Couverture de La métamorphose numérique

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Comment le numérique travaille la société

Seize penseurs du futur interrogent notre condition numérique.

Temps de lecture : 9 min

Rarement il est donné à un lecteur d’embrasser autant d’idées en si peu de pages. Rarement un essai, qui plus est écrit par tant de contributeurs venus de parcours différents produit un tel effet : il plonge le curieux dans des réflexions sur sa vie quotidienne tout en le projetant vers le futur, comme le ferait un roman de science-fiction. C’est le tour de force de La métamorphose numérique, cet ouvrage collectif de moins de 200 pages qui réunit, sous la direction de Francis Jutand, les contributions de plusieurs penseurs du futur à l’enthousiasme communicatif. Tous (physicien, économiste, sociologue, philosophe, ingénieur, psychiatre…) travaillent sur les questions technologiques en particulier, les mutations de société en général. Leurs réflexions sont ici rassemblées autour de trois grands pôles : l’individu, l’économie et la société. Elles constituent de multiples pistes à explorer pour aborder une société en constante interrogation et évolution et sont le fruit des travaux menés par le think tank de l’institut Mines-Télécom et des chercheurs associés venant notamment de la Fondation Télécom.

François Jutand prévient dès l’avant-propos : « L’unification par le numérique des réseaux de communication, des machines informatiques et des médias a déclenché la métamorphose numérique en créant un espace puissant et fluide de communication, de traitement des informations, de création et d’échanges des connaissances ; la métamorphose numérique va, comme les précédentes, toucher l’organisation économique, sociale et sociétale, mais aussi la structure cognitive et psychique de l’être humain dans son fonctionnement, son « intérieur » et ses rapports avec la société. Ce n’est donc pas un simple progrès qui est en jeu avec les technologies numériques, mais bien une transformation radicale et en profondeur, une véritable bifurcation de la trajectoire humaine ».
 
Le décor est planté. L’accélération du recours aux nouvelles technologies dans notre société (Internet et les réseaux sociaux, la géolocalisation, les smart grids, les robots…) nous entraine dans un véritable « big bang ».
 Nous, humanoïdes de ce début du XXIe siècle, sommes à l’orée d’une période qui marquera l’Histoire de l’humanité. 

« Nous, humanoïdes de ce début du XXIe siècle, sommes à l’orée d’une période qui marquera l’Histoire de l’humanité au même titre que la maîtrise du feu par les hommes préhistoriques, leur sédentarisation et le développement de l’agriculture, la Renaissance pour les arts, le Siècle des Lumières pour la philosophie et les idées politiques, les Révolutions industrielles, les premiers pas de la période informatique et la mondialisation… », prophétise Francis Jutand dans La métamorphose numérique

« La transformation qui en résulte va bien au-delà d’une amélioration technique, car elle opère au fond une forme de décloisonnement des relations et des accès qui s’étaient établis dans la phase prénumérique. En dotant ce nouvel espace de langages de description, de moteurs de recherches, d’annuaires et de vecteurs de sociabilisation (les réseaux sociaux), il devient possible, de façon quasi sans limite, de créer, de partager et d’échanger de l’information, d’accéder à des contenus et à des connaissances, et de communiquer par le dialogue, la vision et l’interaction. »

 
Selon les auteurs, c’est bien « vers une société de la connaissance et de la coopération », sous-titre de l’ouvrage collectif, que nous aspirent les nouvelles technologies. Et chacun leur tour, apportent effectivement une pierre à l’édifice et à la démonstration.

Nouveaux modèles sociétaux et gouvernances transversales

Carine Dartiguepeyrou(1)s’interroge sur les effets de cette métamorphose sur les comportements en société. « Le numérique est un espace de cristallisation », débute-t-elle. Grâce à lui émergent des « valeurs postmodernes » qui proposent de nouveaux modèles plus généreux. Ce sont les grandes mobilisations politiques récentes (Occupy Wall Street, le Printemps arabe, Los Indignados…), les relais qu’en font les cyber militants (de l’ONG Avaaz par exemple), ou encore les révélations diffusées mondialement par les lanceurs d’alertes (Julian Assange ou Edward Snowden), dont les médias se délectent… « Ce qui converge, c’est le fait que la valeur est en train de migrer et réinvente avec elle nos modèles économiques en prenant en compte de nouvelles expressions de valeurs telles que le partage, la gratuité, la solidarité ». Qui plus est, les adhésions à ces causes échappent la plupart du temps au contrôle du pouvoir, encore peu habitué aux mouvements de réseaux transversaux, qui court-circuitent la prise de décision verticale classique.

 
Dans l’ouvrage, ce sont Pierre-Antoine Chardel(2), Henri Verdier(3) et Gilles Berhault(4) qui éclairent le lecteur sur les chemins de la gouvernance « augmentée » par le numérique et les pratiques « communautaires » et transversales des citoyens. « De nombreux dirigeants n’ont parfois pas compris que le monde est devenu interdépendant et surtout interconnecté, prévient Gilles Berhault. Chacun peut voir ce qui se passe ailleurs – où l’herbe est plus verte – mais aussi dialoguer, et prendre l’autre comme modèle ou tout au mois comme référence ».
 
Exit donc le curé, le médecin, l’instituteur ou le député-maire de la commune, ces notables instruits, figures de la IIIe République du siècle dernier, qui proféraient la bonne parole, dans un rapport rigide du haut vers le bas : « La « société » du XXIe siècle a donné leur place à de nouveaux acteurs, tisseurs de liens, qui, ayant « plusieurs casquettes », sont aussi à l’aise dans la vie associative que publique et économique.
 « Grâce à Internet, les cultures se mêlent et s’entremêlent dans des changements permanents, aussi générateurs d’angoisse face à un futur imprévisible et complexe » 
. Ces entremetteurs permettent de casser l’organisation en silos, qui est le propre des anciennes civilisations européennes. Grâce à Internet, les cultures se mêlent et s’entremêlent dans des changements permanents, aussi générateurs d’angoisse face à un futur imprévisible et complexe », poursuit l’auteur.
 
Encore faudra-t-il que les gouvernants actuels prennent conscience de ces bouleversements et les traitent avec le recul qu’il mérite : il est saisissant, par exemple, de repenser à certains mouvements de grogne protéiforme qui ont récemment émaillé l’actualité française à l’aune de cette réflexion : à l’automne 2012, par exemple, la rapidité avec laquelle s’est déployée la fronde des « Pigeons » contre une fiscalité jugée trop lourde n’a eu d’égal que l’embarras des responsables politiques à répondre à ces revendications corporatistes et à identifier les instigateurs de cette initiative…
 
Pour Henri Verdier, cette métamorphose en appelle ainsi à un renouvellement des objectifs des États et de leurs relations aux citoyens. «  La tradition européenne tend souvent à concevoir l’État comme un souverain omniscient et distant, comme une structure « transcendante ».
 La métamorphose numérique en appelle à un renouvellement des objectifs des États et de leurs relations aux citoyens. 
Face à la complexité des défis contemporains, au désir de contribution des citoyens et des corps intermédiaires, et à leur puissance d’agir (liée à l’augmentation générale du niveau d’éducation et à la puissance acquise avec la révolution numérique), l’État doit peut-être apprendre à se concevoir comme « immanent », à entrer dans le jeu des interactions sociales, et surtout à faire levier sur cette puissance, à la stimuler, la nourrir et la mettre au service du bien public. (…) En sus de ses fonctions régaliennes, (il) doit se concevoir comme une ressource pour les citoyens désireux d’agir, et doit apprendre à créer et à mettre à disposition des ressources qualifiées utiles et porteuses de valeur pour ces développements », précise le directeur d’Etalab. Mais attention, rappelle Pierre-Antoine Chardel, à ne pas idéaliser l’espace public dématérialisé où la parole serait forcément plus fluide. Et d’identifier un paradoxe : « tandis que nous libérons les flux de communication virtuelle, nous assistons en même temps au développement de sphères de plus en plus privatisées. »

Le Big data et la place nouvelle de l’individu-consommateur

C’est ce même risque de « ghettoïsation », de repli communautaire ou de fracture numérique que l’ensemble des auteurs appelle unanimement à réduire. D’autant que la numérisation équivaut au chiffrage, au codage et à l’inéluctable exploitation des données.

 Le « Big data » est devenu un nouvel Eldorado pour un secteur économique par essence mercantile et peu épris d’éthique et de solidarité humaniste. 
Ce « Big data » est ainsi devenu un nouvel Eldorado pour un secteur économique par essence mercantile et moins épris d’éthique et de solidarité humaniste que la société décrite par Carine Dartiguepeyrou. Il met néanmoins l’individu au cœur du système économique.
 
Christine Balagué(5) étudie comment le partage d’informations engendré par les réseaux sociaux oblige les sociétés à repenser la place du consommateur et la façon d’évaluer ses désirs. « Les conversations sur un produit ou un service sont souvent initiées par ces communautés, l’entreprise maîtrisant moins le processus de diffusion du message et de son contenu », note-t-elle. « Le Web 2.0 se situe dans l’économie de la contribution : les internautes n’hésitent pas à partager des informations, à participer à des conversations, à noter des produits, à émettre des opinions, à imaginer des nouveaux produits ou services ». À tel point que les compagnies mondiales créent des plates-formes « participatives » comme celle qui permet d’imaginer un nouveau jus de fruits cet hiver pour une marque de boissons : « votez pour le meilleur mariage de saveurs et participez à la création de votre boisson préférée », lit-on sur les publicités affichées dans le métro parisien…
 
Dans sa contribution(6), Denis Lescop rend compte de son observation de ces stratégies de mise à contribution des individus-consommateurs à la création de nouveaux produits. « Une entreprise s’entend désormais comme le nœud central d’un réseau relationnel » pour mieux intégrer le client à l’innovation, avance-t-il.
 Le consommateur est « un partenaire potentiellement porteur d’idée ou d’innovation et dont l’attention peut se monnayer ». 
Moins coûteux qu’un ingénieur de recherche et développement, le consommateur est « un partenaire potentiellement porteur d’idée ou d’innovation et dont l’attention peut se monnayer ». Un client désormais doublement intéressant économiquement quand il est « capté » par l’entreprise pour apporter ses appréciations de l’extérieur, avant d’accomplir l’acte d’achat d’un produit qu’il a pensé pour lui-même ! Et qu’il paiera, pourquoi pas dans un futur proche, avec une « monnaie dédiée »(7)
 
Pierre Musso(8) va plus loin. Parlant du secteur des « produits de l’imaginaire », de luxe, et du cinéma en particulier, il évoque l’inversion du processus de création. « De nos jours, écrit-il, il devient nécessaire de penser l’industrie « à l’envers » du fait de l’élargissement de la consommation et de la croissance de l’immatériel : partir du consommateur pour remonter vers la production nécessite de capter son attention, de construire son désir, et donc de manier les signes et les symboles. Ainsi l’imaginaire devient-il une « matière première » de l’industrie, alors que se produit une explosion des technologies de l’imaginaire avec les réseaux sociaux, les jeux vidéo, les images de synthèse ou les mondes virtuels ou en 3D. L’imaginaire est technologisé et usiné. » Et les majors audiovisuelles n’ont jamais mieux porté leur appellation « d’usine à rêves »…

Sur-mesure et effets secondaires

Pourtant, la fluidité, la proximité de façade promise par cette nouvelle société du sur-mesure appellent à de sérieuses mises en garde de la part de nos penseurs. Oui, c’est un fait, le numérique abolit les distances(9) ; certes les réseaux intelligents (smart grids) nous font toucher du doigt le mythe de l’ubiquité grâce aux infrastructures « réflexives »(10) ;  et le patient, traité « à la faveur du développement des nanotechnologies  par un médicament communicant, relié et intégré à un réseau », vit une relation nouvelle à son état, qui lui confère « un rôle d’acteur de sa propre santé »(11)>.

 L’école doit encore entreprendre sa révolution pour combiner les apprentissages via les livres et ceux qui émanent des écrans. 
Et enfin, l’école doit encore entreprendre sa révolution pour combiner les apprentissages via les livres et ceux qui émanent des écrans(12).
 
Mais gare aux effets secondaires de la métamorphose… « Cet âge de l’automatisation généralisée peut-il constituer un nouvel âge de l’autonomie ? » s’interroge Bernard Stiegler. Autrement dit, cette métamorphose s’opère-t-elle au bénéfice de la liberté (« l’individuation » dont parle Simondon) ou de la régression (c’est-à-dire de la désindividuation) ? 
 
« Cette diffusion massive de capacité de simulation peut également modifier notre rapport au risque », renchérit Laurent Gille(13). En effet, la réduction progressive des aléas, des hasards de la vie, ne risque t’elle pas de conduire à l’effacement de la sérendipité, au potentiel fécond du hasard ?
 
Il nous faudra ainsi déjouer bien des pièges, adapter voire revoir nos logiciels de pensées pour passer sans encombre cette période turbulente. Se prémunir de soi-même et de l’appétit des marchés économiques. Ceux qui, selon Laurent Gille, sont capables de réduire les hommes à de vulgaires marchandises en circulation, reliés entre eux et mis en balance sur les réseaux numériques : « Être évalué c’est être noté, classé, évalué in fine, c’est-à-dire doté d’une valeur, tout comme on peut penser que sur les marchés d’esclaves antiques, les hommes étaient évalués comme des objets à partir d’attributs « objectifs ». Ainsi sur le marché de l’emploi, sur le marché de l’assurance, sur le marché du crédit, sur le marché de la compétence, sur le marché de l’amour, sur le marché de l’amitié, sur le marché de la solidarité, chacun pourra se situer et être situé. (…) Au risque de l’hyper-réalité s’ajoute donc le risque d’hypohumanité, ranger l’être dans la catégorie des objets. »
 
Moins pessimiste, et pour rehausser l’idée que nous marchons d’un pas alerte et confiant « vers une société de la connaissance et de la coopération », Francis Jutand préfère rester au milieu du gué, ouvert à tous les possibles : « Dans cette transition, ce sont de nouveaux équilibres qui vont s’établir en matière d’économie, de société, de géopolitique. Cette transition, ce saut dans un nouvel espace, n’est pas sans danger pour l’homme en général, pour l’Europe et la France en particulier. Transition numérique, transition énergétique, transition écologique, transition sociétale, transition morale, transition épistémologique, transition spirituelle, tout cela peut effrayer, rebuter certaines personnes et certains pays et mener à la tentation irraisonnée de courir en arrière pour s’éloigner du vortex. Il nous faut au contraire aller de l’avant et s’immerger chacun à son niveau dans la transformation. ». Hardi ! La tâche est rude mais prometteuse… Beau et vaste programme à venir !
(1)

Évolutions sociétales et émergences socioculturelles sur internet, une métamorphose avant tout sociétale ». 

(2)

« Les métamorphoses de l’espace public à l’ère du numérique ».

(3)

« Le gouvernement par les plates-formes ».

(4)

« Vers une démocratie contributive à l’ère du numérique et du développement durable ».

(5)

« Le nouveau paradigme en marketing généré ». 

(6)

« Innovation ouverte et plate-forme : de nouvelles stratégies industrielles ». 

(7)

« Internet, vers une prospective des monnaies » – Thierry Gaudin. 

(8)

« L’imaginaire de l’industrie et les industries de l’imaginaire ». 

(9)

« Le paradigme de la mobilité : éloge de la reliance » - Georges Amar. 

(10)

« Des smart grids au quantified self, technologies réflexives et gouvernement par les traces » - Christian Licoppe et Laura Draetta. 

(11)

« Le numérique peut-il métamorphoser la pratique médicale ? » – Jacques Marceau.

(12)

« Le numérique à l’école, pour concilier culture du livre et culture des écrans » – Serge Tisseron. 

(13)

« Simuler et dissimuler : nouvelles potentialités du numérique ». 

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