je vais invoquer les dieux bretons »

La télé selon Bolloré, épisode 2. Dix ans plus tôt, Vincent Bolloré dévoile son ambition : créer une chaîne de télé. Il constitue une équipe pour plancher sur un projet que le CSA ne pourra pas refuser.

Temps de lecture : 8 min

Derrière ses lunettes de soleil, Philippe Labro voit la côte s’éloigner. Cet été-là, au mitan des années 1990, l’écrivain-parolier-réalisateur et directeur des programmes de RTL passe quelques jours de vacances en Corse. Un ami l’a invité à faire un tour en bateau. Cet ami est anonyme mais c’est un ami capable de lancer : « Tu vois ce bateau, là-bas ? C’est celui de Bolloré. Allons le voir ! » Les trois hommes se connaissent. Entre puissants, ils ont sympathisé au cours de dîners mondains qu’ils qualifient d’amicaux.

Le milliardaire breton accueille les nouveaux venus à bord de son yacht. La conversation est agréable. Soudain, Vincent Bolloré annonce : « Tu sais, Philippe, un jour on fera une télévision. » Philippe Labro répond « Si tu veux », plus par politesse qu’autre chose. « En réalité, raconte-t-il, je ne savais pas du tout de quoi il me parlait. Bolloré et la télé, à l’époque, c’était absolument inenvisageable ! »

Miroir

La conversation se poursuit cinq ans plus tard, à Paris, dans un restaurant du VIIIe arrondissement. Entretemps, Vincent Bolloré a mené un raid raté contre TF1 tandis que Philippe Labro a subi une sévère dépression doublée d’une éviction de RTL. Que faire à présent ? « J'ai rencontré tous les grands patrons de l'audiovisuel, relate l’homme de radio : Lagardère, Patrick Le Lay, Jérôme Seydoux, Jean-Marie Messier, tout le monde. Et Vincent me dit : “N'écoute pas ces gens-là. Moi, je veux faire une télé, et on va la faire ensemble.” »

L’homme d’affaires se lance dans un exposé sur la télévision numérique terrestre (TNT). Puis : « Tu as cinq minutes ? » Les voilà en voiture. Ils passent devant le cimetière de Passy, où se trouve le caveau de la famille Bolloré, et s’arrêtent, avenue Paul-Doumer, devant le numéro 14. « C’était une vieille galerie de tableaux assez désuète, se remémore Philippe Labro. Vincent m’a annoncé qu’il allait y installer mes bureaux pour faire du lobbying et inventer cette chaîne. Ça s’est fait comme ça. »

Un bureau de Philippe Labro, c’est une collection de souvenirs qui retracent sa carrière, des centaines de crayons à papier parfaitement taillés, et un grand miroir — toujours. Dans celui du 14, avenue Paul-Doumer, on dessine beaucoup.

Guy Lux

Tout autour de la table basse, prennent régulièrement place quelques-unes des personnalités choisies par Vincent Bolloré pour réfléchir à ce projet de chaîne : Stéphane Courbit, le président d’Endemol France, producteur du « Loft » et de la « Star Ac’ » ; Dominique Delport, le PDG de Streampower, une société qui assure la diffusion de programmes en streaming, dans laquelle le groupe Bolloré a investi ; et quelques-uns des collaborateurs du groupe, au premier rang desquels Jean-Christophe Thiery de Bercegol du Moulin, un jeune énarque que Vincent Bolloré se vante d’avoir « sauvé » d’une carrière au Trésor.

Il arrive aussi que le petit groupe se retrouve à Puteaux, au dernier étage de la tour Bolloré, dans l’imposante salle du conseil. Au fil des séances, un concept s’impose : la future chaîne ne proposera que du direct. Quand on ne possède aucun catalogue, c’est une option pragmatique. Surtout, à rebours de la télé ultra-produite des années 2000, Vincent Bolloré rêve d’une télévision « authentique ». « Il voulait une télé où les gens seraient comme dans la vie », résume Damien Hammouchi. Les gens y parleraient naturellement, sans prompteur.

« Ce qui l’excitait, c’est le côté “Guy Lux, est-ce que vous me recevez ?”, c’était le surgissement de la vie, l’espoir de l’imprévu », témoigne Cédric Drapeau, le directeur technique. Venu d’Euromédia, l’entreprise avec laquelle le groupe Bolloré a racheté en 2001 la vieille SFP (Société française de production) issue du démembrement de l’ORTF, ce trentenaire est impressionné par Vincent Bolloré. Au cours d’une réunion, il ose tout de même une question fondamentale : « On fera du direct, d’accord. Mais qu’est-ce qu’on montrera ? » Réponse lapidaire du patron : « Tout ! » Cette chaîne doit donner à voir le pays en train de vivre. « Là, se souvient Cédric Drapeau, j’ai changé de couleur. J'avais travaillé sur de nombreuses émissions, je savais ce que c'était. À la télé, même l’imprévu doit se prévoir. Il rêvait complètement. »

Mythologie

« L’autre grand marqueur de Direct 8, rappelle Damien Hammouchi, ça devait être les nouveaux talents. Pas seulement des jeunes, et pas seulement dans le domaine artistique ; ça pouvait être un prof extraordinaire capable de raconter la mythologie grecque comme personne... Vincent voulait des gens intéressants pas encore vus à la télé. »

À l’époque, Vincent Bolloré explique à ses amis qu’il investit dans les médias « pour [ses] enfants », qu’il imagine plus enthousiasmés par ce secteur que par la logistique portuaire. À d'autres, il soutient que les médias l’ont toujours passionné ; simplement, il attendait qu’une occasion se présente. Le développement de la TNT, prévu par la loi sur l’audiovisuel du 1er août 2000, lui est apparu comme une formidable opportunité. « Vous vous rendez compte ? La possibilité d’obtenir une fréquence de télévision à l'œil, ça n’arrive quand même pas tous les jours ! », souligne Philippe Labro.

Restait à trancher une question stratégique : TNT payante ou TNT gratuite ? Vincent Bolloré hésitait. Il en a beaucoup débattu avec Alain Minc, son « ami merveilleux », avant d’opter pour le modèle gratuit. Il a estimé à 40 millions d’euros le budget nécessaire pour faire tourner une chaîne pendant un an. Quand elle aura atteint sa vitesse de croisière, il suffira de vendre 80 000 spots de pub à 500 euros. En attendant, il est prêt à perdre quelques millions d’euros pendant six ou sept ans.

Désintoxication

Soixante-neuf projets de chaînes ont été soumis au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). En 2002, au cours de la deuxième quinzaine de juin, Dominique Baudis et les huit autres « sages » de l'institution auditionnent les prétendants. Au dix-septième étage de la Tour Mirabeau, Vincent Bolloré et son équipe plaident leur cause. Tandis que les patrons de TF1 et M6 n’ont pas de mots assez durs pour fustiger la TNT, ils se posent en farouches défenseurs de cette technologie. Et laissent d’ailleurs entendre qu’ils pourraient produire des décodeurs TNT et les distribuer gratuitement...

Philippe Labro, qui a étudié Télé 7 Jours avant de venir, caricature les chaînes historiques comme des robinets à feuilletons : « Il est 17 h 44. En ce moment, une grande partie des Français se demandent si Taylor se mêle de la vie de Peter et de Matt qui est expulsé de l'école de médecine et qui s'est inscrit dans le programme de désintoxication du Docteur Hathaway. Je vais vers une autre chaîne, qui m'explique que Harm fait la connaissance, là, en ce moment, d'un aviateur, Tom Boone, qui est un bon ami de son père ! Je continue et j’apprends que Görtz, redoutable trafiquant de drogue, veut faire accuser Ludowski et sa fille. Je suis bouleversé et fasciné ! »

Sur Direct 8, assure-t-il, « on ne verra pas des gens se flinguer et des mômes se droguer »,  « il n’y aura pas de violence », mais de la culture à tous les étages. Avec son live permanent et ses jeunes talents, promet-il, la chaîne du groupe Bolloré apportera un grand vent de fraîcheur et d’ouverture sur le monde. « Grâce à une petite caméra numérique et à nos cars mobiles », surenchérit-il, Direct 8 montrera à tout instant « ce qui se passe dans la vie en France, dans une maison d'édition, un commissariat de banlieue, dans les coulisses de l'opéra, dans une salle de rédaction, dans une chorale de jeunes, dans des bistrots sénégalais ou brésiliens pendant une Coupe du monde. »

Tirage au sort

Le CSA se laisse séduire : Direct 8 fait partie des six nouvelles chaînes gratuites autorisées (avec les futures W9, Europe 2 TV, NRJ 12, NT1 et TMC). D’énormes chantiers juridiques et techniques sont menés au cours des mois qui suivent. Afin d’attribuer un numéro à chaque chaîne, un tirage au sort est organisé au siège du CSA le 7 décembre 2004. « Vincent était à l’autre bout du monde, raconte Philippe Labro. Il me demande de lui décrire les personnes présentes et leur disposition. Une fois qu’il visualise parfaitement la pièce, il me dit : “Je vais invoquer les dieux bretons.” »

Ce jour-là, Direct 8 obtient... le numéro 8. Cette position, c’était l’obsession de Vincent Bolloré, au point de l’avoir intégrée très tôt dans le nom de sa chaîne. Les Français recevaient sept grandes chaînes ; il voulait la huitième. Il considère que personne n’a envie de taper deux chiffres sur une télécommande. Il pense que c’est en zappant que les gens découvriront Direct 8. Au pire, ils ne feront que passer, mais une foule qui passe, c’est déjà un début d’audience. Dans le meilleur des cas, ils s’attarderont, gagnés par la « magie du direct » et cette impression que « tout peut arriver ».

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