Kiosque de presse à Bourse (Paris)

© Crédits photo : Clémens Bilan / AFP.

Capitaux étrangers et médias français : des fantasmes à la réalité

Elle, Télé 7 jours, et autres ex-Lagardère, Marianne et enfin 49 % des parts de Matthieu Pigasse dans le groupe Le Monde. En quelques mois, le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky a mis la main sur plusieurs médias français, réveillant des stéréotypes sur les capitaux étrangers dans les médias. Retour sur une crainte ancienne.

Temps de lecture : 8 min

Anecdotique. C’est ainsi que l’on pourrait qualifier la détention du capital de journaux par des étrangers sous la IIIe République. La loi du 29 juillet 1881, qui a donné à la presse une totale liberté, n’interdisait pas ces investissements. À l’aube du XXe siècle, peu nombreux sont les étrangers fondateurs d’entreprises de presse en France,  cantonnés dans la presse dite récréative.

  • L’américain Condé Nast fonde Vogue Paris en 1920, ce qui s’explique par les liens particuliers qu’il entretient avec Lucien Vogel et Michel de Brunhof qui en sont les animateurs. Le groupe Condé Nast est toujours présent en France avec différents titres, dont GQ, Glamour ou encore Vanity Fair, fondé en 2013.
  • Le hongrois Paul Winkler, fonde en 1928 l’agence de presse Opera Mundi, qui devient rapidement le diffuseur de comics américains, notamment ceux du King Features Syndicate du magnat Randolph Hearst (Flash Gordon, Prince Vaillant, etc.) et publie à partir de 1934 une édition française du Journal de Mickey. Il crée ensuite de nombreux magazines pour la jeunesse ou les femmes (Confidences en 1938).
  • L’italien Cino Del Duca adapte en français les fumetti de son pays d’origine et en fait la base de sa fortune. Dans les années 1930, puis après la Seconde Guerre mondiale, il multiplie les titres à destination des jeunes et des femmes. Producteur de cinéma (Touchez pas au grisbi, L’Avventura, etc.), éditeur de livres et de presse, dans les années 1960, il est l’un des quatre plus grands groupes de presse français. Toutefois, il ne peut racheter le quotidien Franc-Tireur en 1957 qu’en devenant citoyen français, parce que la loi a changé.

Au total, donc, cette présence est faible, mais s’accompagne de craintes beaucoup plus fortes concernant l’influence politique de l’étranger sous la forme de subsides cachés. Les années 1900-1940 sont celles de « l’abominable vénalité de la presse française », expression employée en 1906 par le conseiller d’ambassade Arthur Raffalovitch, chargé de soutenir les emprunts russes sur la place de Paris(1). Ainsi, l’argent russe, puis soviétique (L’Humanité), allemand, italien, turc ou espagnol, soutient une presse stipendiée, mais de bien faible influence.

La plupart des journaux qui reçoivent cette manne soit n’en tiennent pas compte dans leurs articles (ainsi, le très libéral Le Temps est subventionné par l’URSS de Staline en 1935-1936(2)), soit sont de très faible audience (Notre temps, le journal de Jean Luchaire, est subventionné par l’ambassade d’Allemagne à partir de 1935). Toutefois, ces pratiques délétères constituent une menace pour la crédibilité des médias, d’autant plus qu’elles s’accompagnent de l’intrusion de milliardaires, français cette fois, dans les affaires de presse(3).

L’argent des milliardaires, stéréotype persistant

 « La France est soumise à des compagnies financières qui disposent des richesses du pays et, par les moyens d’une presse achetée, dirigent l’opinion. » En une phrase lapidaire, Anatole France résume  dans L’Ile des Pingouins, paru en 1908, toutes les craintes exprimées aussi bien par l’extrême gauche marxiste que par l’extrême droite catholique et nationaliste. Seulement, ces préventions sont bien plus anciennes.

La messe est dite : l’argent corrompt, et celui des milliardaires pourrit la presse. 

Déjà le 7 août 1848 , Alexandre Ledru-Rollin, député républicain déclarait à l’Assemblée nationale: « Voulez-vous créer au profit de quelques habiletés industrielles ou politiques d’irrésistibles instruments de domination qui livreront à quatre ou cinq directeurs de journaux les idées, l’honneur, la moralité de la France ? » La messe est dite : l’argent corrompt, et celui des milliardaires pourrit la presse pour en faire un instrument de soumission du peuple et de déliquescence de la démocratie. Théorisé par René Modiano en 1935 dans son ouvrage La presse pourrie aux ordres du capital, ce stéréotype se révèle durable, rencontré encore abondamment de nos jours.

La première crise de la presse permet à des hommes fortunés de s’emparer de journaux.

Durant l’entre-deux-guerres, la première crise de la presse permet à des hommes fortunés de s’emparer de journaux. François Coty, parfumeur milliardaire et admirateur de Mussolini, achète Le Figaro et Le Gaulois, puis lance L’Ami du peuple, journal populaire qui cultive un antiparlementarisme systémique ; François de Wendel, du Comité des Forges, participe à la reprise du Temps en 1931, mais, de son aveu même, a bien peu d’influence sur la ligne éditoriale du journal(4) ; Jean Prouvost, patron de la Lainière de Roubaix, investit dans Paris-Soir et Paris-Midi, lance Marie-Claire et reprend Match. Il constitue ainsi un groupe de presse, activité qui demeure la passion de sa vie, mais dont l’influence politique reste limitée.

Durant la Seconde Guerre mondiale s’effectue la jonction entre l’argent et l’étranger.

C’est durant la Seconde Guerre mondiale que s’effectue la jonction entre l’argent et l’étranger. Le « trust Hibbelen », financé par l’ambassade d’Allemagne et la Propaganda-Abteilung(5), prend le contrôle d’une grande partie des journaux autorisés par les forces d’occupation. Il se transforme en épouvantail pour les résistants, qui veulent soustraire les médias au capitalisme et à l’étranger.

Des barrières inefficaces

Le Cahier bleu, publié par la Délégation permanente du Gouvernement provisoire, résume la position de la Résistance : « Mettre la presse nouvelle à l’abri des puissances d’argent. » Les ordonnances de septembre 1944 tentent d’organiser ce programme. Si elles échouent à chasser l’argent français de la presse, elles stipulent que l’actionnariat étranger ne peut dépasser 25 % du capital d’un groupe de presse, ce qui permet de limiter l’influence de l’étranger. Ces mesures se révèlent en partie inopérantes : la présence de l’étranger s’affirme sur les ondes avec les radios périphériques. Radio Luxembourg, Radio Monte-Carlo et Europe 1 peuvent émettre depuis la Luxembourg, Monte-Carlo ou la Sarre. Le gouvernement français exerce néanmoins un contrôle indirect sur ces radios via des sociétés telles que la Sofirad (Société financière de radiodiffusion), et Info et pub, la régie publicitaire de RTL.

Avec la construction européenne, la barrière des 25 % cède : les capitaux de l’Union européenne sont considérés comme nationaux et la mesure est étendue par convention aux capitaux provenant des USA et de Suisse. Ainsi, le géant allemand Bertelsmann peut investir dans RTL et M6, tandis que sa filiale Grüner + Jahr (G+J), dirigée par Axel Ganz, crée Prisma Presse (Géo, Capital, Gala, Voici, etc.) en 1978. En 1988, Jacqueline Beytout vend le quotidien Les Échos au groupe anglais Pearson, au grand dam d’Édouard Balladur, qui ne peut s’y opposer(6).

L'« impérialisme » étranger est accompagné d’un mouvement symétrique provenant de capitaux français.

Les étrangers sont encore peu présents dans la presse quotidienne, mais investissent la presse magazine. En 1994, le groupe anglais Emap rachète les Éditions mondiales et les magazines de Robert Hersant pour un milliard de francs, puis le groupe centenaire Excelsior en 2003. L’ensemble sera racheté par l’italien Mondadori de Silvio Berlusconi en 2006 pour 545 millions d’euros, puis cédé à Reworld Media pour 70 millions d’euros en février 2019. Jimmy Goldsmith, patron de la Générale Occidentale achète L’Express à Jean-Jacques Servan-Schreiber en 1977, puis revend la Générale Occidentale en 1987 à la Compagnie générale d’électricité (CGE, devenue Alcatel-Alsthom), qui est ensuite fusionnée dans le groupe Vivendi. Cet « impérialisme » étranger est accompagné d’un mouvement symétrique provenant de capitaux français : les groupes Hachette-Lagardère, Hersant et Vivendi investissent dans des médias étrangers, sans que les opinions publiques ou les gouvernements concernés n’y trouvent à redire.

Depuis le début des années 2000, les mutations de la presse et des médias accélèrent les prises de participations internationales et concernent de plus en plus la presse quotidienne. En 1999, le capital du Monde est ouvert à La Stampa, Prisa (El Païs), Editpress, Tod’s ; en 2000, Le Monde reprend le groupe Midi Libre en partenariat avec La Stampa, Prisa et Edipresse(7). La même année, l’éclatement du groupe Vivendi, suivi en 2005 par celui du groupe Hersant, mettent sur le marché de nombreux titres de presse. L’Express, L’Expansion et L’Étudiant sont vendus au belge Roularta, La Voix du Nord est achetée par le groupe belge Rossel, qui continue ensuite ses emplettes dans la presse quotidienne régionale du Nord et de l’Est de la France. Les groupes néerlandais Wolters Kluwer (Lamy, Liaisons sociales) et anglo-hollandais Reed-Elsevier (Stratégies, Direction(s), Coiffure de Paris et CosmétiqueMag) s’emparent d’une partie de la presse professionnelle et scientifique.

À partir de 2011, le groupe Lagardère se désengage des médias avec la vente au groupe Hearst de ses magazines étrangers ; Première et Psychologies Magazine sont acquis par le groupe Rossel, tandis que d’autres titres sont cédés à Reworld Media. En 2018, le démantèlement du pôle média de Lagardère se poursuit. Czech Media Invest (Daniel Kretinsky) reprend des titres de presse magazine, Elle et ses déclinaisons, Version Femina, Art & Décoration, Télé 7 Jours et ses déclinaisons, France Dimanche, Ici Paris et Public. Et Daniel Kretinsky fait irruption dans le capital du groupe Le Monde en 2018, en se portant acquéreur de 49 % des parts de Mathieu Pigasse dans la holding de contrôle du groupe.

Menaces sur l’information ?

Ce bref historique de la présence de capitaux étrangers dans les médias français ne fait qu’effleurer la question principale : quelles conséquences pour les rédactions et plus largement sur le droit du public à être informé, fondamental dans une société démocratique ?

Le paradoxe français est que l’on continue à s’interroger sur la présence des milliardaires étrangers, alors que les usages ont profondément changé.

Français ou étrangers, les milliardaires n’aiment pas perdre l’argent qu’ils investissent, que ce soit dans les médias ou ailleurs. Alors pourquoi miser sur les médias français ? Parfois pour le simple profit, comme l’ont fait Bertelsmann, EMAP, Rossel ou Mondadori. Parfois pour la notoriété, la visibilité, le « soft power », comme semble le faire Daniel Kretinsky, à l’image de Xavier Niel (Le Monde) ou de Patrick Drahi (Libération, L’Express, BFM TV). Mais il n’est alors pas question de contraindre les rédactions à changer de ligne éditoriale, car c’est bien trop risqué. Il est loin le temps où François Coty imposait au Figaro une ligne éditoriale fascisante, au risque de perdre 80 % de ses lecteurs entre 1924 et 1934. Les milliardaires contemporains ont compris, sauf peut-être Vincent Bolloré (Canal +, CNews), qu’une rédaction aux ordres de l’actionnaire ne peut que perdre son audience et donc couler l’investissement. Ainsi, lorsqu’Édouard de Rothschild a investi dans Libération, il n’a pas changé la ligne éditoriale du journal, car il savait que ce serait faire fuir les lecteurs et tuer le quotidien. En outre, les rédactions ont mis en place des garde-fous (société des journalistes, charte d’indépendance, comité d’éthique, élection du directeur, droits de préemption, etc.) qui limitent considérablement les prérogatives des actionnaires. Certes, elles subissent parfois l’impact des réductions de personnel, mais pas plus que dans les autres médias, publics ou privés, par ces temps de restructuration.

Le paradoxe français est que l’on continue à s’interroger sur la présence des milliardaires étrangers au capital des groupes de médias, alors que les usages des consommateurs d’information ont profondément changé. Ce ne sont pas les Daniel Kretinsky qui menacent l’information et les rédactions en France, mais plutôt Netflix, Facebook, Twitter, etc. qui s’emparent de l’audience et deviennent des médiateurs de l’information bien plus pernicieux que ne peuvent l’être tous les actionnaires, français ou étrangers.

(1)

L’Abominable vénalité de la presse d’après les documents des archives russes (1897-1917), Paris Librairie du Travail, 1931.

(2)

Sabine Dullin, Des hommes d’influence, Les ambassadeurs de Staline 1930-1939, Payot, 2001.

(3)

Jean-Noël Jeanneney, L’argent caché, milieux d’affaires et pouvoirs politiques dans la France du XXe siècle, Fayard, 1981 et Seuil, 1984.

(4)

Jean-Noël Jeanneney, François de Wendel en République, l’argent et le pouvoir, 1914-1940, Seuil, 1976.

(5)

Département de la propagande en France.

(6)

Le quotidien économique a depuis été racheté en 2007 par le groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnault.

(7)

Patrick Eveno, Histoire du journal Le Monde, 1944-2004, Albin Michel, 2004.

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