Le dessinateur Jul en train de dessiner.

Le dessinateur de presse Jul, à son bureau, en octobre 2019.

© Crédits photo : Joel Saget/AFP.

Du Charivari à Charlie Hebdo, l’histoire mouvementée du dessin de presse

Peut-on rire de tout ? En 2021, la question se pose encore concernant les dessins de presse. Une interrogation qui renvoie à la nature même de la caricature et à son histoire, ponctuée de barrières juridiques, morales, sociales.

 

Temps de lecture : 8 min

Tollé sur les réseaux sociaux, excuses du Monde, démission de Xavier Gorce… En deux jours, un dessin sur l’inceste qui, en d’autres temps, serait passé inaperçu, est devenu « l’affaire Gorce », posant à nouveau la lancinante question : peut-on rire de tout ? Dans les années 1960-1970, les dessinateurs de Hara Kiri et de Charlie Hebdo répondaient en se moquant de tout et de tout le monde, les morts, les infirmes, les grabataires, les cancéreux, faisaient méthodiquement exploser les tabous, sans se demander si cela blessait quiconque. Pourtant, en 2021, et malgré les odes à la liberté d’expression et les #JeSuisCharlie répétés en boucle, la réponse n’est toujours pas tranchée. Au fond, le cas Gorce renvoie à la nature même de la caricature et aux barrières — juridiques, morales, sociales —qui se sont dressées devant elle au cours de son histoire.

Une machine à désacraliser

Pour le comprendre, il faut évoquer l’origine du mot, qui apparaît au XVIIe siècle : il vient de l’italien caricatura, lui-même issu du latin caricare, qui veut dire « charger ». Donc, avant d’être un dessin, la caricature est une charge, une exagération voulue, une déformation de la réalité pour en souligner les aspects ridicules, une redoutable machine à désacraliser. On exagère les caractères physiques ou moraux des personnages, on force à dessein les situations pour faire rire.

La caricature est très ancienne. On en trouve ainsi la trace dans des papyrus égyptiens vieux de 4 000 ans, fabriqués pour de riches clients, où des dessinateurs se gaussent de la toute-puissance des prêtres. Cependant, son véritable développement en Europe date de la fin du XVe–début du XVIe siècle, avec l’essor de l’imprimerie qui lève l’obstacle de la reproduction en série et favorise la circulation des estampes. Pendant les guerres de religions, chaque camp s’en saisit pour ridiculiser et même déshumaniser l’adversaire, ce qui donne lieu à un véritable bestiaire : d’un côté, les protestants raillent le pape et les catholiques en les transformant en ânes ou en singes, de l’autre les catholiques répliquent en dessinant Calvin et les réformés en porcs.

Couverture du Charivari du 27 février 1834.
Une du Charivari du 27 février 1834, qui annonce un procès contre le journal. Crédit : Le Charivari/Wikipédia. 

Plus tard, au XIXe siècle, la caricature s’exprime d’abord dans la presse satirique hebdomadaire, comme Le Charivari, lancé en 1832 par Charles Philipon, où dessine Honoré Daumier, ou La Lune d’André Gill qui profite de la libéralisation de 1868 pour attaquer Napoléon III (interdit, le journal reparaît sous le nom de L’ Éclipse). Au début du XXe siècle, si les journaux satiriques se comptent encore par dizaines (Le Rire, L’Assiette au beurre), le dessin migre peu à peu vers les grands quotidiens de masse. Après la Grande Guerre, une rupture de génération s’opère (avec Gassier, Sennep…), ouvrant un nouveau chapitre de l’histoire de la caricature. Les jeunes dessinateurs, plus journalistes qu’artistes, suivent désormais la politique au jour le jour et s’adaptent aux contraintes d’une presse à grand tirage. Fini le dessin « bien léché » aux multiples coups de crayon et les antiques références symboliques et allégoriques. Désormais, pour une meilleure reproductibilité, la caricature s’épure et se simplifie ; le « dessin au trait » s’impose. Dorénavant, l’idée et la légende comptent davantage que dessin lui-même et les charges se personnalisent. Les caricaturistes d’aujourd’hui sont encore les héritiers de cette mutation fondamentale du métier.

Connivence avec le lecteur

Insistons sur un point : par nature, la caricature est transgressive. Parce qu’elle est une charge, héritière de la tradition littéraire du pamphlet, expression d’un regard critique, la caricature est impertinente et, partant, clivante. Elle ignore la tiédeur, le consensus, les bons sentiments, le bon goût : elle n’a pas pour vocation de faire plaisir à tout le monde. Tout y contribue, du reste : le dessin, mais aussi les mots, le titre, la légende, les bulles. Conçue pour faire rire, la caricature peut être virulente, voire violente — et le rire, alors, se fait sombre —, au point qu’elle peut devenir un outil de propagande, comme le montre le temps des guerres.

Au fond, la caricature est d’abord une émotion. Elle ne doit pas être décryptée, mais comprise dès le premier coup d’œil : du choc qu’elle produit dépend son efficacité. Le rire doit être immédiat. C’est d’ailleurs pourquoi la virulence est consubstantielle à la caricature. Cavanna, le fondateur de Charlie Hebdo disait à ce propos qu’un bon dessin, c’est « un coup de poing dans la gueule » !

Au fond, la caricature est d’abord une émotion. Elle ne doit pas être décryptée, mais comprise dès le premier coup d’œil.

La caricature ne prétend pas à l’universalité mais établit une relation de connivence avec le lecteur qui achète le journal où elle paraît. Cette relation étroite repose sur un ensemble de codes communs aux dessinateurs et aux lecteurs, liés à la tradition, aux habitudes, au partage de mêmes sensibilités, à la vision commune de la société. C’est tout le problème lorsque l’on extrait un dessin du journal et qu’il circule librement : on gomme le contexte, pas seulement celui qui explique pourquoi le dessinateur a décidé de produire tel ou tel dessin, mais le contexte du journal, celui de l’univers partagé entre le dessinateur et ses lecteurs.

Dans le cas français, la caricature se confond avec l’histoire de la République, l’histoire du combat pour les libertés. Déjà, en 1867, Pierre Larousse, dans son Grand dictionnaire, disait que « de toutes les armes utilisées par les Républicains pour combattre la tyrannie monarchique ou impériale, la plus redoutable, la plus cruelle, la plus efficace », avait été la « moquerie » : et là, il faisait directement référence aux dessinateurs, d’Honoré Daumier à André Gill, poursuivis par le pouvoir tyrannique devant les tribunaux, et parfois même jetés en prison, pour avoir défié la censure.

Depuis la Troisième République, la seule limite à la liberté d’expression du caricaturiste est la loi : la loi de 1881 sur la liberté de la presse d’abord, la loi de 1949 sur la protection de la jeunesse, dans une moindre mesure. Mais outre la loi, il y a son interprétation par les tribunaux et les jugements qui font jurisprudence. Or, cette dernière a fini par consacrer le droit à l’excès, à l’outrance, à la parodie, pour les humoristes comme pour les caricaturistes. Le tribunal de grande instance de Paris a ainsi estimé, en 1992, que la liberté d’expression autorisait un auteur à forcer le trait, à altérer la personnalité de celui qu’elle représentait et qu’il existait un « droit à l’irrespect et à l’insolence ». C’est ce droit à l’irrespect et à l’insolence qui a permis à Charlie Hebdo de gagner ses procès intentés par les groupements d’extrême droite ou les associations religieuses, catholiques ou musulmanes.

Un siècle de procès, de pressions, d’intimidations

Même sous la République, la caricature n’est pas exempte de pressions. Au début du XXe siècle, elles viennent d’en haut, du pouvoir et de ses institutions qui visent la propagande anarchiste, et particulièrement son antimilitarisme : Jules Grandjouan, par exemple, est condamné en 1911 à un an de prison pour injure à l’armée (et préfère fuir la France). Mais les caricaturistes sont aussi menacés par les partisans de l’Ordre moral. Bérenger — surnommé le « Père la pudeur » — et sa Ligue de répression contre la licence des rues mènent une guerre sans relâche à l’Assiette au beurre qu’ils jugent « obscène », faisant même pression sur les bibliothèques de gares pour qu’elles refusent de mettre en vente le journal.

Durant la Grande Guerre et l’entre-deux-guerres, les dessinateurs bénéficient d’une confortable liberté. Autant les censeurs de la guerre de 1914-1918 sont obsédés par les mots, autant ils ignorent les caricatures, qu’ils considèrent comme accessoires, peut-être parce qu’ils n’en comprennent pas toujours les subtilités. Rarissimes sont les interdictions ou les poursuites judiciaires contre les dessinateurs après 1918. Même personnellement attaqués, les responsables politiques tiennent à éviter d’apparaître comme liberticides. Quant aux rédactions des journaux, elles restent vigilantes à l’égard de la loi mais aussi aux sentiments supposés de leurs lecteurs. Un caricaturiste comme Sennep dessine pour le quotidien L’Écho de Paris et l’hebdomadaire Candide. Alors qu’il s’efforce de ménager le lectorat catholique et conservateur du quotidien, y publiant toujours des caricatures très policées, conformes aux convenances et aux bonnes manières, il change radicalement de ton pour Candide, où s’exprime pleinement sa cruauté. Ajoutons que, d’une manière générale, les dessinateurs évitent les sujets les plus sensibles dans la société : par exemple, si on plaisante sur le sexe, si on peut se faire volontiers grivois, jamais on ne représente ou fait explicitement allusion à l’acte sexuel lui-même.

Les affaires se compliquent pour les dessinateurs avec la guerre d’Algérie et le pouvoir gaullien. Pendant le conflit, la prudence des journaux prévaut. L’autocensure y règne, même dans la presse de gauche favorable à l’indépendance, comme L’Express, où les dessins de Siné sont parfois refusés, lorsqu’ils risquent d’entraîner poursuites et sanctions. Violemment anti-gaulliste, le journal qu’il crée en 1962, Siné Massacre, ne dépasse pas neuf numéros. En quelques mois, ses neuf inculpations ont asséché ses finances.

Réactions rapides et brutales

Dans les années 1970, Charlie Hebdo s’attire à son tour les foudres du pouvoir. La censure d’ État s’exerce sur lui à deux niveaux : celui du chef de l’ État (procès en 1973, après la publication par Cabu des Aventures de Madame Pompidou) et surtout de l’armée. L’hebdomadaire n’est jamais interdit, mais cumule les procès : en dix ans, Cabu en subit onze, tous perdus. En revanche, s’il reçoit régulièrement des lettres d’insultes, jamais Charlie Hebdo n’est poursuivi par des particuliers ou des associations. Les couvertures les plus vulgairement anticléricales ne suscitent aucune protestation officielle des autorités religieuses ni de plaintes des catholiques offensés. Voici qui change radicalement dans les années 1990, avec le second Charlie. Les pressions ne viennent plus du pouvoir, mais des groupes et des associations, d’abord du Front national et de l’Agrif (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne), association catholique d’extrême droite créée en 1984, avant celles, bien connues, des associations musulmanes, dans les années 2000 (« procès des caricatures de Mahomet », en 2007).

Et aujourd’hui, où en sommes-nous ? Au fil du temps, l’espace du dessin de presse n’a cessé de se réduire. La presse satirique est à l’état résiduel, et la grande presse, en déclin, n’accorde plus guère d’importance à la caricature. En 1970, on comptait 117 caricaturistes vivant exclusivement de leur dessin dans les journaux et, à ce titre, munis d’une carte de journaliste. Cinquante ans après, ils ne sont plus qu’une vingtaine, et le métier n’attire plus. Pourtant, jamais les dessins n’ont autant circulé, grâce au web. Là est précisément le problème. Les pressions ne viennent plus d’en haut, les poursuites judiciaires des associations se raréfient. En revanche, les réactions à un dessin sur les réseaux sociaux, rapides, brutales, collectives, souvent injurieuses, nourrissent des polémiques qui peuvent menacer la libre expression du dessinateur et conduire à l’autocensure. « Hier, écrivait Riss dans Charlie Hebdo, le 7 janvier 2020, on disait merde à Dieu, à l’armée, à l’ Église, à l’ État. Aujourd’hui, il faut apprendre à dire merde aux associations tyranniques, aux minorités nombrilistes, aux blogueurs et aux blogueuses qui nous tapent sur les doigts comme de petits-maîtres d’école quand, au fond de la classe, on ne les écoute pas et qu’on prononce de gros mots. »

En 1970, au moment de l’apparition de Charlie Hebdo, l’État censurait une société qui aspirait aux libertés. De nos jours, la société fait pression pour censurer les libertés que l’État protège. On peut lutter contre la censure. Mais la bataille est infiniment plus délicate à mener contre l’autocensure, insidieuse, inavouée, sinistrement honteuse.

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