Dans les rues de Chicago

© Crédits photo : Sophie and the Frogs

Chicago : laboratoire de l’info hyperlocale

À Chicago, la presse se réinvente à travers les « civic media », des titres qui se créent au contact des habitants des quartiers délaissés. En les impliquant dans la fabrique de l’information, en donnant la priorité à l’hyperlocal, elle redynamise un secteur moribond et entend peser sur les enjeux démocratiques.

Temps de lecture : 8 min

Dans un style néo-gothique flamboyant, avec ses gargouilles et ses arcs-boutants pointant parmi les gratte-ciels les plus audacieux du centre-ville de Chicago, la Tower Tribune se vend à la découpe. Comptez jusqu’à sept millions de dollars pour un appartement de luxe ! C’est ici que, pendant un siècle, siégeait l’un des quotidiens les plus lus aux États-Unis, le Chicago Tribune. Racheté en 2021 par Alden Global Capital, un fonds de pension spéculatif, il a abandonné sa place historique et sa rédaction a perdu un tiers de ses journalistes. Un symbole d’une crise qui a percuté tous les médias de la Windy City.

« Cette crise profonde n’a pas seulement bouleversé le modèle économique de la presse. Elle a aussi remis en question des pratiques journalistiques déconnectées des réalités sociales de la ville et frappées d’une défiance du public, analyse Tim Franklin, ancien reporter au Tribune et actuel directeur du Medill Local News Initiative, le centre de recherche de l’école de journalisme de l’Université de Northwestern. Mais la bonne surprise est que de là, une multitude d’initiatives ont émergé et font de Chicago un formidable laboratoire où s’inventent de nouvelles manières de faire de l’information au service du public, notamment au niveau local. »

Vivre et travailler sur place

Le journalisme local, Chicago en a une longue tradition. Près de 200 titres couvrent la troisième ville du pays qui s’étend le long du lac Michigan comme un patchwork de quartiers ségrégués, avec ses communautés, ses identités et ses contrastes sociaux flagrants. Si la population se répartie en trois tiers entre les Blancs, les Noirs et les Hispaniques, ces deux dernières communautés vivent en immense majorité dans le West et le South Side qui concentrent pauvreté et violence. Mais pas seulement ! « Les quartiers populaires de Chicago sont maltraités par la presse traditionnelle et les habitants s’estiment caricaturés, toujours racontés par le prisme du crime et de l’insécurité », s’insurge Stéphanie Lulay, rédactrice en chef du Block Club Chicago.

Ce média en ligne, fondé en 2018, couvre aujourd’hui 77 quartiers, dont les plus délaissés. « Nous traitons de toute l’actualité locale, sans fard, mais en se demandant toujours en quoi l’information est utile à nos lecteurs », précise cette jeune journaliste. Par exemple, depuis le début de la pandémie, la rédaction du Block Club assure une hot line pour fournir des infos pratiques sur les tests, la vaccination, les aides au logement, à l’emploi, les épiceries solidaires… Comme un service public. Avec une méthode : les journalistes vivent là où ils travaillent, intégrés auprès des habitants et en ayant des connaissances précises des enjeux locaux. À l’encontre de ce qui est appelé ici le « journalisme de parachutiste » pour désigner les reporters envoyés par les « grands » médias pour un saut sur des terrains qui leur sont a priori étrangers.

Angles morts

« Nous voulons aussi faire entendre les habitants qui ne sont pas écoutés, ni représentés, notamment en leur permettant de proposer des sujets et d’en discuter ensemble ». C’est en ce sens que Block Club Chicago se définit comme un « civic média », c’est à dire « un media avec et pour les citoyens. » Fort de son succès, le modèle  inspire. Nombre de titres locaux, du Austin News au Cicero Independiente en passant par le Evanston Roundtable, se relancent, bien décidés à combler les angles morts délaissés par les journaux traditionnels, en lien avec leurs communautés. Par exemple, le South Side Weekly, en version print et en ligne, s’appuie à la fois sur une équipe de journalistes et de multiples contributions de lecteurs. « Ces contributeurs nous apportent des sujets inédits et nous les aidons à écrire avec nos éditeurs et nos fact-checkers », explique sa rédactrice en chef, Jackie Serrato.

Sur ce point, une agence très en vue à Chicago, Hearken s’est d’ailleurs donnée pour mission d’accompagner ces médias dans leurs ambitions de travailler avec leur audience. « Sans perdre de vue l’épineuse question de l’indépendance des journalistes, nous conseillons les rédactions sur les façons d’impliquer leurs lecteurs, dans le choix des sujets, leur traitement, leur diffusion… », précise sa directrice, Jennifer Brandel. Sur ce point, une organisation fait figure de modèle depuis son lancement en 2015 : City Bureau. Une bonne part des jeunes journalistes aujourd’hui en poste dans les médias locaux y ont fait leurs premières armes.

Dans la fabrique de l’info

Bettina Chang et Darryl Holliday en sont deux des quatre cofondateurs, quatre trentenaires qui, après avoir écumé différentes rédactions, se sont retrouvés eux aussi sur la nécessité de diversifier le traitement médiatique de la ville et le profil des journalistes. « Nous voulons faire tomber les barrières entre les journalistes, très majoritairement Blancs et issus de milieux privilégiés, et les citoyens qui doivent avoir leur place dans la fabrique de l’information », affirme Bettina Chang, directrice exécutive de City Bureau.

En plus de formations rémunérées pour de jeunes journalistes, City Bureau propose deux programmes qui font aujourd’hui sa réputation. L’un consiste à organiser des conférences de rédactions avec les habitants des quartiers délaissés de Chicago pour écouter et partager leur quotidien. Une source inépuisable de sujets et surtout un lien renoué avec les lecteurs. L’autre est un dispositif inédit de « documenters ». Le principe : des citoyens de tous âges, formés et rémunérés 18 $ de l’heure, sont invités à couvrir les réunions publiques de la ville. Leurs comptes-rendus sont publiés sur Twitter, dans une newsletter, ou nourrissent des enquêtes. 

Dessin Sophie and the Frogs
Conférences de rédaction avec les habitants des quartiers délaissés, participation à des réunions publiques, les «Civic  medias » privilégient les prises directes avec le quotidien. Illustration : Sophie and the Frog.

Depuis le lancement de ce programme en 2018, 1 800 « documenters », en majorité des femmes et des Noirs, ont documenté plus de 2 300 réunions publiques. Initié à Chicago, avant d’être déployé à Détroit, Cleveland et Minneapolis, le dispositif a reçu en juillet dernier une dotation de 10 millions de dollars de la Stronger Democraty Award pour s’étendre au-delà du Midwest, à Fresno, Atlanta et Omaha.

Un terreau favorable

Toutes ces initiatives qui secouent l’écosystème médiatique de la ville ne reposent évidemment pas sur le seul enthousiasme de leurs jeunes fondateurs. Le terreau est favorable. « Chicago s’est toujours illustrée par sa scène médiatique florissante et très engagée », note Sheila Solomon, vice-présidente du Journalism Funding Partners. Les références ne manquent pas. Avec des personnalités phares, telles que le sociologue Robert Park, fondateur de l’école de Chicago qui a inspiré des générations de reporters en associant les méthodes des sciences sociales au journalisme de terrain, ou Studs Terkel, journaliste radio dont les entretiens au long cours font toujours école. Et avec des titres emblématiques, à l’exemple du Chicago Reader, une sorte de pionnier du journalisme d’enquêtes locales, ou du Chicago Defender qui, à partir de la grande migration des années 30, a porté la parole de centaines de milliers d’ouvriers Noirs arrivés dans la ville.

« Nous voulons raconter par le quotidien ce que cela signifie d'être noir à Chicago »

Dans les pas de ces médias engagés, la relève semble assurée. C’est par exemple Invisible Institute, une sorte d’agence de presse dont les enquêtes sur les faits de violences ou d’abus de pouvoir de la police de Chicago, portée par l’écrivain et activiste, Jamie Kalven, ont été récompensées en 2021 d’un Prix Pulitzer. Ou The Triibe, un nouveau média en ligne qui trouve un large écho auprès de la communauté noire. « Nous voulons raconter par le quotidien ce que cela signifie d'être noir à Chicago, non pas à partir d'un regard blanc, mais avec nos mots, notre point de vue, notre couleur de peau », lance sa rédactrice en chef, Tiffany Walden. Sans oublier Injustice Watch, une agence très réputée qui mène des investigations sur toutes les failles des institutions de la ville : police, justice prison… « Nous faisons le travail que le Tribune ne peut plus faire, avec en plus un engagement à secouer les institutions », explique sa directrice Juliet Sorensen, une juriste à la tête d’une équipe d’une dizaine de journalistes.

Des fondations en soutien

Mais rien n’aurait été possible sans le soutien des grandes fondations de la ville. Elles sont en première ligne depuis une dizaine d’années pour supporter ce mouvement. « Dans notre démocratie fragilisée, les fondations tiennent leur rôle en considérant l’information comme un bien commun », précise Sheila Solomon. La fondation McCormick a ainsi relancé cet été un programme de soutien à hauteur de 10 millions de dollars sur cinq ans. La fondation Mac Arthur s’est alignée avec la fondation Field sur un montant équivalent. Sans compter les fondations Joyce, Knight, Chicago Community Trust, Reva and David Logan… et les divers prix qui récompensent ce foisonnement d’initiatives.

« Le non-profit a du sens pour des médias qui se veulent des aiguillons pour les citoyens et la démocratie  »

Il n’en reste pas moins que ces structures sont fragiles, notamment après la pandémie qui a lourdement affecté leurs revenus publicitaires. Alors elles se rassemblent. Dans le West Side, les quatre titres couvrant les quartiers d’Austin à Oak Park se sont réunis sous une même bannière, la Growing Community Media. Dans le Sud, le South Side Weekly vient de fusionner avec son concurrent le Hyde Park Herald. Et surtout, depuis deux ans, quelques 70 de ses titres se sont regroupés autour d’une plateforme commune, la Chicago Independent Media Association (CIMA) pour mieux capter les fonds des fondations et des annonceurs. Chacun tente aussi de diversifier ses ressources. Les campagnes d’appels aux dons sont ciselées via des newsletters ciblées.

Avec Block Club Chicago, Stéphanie Lulay n’hésite pas à jouer du marketing en vendant des tee-shirts à l’effigie de leurs reportages les plus lus… « Le modèle économique ayant été cassé par les grandes plateformes de contenus, le statut non-profit trouve ici sa pleine utilité, précise Tim Franklin. Il permet de diversifier les ressources en accédant à la fois aux fondations, aux donations des particuliers comme aux abonnements, à la publicité et au merchandising. Et le non-profit a du sens pour des médias qui se donnent pour mission d’être des aiguillons pour les citoyens et la démocratie. »

Citoyens éclairés

L’enjeu démocratique, voilà l’ultime front sur lequel ces nouveaux medias comptent bien peser. « Quand nos documenters racontent par le détail ce qui se dit dans une réunion publique qui concerne la vie des citoyens, cela a une incidence sur la manière de gouverner et de prendre des décisions politiques », explique Darryl Holliday, co-directeur de City Bureau. « En impliquant les habitants, nous construisons une communauté de citoyens éclairés », note à son tour Stéphanie Lulay.

Cette volonté affichée de peser dans le débat, en cette période où les États-Unis s’interrogent sur la fragilité de leurs institutions démocratiques, notamment dans une ville à majorité démocrate, trouve un écho dans toutes les alliances qui se nouent entre ces nouveaux médias. Par exemple, South Side Weekly publie les enquêtes du Invisible Institute sur les abus de pouvoir dans la police. Block Club Chicago a diffusé en juin dernier un guide réalisé par Injustice Watch pour aider les électeurs dans leur choix parmi 75 candidats aux postes de juges d’État de l’agglomération de Chicago.

« Il est temps que le pouvoir médiatique soit partagé avec le public »

Leur parcours, leurs décisions politiques et leurs sources de financement ont été passé au crible par les journalistes d’Injustice Watch. Ou encore les comptes-rendus des documenters de City Bureau nourrissent des enquêtes régulièrement publiées dans les pages de Block Club. « Il est temps que le pouvoir médiatique soit partagé avec le public. Parce qu’un système d'information composé d’une multitude de citoyens informés, formés et connectés entre eux est plus résilient que s’il ne dépend que de quelques journalistes et groupes de presse. Les médias dans des tours d'ivoire ont vécu », conclue Darryl Holliday, comme à l’adresse d’une Tower Tribune qui, certes, trône toujours au cœur de Chicago, mais où les journalistes y ont perdu leur place.

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