Divers journalistes et personnalités sont passés par Direct 8

Cyril Hanouna, Laurie Cholewa, François Busnel, Thomas Sotto et Valérie Trierweiler en plateau sur Direct 8.

© Crédits photo : Captures d'écran Direct 8/Julianne Rabajoie-Kany

« Comme des chiens »

La télé selon Bolloré, dernier épisode. En coulisses, les premières tensions apparaissent. Plusieurs journalistes quittent Direct 8. Vincent Bolloré prépare sa succession.

Temps de lecture : 8 min

D’abord la tête. Puis le reste de la combinaison. Lorsqu’il ôte le costume de Tuih-Tuih, Hervé Leterrier s’effondre. « Nous bossions comme des chiens, décrit cet ancien comédien. Des chiens, oui, mais des chiens heureux. » C’est un avis assez largement partagé.

Ils sont heureux parce qu’ils expérimentent tous les jours. Ils sont heureux parce qu’ils sont très bien payés, et que Vincent Bolloré distribue des primes ou des augmentations à chaque fois qu’il est très content d’une émission. Ils sont heureux enfin parce qu’ils sont très libres. « Vincent ne disait jamais rien sur la programmation, il nous a juste interdit d’inviter Marine Le Pen et Dieudonné », rapporte Boris Ehrgott, coanimateur de la matinale et du talk-show « 88 minutes ».

« À l’époque, souligne le journaliste Mikaël Guedj, Bolloré ne manifeste pas d'obsession idéologique. Il n’y a pas de ligne à proprement parler. Ceci dit, il n'a pas non plus recruté des anciens de la Ligue communiste révolutionnaire. »

Tchatche

Comme en écho, Jean-Luc Jeener, le metteur en scène de l’émission théâtrale, dit : « Vincent ne m'a pas donné d'indications particulières. Il n’a jamais été question de sujet à privilégier ou à éviter. Mais on est catholiques tous les deux, il allait sans dire que je ne ferais pas n'importe quoi. »

Voilà pour le bonheur. Manifeste dès les premières semaines, la fatigue, elle, est un sujet de perpétuel étonnement pour Vincent Bolloré. « Il ne comprenait pas pourquoi on arrivait si tôt, pourquoi on bossait comme des tarés, témoigne le journaliste Florent Peiffer. Pour lui, il suffisait d'arriver au maquillage et de prendre l'antenne. » Plus que du journalisme traditionnel, Vincent Bolloré « voulait du talk, il adorait les animateurs qui avaient la tchatche ».

Dès qu’il sent un coup de mou, Vincent Bolloré réunit tout le monde dans une salle. Opération galvanisation. Il agrippe des épaules, serre des mains, bouge comme un entraîneur. « Il nous nourrissait de sa confiance, de son énergie, de son paternalisme,  raconte Boris Ehrgott. Il nous répétait cinquante fois “Vous êtes formidables ! J’apprends tellement avec vous !”… C’est un orateur incroyable. »

Arrogance

Ça marche à tous les coups. Et les animateurs les moins dotés en capacité de recul finissent par croire qu’ils sont vraiment géniaux. Problème : ça se voit. C’est en tout cas l’avis de Richard Joffo, le directeur de l’Académie audiovisuelle, un centre de formation d’où sont sortis plusieurs présentateurs de la chaîne.

Vincent Bolloré l’a chargé d’une mission particulière : écrire la bible des programmes. Ce document détaille les grands principes artistiques, éditoriaux et de réalisation de chaque émission. Passé un instant de sidération (« Si je comprends bien, vous avez lancé les émissions avant d'écrire les concepts ? »), il s’est mis au travail.

Vincent Bolloré lui a aussi commandé, pour chaque émission, deux pages confidentielles de suggestions d’améliorations. Alors Richard Joffo a beaucoup regardé Direct 8. Verdict général : « Les animateurs jouent aux animateurs. Ils donnent l'impression de faire les émissions pour eux-mêmes, ça sent l'entre-soi. Il y a à l’écran une arrogance et une suffisance jamais vues ailleurs. Il est criant que nombre de ces jeunes gens, propulsés à l’antenne du jour au lendemain, ne connaissent ni la persévérance ni l'humilité. »

Chamailleries

En coulisses, certains duos sont parcourus de frictions : des tensions éclosent entre les bons élèves qui s’épuisent au travail et leurs collègues qui semblent tout miser sur leur physique, leur bagout, et leur talent pour rire aux blagues de « Vincent ». Beaucoup de salariés se laissent peu à peu gagner par l’idée qu’ils sont devenus proches de leur patron. Il faut dire que celui-ci se montre toujours très disponible pour recevoir les uns et les autres, pour aider à régler un problème personnel ou à entendre des récits de chamailleries. « On était tous fascinés par son apparente empathie », reconnaît Boris Ehrgott.

Certains reçoivent de Vincent Bolloré des petits mots manuscrits enfermés dans deux enveloppes superposées, d’autres des SMS et des invitations à le rejoindre toutes affaires cessantes dans son bureau. C’est notamment le cas de deux jeunes femmes, une blonde et une brune, une à chaque étage de la chaîne, qui acquièrent vite un statut à part aux yeux de leurs collègues : celui de favorites officielles.

Loyauté

De fait, ces deux salariées sont intouchables. Après un échange houleux avec la première, une journaliste se voit proposer un chèque pour quitter la chaîne séance tenante. Thomas Sotto, lui, doit composer un binôme avec la seconde. « Un jour, relate Philippe Labro, Thomas Sotto est venu me voir en me disant qu'il n'en pouvait plus parce que cette collaboratrice était très en dessous de ce qu'il considérait être de la qualité, ça le fatiguait. » Il rejoint BFM TV, qui se lance à l’automne 2005.

Florent Peiffer le remplace aux côtés de la jeune femme. Obligé de rédiger les textes et les questions de sa collègue en plus des siens, il commet l’erreur de se plaindre par écrit, dans un e-mail adressé à la direction. Il est convoqué à un entretien préalable au licenciement. « La première qualité d'un collaborateur de Bolloré, ce n’est pas l'intelligence ni le savoir-faire, médite Axel Brücker. C'est la loyauté. »

Les départs sont presque tous brusques. Du jour au lendemain, la bise et les louanges de Vincent Bolloré - et l’illusion d’une amitié - sont balayées par un chèque et une clause de confidentialité.

Piscine Bolloré

Au bout d’un an et demi, Vincent Bolloré doit prendre du champ. Il veut être disponible pour développer de nouvelles activités au sein de son groupe. Il laisse les clés de la chaîne à son fils Yannick. L’homme de « Boîte de N’Huit » sonne la fin du tout direct, trop cher.

À part Philippe Labro, qu’il appelle « padrino » depuis qu’il l’a conseillé quand il se rêvait producteur de films, Yannick Bolloré évince tous les vieux. L’argent ménage des séparations sans rancœur. « J’ai eu de quoi creuser une belle piscine, révèle Axel Brücker. On l’appelle la Piscine Bolloré. »

Direct 8 s’ouvre à Jean-Marc Morandini, aux retransmissions sportives, au people, aux séries. Yannick Bolloré installe aussi quelques émissions de qualité, comme « Les Enfants d’Abraham », un débat de société entre un rabbin, un prêtre et un islamologue. L’audience décolle, la pub afflue.

Mais le plus fort reste à venir. En 2010, Vincent Bolloré rachète Virgin 17 à Lagardère et la rebaptise Direct Star. Au cours de l’été 2011, l’homme d’affaires accepte de céder ses deux chaînes de la TNT au groupe Canal +. Il ne se fait pas payer en cash, mais en actions. Ce sera son ticket d’entrée dans Vivendi, la première étape de sa prise de contrôle de Canal +, qui fera revenir dans son escarcelle « sa » chaîne, devenue D8 puis C8.

Cyril Hanouna

Aujourd’hui, dans le groupe Canal+, les figures qui étaient présentes au lancement de Direct 8 restent traitées avec des égards particuliers. Parmi ceux qui évoluent désormais sous d’autres cieux, beaucoup sont nostalgiques de l’étrange laboratoire télévisuel de Puteaux. Dans son bureau où trônent en souvenir des mugs de la tour Bolloré, Boris Ehrgott soupire : « On était loin de se douter que Vincent se taillerait un empire dans les médias. Et dire que tout est parti d’une petite chaîne de merde. C’est fou. »

Jean-Luc Jeener, lui, est devenu le critique dramatique de Valeurs Actuelles. Le soir, après le théâtre, il soupe et zappe. Il regarde parfois en replay les émissions de Cyril Hanouna, qu’il trouve « politiquement correct en diable ». Il ne peut que constater un certain décalage avec ce qu’il a connu : « Ce qui était formidable avec Direct 8, c'est qu'ils s'autorisaient tous les risques. Maintenant, ils savent ce qui plaît, ce qui marche, c’est une machine à audience qui flatte le goût des gens… » À la réflexion, il préfère l’autre chaîne façonnée par Vincent Bolloré, cette CNews zemmourisée, malgré ce nom qu’il abhorre, en « anglophobe convaincu ».

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