les ados peinent à bien s'informer sur les réseaux sociaux

© Crédits photo : Illustration : Jérémie Luciani

Les réseaux sociaux, un chaos informationnel pour les ados

Images violentes omniprésentes, confusion entre écritures amateures et contenus journalistiques… Sur les plateformes numériques, les adolescents peinent à bien s’informer, alerte la chercheuse Sophie Jehel.

Temps de lecture : 7 min

Sophie Jehel est maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Elle est spécialiste des enjeux éthiques et sociétaux des industries médiatiques. Son ouvrage, L’adolescence au cœur de l’économie numérique, paraîtra le 4 mars aux éditions INA.

Comment s’informent les adolescents aujourd’hui ?

Sophie Jehel : Leur première source d’information, ce sont les réseaux sociaux. Entre 15 et 18 ans, les adolescents y passent une grande partie de leur temps, qu’ils soient au lycée général, dans des filières professionnelles ou déscolarisés. Tous sont amenés à consulter énormément de notifications, ce qui est lié à la stratégie de ces plateformes. Leur premier réflexe est de se rendre sur Instagram, l’application sur laquelle ils sont les plus nombreux, même si les filles y sont un peu plus présentes que les garçons. Certains y reçoivent des informations générales via les comptes des grands médias professionnels comme Le Monde, Le Parisien ou Ouest France, qu’ils consultent aussi sur Google actualités. Ils retrouvent également des infos plus spécifiques liées à leurs centres d’intérêt. En suivant telle personnalité ou tel influenceur, les jeunes peuvent s’informer de l’actualité du jeu vidéo, de la musique ou du mouvement féministe par exemple. 

Les réseaux sociaux ont beau former la majeure partie de leur routine quotidienne d’information, les adolescents se tournent aussi vers des médias plus traditionnels. Leur deuxième source d’information demeure ainsi la télévision. En général, les jeunes viennent y recueillir des informations qui vont leur sembler plus claires, plus précises et plus fiables. Ils regardent surtout le journal du soir avec leurs parents. Lors d’événements chauds et de moments de crise, certains se branchent aussi sur les chaînes d’information en continu comme BFMTV. Enfin, leur troisième source d’information est liée à leur sociabilité. Ce sont les informations transmises en discutant avec leur famille et leurs amis.

Pourquoi parler de « chaos informationnel » chez les adolescents ? 

C’est une expression qui m’est d’abord venue par les récits de jeunes des milieux populaires. La grande majorité d’entre eux raconte ne pas se retrouver dans les contenus de leurs fils d’actualité. On a tendance à dire que les algorithmes savent mieux que les usagers ce qu’ils recherchent, mais dans mes entretiens, j’entends le contraire. « Je reçois des informations qui ne m’intéressent pas, cela me fait perdre du temps, je ne comprends pas pourquoi on m’envoie des articles insolites… » Le chaos, c’est l’écart entre l’information intéressante que l’on s’attend à trouver sur les réseaux sociaux, normalement plus personnalisés que les médias traditionnels, et ce que l’on y trouve réellement. Par ailleurs, on a tendance à répéter sans cesse aux jeunes qu’il faut vérifier l’information. En réalité, sur les réseaux sociaux, il est très compliqué de trouver les sources. La manière de circuler sur le fil d’actualité consiste à « scroller » en faisant défiler rapidement les informations. Le chaos, c’est donc également l’absence de contextualisation de l’information. 

« Le chaos, c’est l’écart entre l’information intéressante que l’on s’attend à trouver sur les réseaux sociaux [...] et ce que l’on y trouve réellement »

La frontière entre écritures amateures et écritures journalistiques est-elle floue ?

Sur les réseaux sociaux, oui, parce que le fait de juxtaposer des informations issues de sources complètement différentes participe à une confusion sur la qualité de l’information. Depuis que les pouvoirs publics s’inquiètent de cette question, Facebook a affirmé vouloir prioriser les publications des amis sur le fil d’actualité. Sauf qu’à partir de 15 ans, les jeunes considèrent que les informations venant des amis ne sont pas fiables. Cela ne va donc en rien améliorer la qualité de leur routine d’information. Il faut aussi garder à l’esprit qu’entre 11 et 13 ans, les jeunes sont déjà très présents sur les réseaux sociaux. Pour eux, le niveau de confusion est plus grand.

Leur fil d’actualité peut aussi leur présenter des images violentes. Quel comportement les jeunes adoptent-ils face à ces contenus ?

J’ai mené une grande enquête à ce sujet entre 2015 et 2017, période marquée par les attentats islamistes. Je me suis rendu compte que la situation des adolescents sur les réseaux était moins tranquille que ce que j’imaginais. Les images qui leur font violence sont extrêmement fréquentes sur leur fil d’actualité. Parmi elles, on retrouve des messages de jeunes suicidaires, des images de violences subies par des enfants palestiniens, des vidéos d’attentats ou de femmes battues… J’ai pu distinguer plusieurs stratégies de comportement face à ces contenus. 

D’abord, on retrouve celle, attendue, de l’adhésion à l’image. Je la caractérise par le fait d’être en grande difficulté pour interpréter les images et pour raconter ce qu’il s’y passe. L’adhésion, c’est la manière dont les usagers sont emportés par l’image. On est face à un récit sans distanciation, qui prend le contenu pour une réalité brute. Ce sont des jeunes qui visionnent des assassinats en boucle sans pouvoir commenter ni leurs émotions, ni l’intention de l’auteur des images.

La deuxième catégorie, c’est l’indifférence. Face à de telles images, on passe dessus très rapidement, ce qui est facilité par le défilement du fil d’actualité. Mais cette tactique va de pair avec un sentiment d’impuissance devant des images trop perturbantes ou soulevant trop de problèmes éthiques. La responsabilité individuelle apparaît de peu de poids devant l’immensité de l’espace numérique. On ne signale pas, on ne se désabonne pas non plus, par crainte de rétorsion.

Existe-t-il également des comportements d’évitement devant ces images ?

Oui, on retrouve ensuite une stratégie qui conduit les jeunes à éviter les images de violence et plus encore les images sexuelles. Cela pourrait passer pour une forme d’autonomie. Ça l’est moins quand cela vient couper les jeunes de l’information en général, sous prétexte qu’elle serait trop morbide. Ou quand ils ou elles vivent avec la hantise d’être vus en train de regarder une image à connotation sexuelle, sans pouvoir expliquer ce qui leur déplait dans ces images. 

« Face à des images terroristes ou des images intimes dont la révélation a entrainé un suicide, certaines filles expliquent que regarder, c’est être complice »

Le dernier comportement que j’ai repéré, justement, est l’autonomie, liée à une forme de réflexivité sur ses propres pratiques. Face à des images terroristes ou des images intimes dont la révélation a entrainé un suicide, certaines filles expliquent que regarder, c’est être complice. Leur responsabilité individuelle les conduit à contextualiser les images d’une manière singulière, au-delà des idéologies et des tabous. 

Dans les démarches autonomes, les classes sociales favorisées vont avoir tendance à intellectualiser les images. On rationalise les origines de la violence, on attribue l’image à un auteur, on l’associe non pas à une réalité mais d’abord à un point de vue. Il est rassurant de voir qu’une partie des adolescents de tous les milieux sociaux en sont capables, en dehors d’un protocole pédagogique à l’école. Dans les milieux populaires, l’autonomie est davantage associée à des formes d’empathie et de solidarité avec les victimes. Ils utilisent d’ailleurs davantage le signalement, alors que dans les milieux favorisés, on a plutôt tendance à se protéger soi-même. Ils cherchent à développer des formes d’autoprotection en créant du sens autour des images choquantes qui perturbent et affectent.

Sur quelles plateformes trouve-t-on le plus d’images violentes ?

Au moment de mon enquête, les adolescents étaient plutôt sur Facebook et Snapchat. C’est sur Facebook qu’ils retrouvaient le plus d’images violentes. Aujourd’hui, quand je m’appuie sur mes recherches pour l’observatoire des Ceméa en Normandie, sur plusieurs milliers de questionnaires, c’est sur Instagram et Snapchat que ces images sont les plus nombreuses. La manière dont les adolescents utilisent ces plateformes a un peu changé. Ils ont des réseaux de plus en plus ouverts et larges. Au début, sur Snapchat, ils avaient dix à quinze copains. Aujourd’hui, ils en ont une centaine, ce qui est moins facile à contrôler. Il y a aussi beaucoup d’envois anonymes. Parmi les images violentes, les filles expliquent ainsi recevoir un grand nombre de photos sexuelles. Personnellement, ce qui m’étonne le plus, c’est Instagram. On parle beaucoup de la censure de ce réseau mais ce qui me frappe, c’est à quel point les adolescents reçoivent des images non désirées. Je ne suis par ailleurs pas convaincue que ce qui est perçu par Instagram comme étant violent le soit aussi par les jeunes, qui nous disent recevoir de nombreux messages racistes ou misogynes, non censurés, même lorsqu’ils sont signalés.

Comment percevez-vous les efforts de modération des plateformes ?

On attend beaucoup du prochain règlement européen, le Digital Services Act. Les efforts de modération semblent pour le moment encore extrêmement succincts par rapport à la demande. Comment peut-on évaluer en moins d’une seconde si une image est violente ou pas ? Le personnel embauché pour réaliser la modération est relativement peu formé, peu nombreux et peu francophone. Il n’a pas le temps d’examiner dans le détail le contexte d’une image. Ce qui manque aujourd’hui, c'est la transparence sur la réalité de la modération. Où sont les listes de messages qui ont été supprimés et sur quels critères l’ont-ils été ? Pourquoi n’y aurait-on pas accès ? On n’a jamais vu un opérateur privé réaliser une censure de la parole des publics à cette échelle et de façon aussi opaque, sans contrôle des pouvoirs publics.

L’éducation aux médias prend-elle suffisamment en compte les réseaux sociaux dans ses programmes ?

Cela fait quinze ans que nous savons que les adolescents vont sur des plateformes numériques très peu régulées et qu’ils publient des éléments de leur vie dont ils ne perçoivent pas toujours les conséquences. Ils ont avant tout besoin d’espaces de parole libre dans lesquels ils pourront évoquer tous les problèmes qu’ils rencontrent sur les plateformes. Je pense que la priorisation actuelle des pouvoirs publics sur la question de l’information n’est pas tout à fait en phase avec la réalité vécue par les adolescents. Aujourd’hui, les jeunes réalisent eux-mêmes un grand travail éthique qui nécessite une énergie importante. Il s’agit pour eux de traiter tous les messages qu’ils reçoivent et de réfléchir à la manière dont ils doivent y répondre. J’appelle cela le travail émotionnel. Ce travail n’est pas lié au fait de savoir si une information est vraie ou fausse, mais à la manière dont son partage,  la réponse ou non-réponse des publics va être reçue, à leur pertinence. Le travail de vérification de l’information me semble très loin des réalités que vivent les adolescents. L’enjeu principal serait plutôt de créer des activités sur la question de la réception des images qui leur font violence.

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