Comment les métropoles européennes se disputent le cinéma

Les villes européennes se livrent une concurrence acharnée pour attirer les productions cinématographiques sur leur territoire. Retombées économiques et rayonnement sont les enjeux qui motivent ce combat.

Temps de lecture : 15 min
Depuis une dizaine d’années, les gestionnaires du territoire ont pris conscience de l’enjeu que représentent les industries créatives en termes de développement économique comme en termes d’image. L’industrie du cinéma en particulier, dans ses deux dimensions de tournage et de production, constitue un levier essentiel dans la constitution d’une économie créative, élément de renouveau pour les tissus économiques de territoires marqués en Europe par le passage à une économie postfordiste. En tant que média diffusant des paysages à une échelle globale, le cinéma contribue aussi à alimenter le rayonnement médiatique du territoire.
 
Si l’aide à la production est généralement orchestrée à l’échelle nationale, régions et métropoles peuvent également mettre en place, selon leurs compétences et leurs moyens, leurs propres politiques. En France par exemple, le soutien financier est largement accordé par le Centre national de la cinématographie et de l’image animée (CNC), tandis que l’accès au territoire est facilité par Film France, commission nationale (dépendante du CNC) chargée de promouvoir les tournages et la post production. Mais une majorité de régions soutiennent aussi le cinéma : la région Île-de-France et la région Rhône-Alpes, par exemple, sont très actives à la fois dans les processus de cofinancement et de soutien logistique.
 
Dans ce cadre, les villes, et en particulier les métropoles(1), apparaissent comme des acteurs émergents. Elles peuvent entrer dans la chaîne de financement, faciliter les tournages, mais aussi soutenir la production en apportant leur aide à des acteurs territorialisés (un studio, un quartier organisé en cluster(2)). Les gestionnaires urbains ont compris que la ville, en tant que cadre de fiction, participe pleinement à l’économie générale du film et que son rayonnement par le cinéma constitue un enjeu économique et culturel important, notamment par l’impact touristique qu’il peut engendrer.
 
La filmographie récente de Woody Allen illustre les effets de ces politiques publiques sur l’industrie du cinéma contemporain. Après avoir tourné à Londres (Match Point, Scoop, Le Rêve de Cassandre, Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu), Barcelone (Vicky Cristina Barcelona) et Paris (Midnight in Paris), Woody Allen vient de terminer son nouveau film à Rome (From Rome with Love) et doit désormais prendre la direction de l’Allemagne ou du Danemark. Dans le cas de Paris, il est clair que l’amour du cinéaste pour la ville lumière se révèle avoir avantageusement rencontré les conditions économiques et administratives qui rendent le territoire attractif pour un réalisateur « indépendant » des majors hollywoodiennes.
 
Les politiques publiques en faveur du cinéma sont donc menées à plusieurs niveaux pour conserver et attirer la production de films. En résulte une compétition des territoires à la fois inter-nationale (par le biais des systèmes d’avantages fiscaux nationaux), interrégionale (les régions qui participent à la chaîne de financement) et interurbaine (par les biais des politiques des villes).
 
Il s’agit ici de se pencher sur les politiques des métropoles européennes, qui, dans le cadre de la mondialisation, tentent de développer leur économie et de créer un effet de marque grâce au cinéma. Toutes ces métropoles n’adoptent pas les mêmes stratégies et ne se donnent pas les mêmes moyens. Paris, Londres, Berlin et Vienne mènent des politiques avancées, alors que plusieurs autres métropoles, comme Madrid, Barcelone ou Rome, mènent des politiques embryonnaires. Une troisième catégorie de métropoles, comme Prague, ne développe pas de politique particulière et se repose avec succès sur d’autres échelles de décision.
 
Quatre grandes métropoles européennes se distinguent par des politiques particulièrement ambitieuses : Berlin-Brandenburg, Paris, Vienne et Londres. La région métropolitaine Berlin-Brandenburg soutient le cinéma au travers de la Berlin-Brandenburg Film Commission et du Medienboard. La ville de Paris a créé la Mission cinéma, qui regroupe tous les aspects du soutien public (financement, tournage, diffusion). Londres a son agence, Film London et Vienne dispose de la Vienna Film Commission ainsi que du Vienna Film Fund.
 
Photo d’un tournage à Paris

Un premier niveau de soutien : favoriser les tournages

La plupart des métropoles européennes (Berlin, Paris, Vienne et Londres, Prague, ainsi que Rome, Madrid, Barcelone, Bruxelles, Stockholm, Copenhague, Budapest, Bucarest…) soutiennent les tournages sur le territoire métropolitain  par le biais d’une commission du film qui constitue l’interlocuteur principal des producteurs et des équipes : Brussel Film Office, Madrid Film Commission, Barcelona Catalunya Film Commission, Roma Lazio Film Commission, etc. Dans le cas de Berlin, il s’agit de la Commission du Film Berlin-Brandenburg, un organe public distinct du Medienboard (chargé du financement). Ces commissions constituent l’interface entre l’administration municipale et les acteurs de l’industrie.
 
Chaque commission fait ainsi valoir ses paysages urbains, ses lieux emblématiques et certains intérieurs moins connus dont ils cherchent à faire la promotion. Leur principale activité est de regrouper, classer et aider les producteurs à choisir ces lieux de tournage potentiels. Elles constituent des banques d’images et de données en ligne, et offrent gratuitement leur soutien aux équipes. Les commissions mettent également en avant les studios de la métropole, comme Pinewood, Sheperton et Leavesden à Londres, Babelsberg à Vienne, Barrandov à Prague, Korda à Budapest, jusqu’à la Belle de Mai à Marseille et la future Cité européenne du cinéma à Paris. Ces studios rivalisent en superficie, équipement, et se livrent bien sûr une compétition féroce sur les prix.
 
Exemples de lieux de tournage proposés par la Commission du Film Berlin-Brandenburg
 
Les commissions délivrent également les permis de tournage. L’obtention de ces permis peut être un processus long, d’autant que les mesures de sécurité sont aujourd’hui drastiques. Par exemple, tout tournage à Paris nécessite l’obtention de deux autorisations : de la mairie de Paris et de la préfecture de Police de Paris. Un tournage nécessite une organisation logistique particulière, car son emprise spatiale perturbe généralement l’écologie urbaine habituelle.
 
Les commissions soutiennent enfin la constitution d’équipes de tournage et proposent aux producteurs un carnet d’adresses répondant à tous les besoins de la production (hébergement, restauration, soutien technique, etc.).
 
Le soutien à l’activité de tournage semble porter ces fruits à plusieurs niveaux : au niveau humain, les tournages entrainent les professionnels et participent au tissage de réseaux ; au niveau économique, ils développent l’industrie cinématographique locale ; au niveau territorial, les studios jouent un rôle dans la restructuration des quartiers ; enfin, au niveau médiatique, le rayonnement cinématographique de la ville entretient généralement le secteur touristique.
 
Maquette de la Cité européenne du cinéma
 
Le développement de l’industrie audiovisuelle et de ses acteurs est un effet majeur des tournages sur une ville. À Londres, Film London dénombre 14 000 jours de tournage en 2011, soit un accroissement de 4 % depuis 2010. « Depuis le lancement en 2004, Londres a connu une croissance de 30 % de jours de tournages » annonce même l’agence. En 2010, Film London a reçu 2 211 demandes et a aidé 1 702 productions à trouver des lieux de tournage, dont 22 % de films TV et 9 % de longs métrages de cinéma. Si les longs métrages représentent donc une minorité de projets, ils sont essentiels en termes de développement comme de rayonnement (les licences Harry Potter et Sherlock Holmes par exemple nourrissent l’activité des studios et diffusent internationalement les paysages londoniens).
 
Les tournages ont, dans le cas des studios, un impact territorial de (re)structuration d’un quartier autour d’un pôle dynamique. Les industries créatives ont en effet tendance à se concentrer en clusters : cinéma dans la Plaine Saint-Denis, audiovisuel à Boulogne-Billancourt, etc. Cette dynamique a pour effet de donner de la visibilité à ses acteurs, d’élargir un marché du travail très pointu (ingénieurs du son, chefs opérateurs etc.), et surtout de leur permette d’interagir socialement (networking). Dès lors, la ville, en tant qu’espace d’interaction, joue un rôle déterminant dans un processus de production artistique (qui laisse une large part aux rencontres et à l’émulation : un projet cinématographique se discute longtemps en amont de l’enclenchement de la production). Ainsi, d’après Elsa Vivant, « le territoire métropolitain se substitue à l’entreprise comme support de l’organisation de la production (…). ». Les industries créatives s’organisent en systèmes territoriaux où interagissent entreprises, acteurs publics, établissements d’enseignement, lieux de sociabilité… La Cité européenne du cinéma dans la plaine Saint-Denis est un exemple de projet de structuration du nord de Paris par un pôle audiovisuel. À une échelle moindre, mais néanmoins importante, le quartier de la Belle de Mai, à Marseille, est un pôle audiovisuel émergent porté par la production de la série télévisée Plus Belle la Vie et intégré au projet métropolitain Euroméditerranée. Ancienne manufacture de tabac fermée en 1990, la Friche La Belle de Mai (FBM) est d’abord squattée par des artistes avant d’être portée comme projet culturel par des acteurs associatifs (Philippe Foulquier, directeur du théâtre Massalia, actuel directeur de la Friche). En 1995 est rédigé, sous la direction de Jean Nouvel, un Projet culturel pour un projet urbain. La Friche est rachetée par la mairie, puis rattachée au périmètre Euroméditerranée. On réaménage l’espace (45 000 m2) en trois pôles : patrimoine (Conservation du Patrimoine des Musées, Archives municipales de Marseille…), média-audiovisuel (studios de cinéma, pépinière d’entreprise…), spectacle vivant (manifestations, concerts, expositions). La FBM est en partie financée par le fond DSU (Développement social urbain) du quartier. L’objectif est de rechercher une certaine transversalité artistique et un mélange des publics. Il s’agit d’enraciner l’art dans la ville, de territorialiser le projet culturel. La Friche passe ainsi d’espace disqualifié à espace requalifiant, où l’audiovisuel (télévision, cinéma) joue un rôle déterminant, notamment en perspective de Marseille Capitale européenne de la culture en 2013. François Jolimot (directeur général du pôle média « Euroméditerrannée » en 2004) affirme ainsi sur France 3 le 29 août 2009 : « Un euro investi sur le pôle média va générer 3 ou 4 fois la même somme en prestations annexes des autres [activités] de la ville. ».
 

Studios de la FBM pour le tournage de Plus belle la vie
 
Enfin, le rayonnement médiatique de la ville a un impact sur le secteur touristique. Le cinéma ne fait généralement que renforcer une tendance déjà bien développée : Paris, Vienne et Prague sont parmi les villes les plus touristiques d’Europe. Mais le cinéma peut entretenir le désir de voyage, et permet d’enrichir l’offre touristique de ces villes de parcours cinématographiques. Les villes entretiennent volontiers cette tendance : Film London propose une « Love Actually Movie Map », la Mission cinéma de Paris a créé des « parcours cinéma » (Midnight in Paris, Hugo Cabret, La Môme…), et Prague a aussi édité une carte des films tournés localement.

Des politiques fiscales complémentaires pour attirer la production

En plus de faciliter le tournage, certaines capitales européennes proposent des systèmes d’aide financière qui complètent généralement les mécanismes de soutien proposés aux échelles nationales. Seules quelques métropoles mènent ce type de politique : Berlin, Vienne et Londres soutiennent directement les longs métrages, et Paris soutient les courts métrages. D’autres métropoles, comme Prague, qui ne sont pas concurrencées par des pôles urbains sur le territoire national, bénéficient, de fait, généreusement des soutiens fiscaux nationaux. La comparaison des institutions et mécanismes mis en place dans ces cinq métropoles met à jour la grande variété des budgets, des modes de gouvernance et des modalités de soutien financier, pour un même objectif stratégique : promouvoir le territoire comme centre de production et de rayonnement.
 
La métropole berlinoise propose un complément de financement pour les films tournés sur son territoire. La configuration géographique de Berlin, dont l’aire métropolitaine de près de 6 millions d’habitants déborde du strict Land de Berlin pour s’étendre sur le Land de Brandenburg, se traduit par une coopération entre les deux Länder. Le Medienboard Berlin-Brandenburg, financé par les banques d’investissements de Berlin (IBB) et de Brandenburg (ILB), a ainsi soutenu 217 films, dont 89 longs, pour un budget total de 23,3 millions € en 2011. L’aide ne peut dépasser 70 % du budget du film. Parmi les films précédemment soutenus, on retrouve Inglorious Basterds, The Reader, V for Vendetta et plus récemment Amour, Holy Motors et In the Fog - tous trois présentés en compétition au Festival de Cannes. Le Medienboard soutient actuellement à hauteur de 1,5 million € le prochain film des frères Wachowski, Cloud Atlas (avec Tom Hanks, Hugo Weaving, Hugh Grant et Hall Berry). Les studios Babelsberg contribuent à attirer les grosses productions internationales, certaines indiennes (Don 2), d’autres germano-britanniques (Anonymous) ou finlandaise (Iron Sky). Les grosses productions internationales constituent le fer de lance de la production audiovisuelle berlinoise, complétée par la production télévisuelle (films, séries, publicités…).
 
La promotion de Berlin comme ville créative
 
En Autriche, la municipalité de Vienne dispose depuis 2000, à travers le Vienna Film Fund, d’un budget d’environ 11,5 millions € (en 2010) pour cofinancer la production à plusieurs étapes : écriture, tournage, distribution, diffusion en festivals. Les projets de films (cinéma et télévision) sont sélectionnés par un jury d’experts, qui évalue la part économique, culturelle et artistique accordée à l’ancrage européen, autrichien, ou viennois. L’aide ne doit pas dépasser 50 % du budget du film et doit être dépensée localement afin de développer l’expérience des équipes locales. La Commission du film de Vienne insiste sur cet « effet Vienne », qui doit inclure la ville au film à la fois économiquement et cinématographiquement. Parmi les films récemment soutenus, on peut citer A Dangerous Method, Breathing et 360, ainsi que de nombreux films destinés au marché autrichien.
 
Depuis 2006, à Londres, l’agence Film London(3) propose aussi de soutenir la production en se spécialisant dans les films britanniques à petit budget. Le programme Microwave, conçu en partenariat avec BBC Films, offre un maximum de 100 000 £ aux réalisateurs sélectionnés, ainsi qu’un soutien humain et matériel. Le programme valorise un scénario bien tenu, un planning de tournage réduit, ainsi que le potentiel commercial ; l’ancrage londonien est peu discriminant, mais l’ancrage britannique reste déterminant. Les équipes sélectionnées participent à plusieurs ateliers, reçoivent le soutien de professionnels établis (Asif Kapadia par exemple), et développent leur projet pendant quatre mois avant de recevoir l’aval financier final. Ils sont enfin soutenus pendant le tournage et toutes les étapes de la vente et de leur promotion du film, qui est assuré de sortir en salle et d’être diffusé sur la BBC. Plusieurs longs métrages ont bénéficié de cette aide, dont Shifty de Eran Creevy en 2010, ou plus récemment Ill Manor, du chanteur Plan B en 2012.
 
Scène extraite du film Match Point
 
À Paris, un fonds de soutien aux courts métrages est proposé par la Mission cinéma de la ville de Paris (dont le budget est de 10 millions € par an pour l’ensemble de ses activités). Afin d’encourager la production de films courts dans la capitale, la Mission cinéma, en partenariat avec le CNC a créé un fonds de soutien financier ouvert à tous les réalisateurs. D’un montant maximum de 20 000 € par projet, « le soutien à la production s’adresse à toute entreprise de production cinématographique ou audiovisuelle établie en France, intervenant au titre de producteur ou coproducteur majoritaire ». Les projets sont sélectionnés par un jury de professionnels. Dans le cadre d’un partenariat avec Unifrance, les courts métrages réalisés sont aussi sous-titrés et diffusés dans les festivals internationaux. Il n’y a pas, comme dans le cas de Berlin, de soutien métropolitain à la production de longs métrages ; en revanche, le soutien de la région Île-de-France via le Fonds de soutien régional (122 millions € en 2011) est évidemment complémentaire des efforts de la ville de Paris. Le projet du Grand Paris reste en élaboration.
 
Enfin, le cas de Prague est emblématique : la capitale tchèque, comme beaucoup de capitales de petits pays européens (Slovaquie, Belgique, Malte, Chypre, Luxembourg…), ne souffre pas de concurrence urbaine majeure sur son territoire. La ville récolte assez naturellement le bénéfice de la politique nationale : le Czech Film Industry Support Programme, mis en place en 2010, offre 20 % de remise sur les dépenses effectuées en République Tchèque et 10 % sur les dépenses effectuées à l’international (taxes prélevées à la source, mais pas d’impôt sur le revenu). L’aide ne doit pas dépasser 80 % du budget du film, qui doit là encore montrer des attaches culturelles au territoire. Son décor historique attire de nombreux projets européens ou américains cherchant à figurer des villes européennes à différentes époques : Amadeus pour Vienne au XVIIIe siècle, From Hell pour le Londres victorien, ou encore La Môme pour Paris au XXe siècle, et La Mémoire dans la Peau où Prague campe Zurich(4). Le Programme de soutien bénéficie à des films aussi divers que Mission Impossible Ghost Protocol et Faust. Les studios Barrandov, parmi les plus importants d’Europe, attirent beaucoup de grosses productions (The Chronicles of Narnia : Prince Caspian, Oliver Twist, The Brother Grimm…).

Tournage du film L’homme qui rit à Prague
 
Au contraire, dans certaines régions très urbanisées comme la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Land densément peuplé qui inclut Cologne, Dortmund, Essen et Düsseldorf, les métropoles ne développent pas de politiques spécifiques mais misent d’avantage sur l’échelle régionale. Le Filmstiftung NRW est ainsi un des soutiens économiques au cinéma les plus puissants d’Allemagne, avec un budget annuel de 35 millions € (soutien par exemple au film mexicain Post Tenebra Lux, de Carlos Reygadas, primé à Cannes, ou encore Pina, A Dangerous Method, Melancholia…) pour les projets produits sur l’ensemble du territoire régional.
 

Pour beaucoup de métropoles, la mise en contact des acteurs privés lors d’évènements est un moyen économique de faciliter la réussite des projets. À Londres, le Production Finance Market et le London UK Film Focus sont deux évènements importants organisés par Film London. Le premier, un évènement annuel sur deux jours, prend place au cours du BFI London Film Festival en octobre, et a pour but de mettre en relation des producteurs et des financeurs. Le London Film Focus, quant à lui, est un évènement de 4 jours qui a lieu en juin et qui cherche à promouvoir la production britannique auprès de plus de 120 distributeurs internationaux. À Vienne, le Vienna Film Fund soutient aussi les évènements et la formation des professionnels du secteur, en coopération avec d’autres programmes (Sources2, Eave media…). À Rome, l’absence de budget consacré au cinéma est contrebalancée par une présence de la Commission du Film aux principaux festivals internationaux (Cannes, Berlin, Rome, Hong-Kong…) où sont organisées des rencontres visant à mettre en place des coproductions.

Soutenir la diffusion du cinéma, apanage des villes les plus volontaristes

Les métropoles les plus actives complètent leur soutien au tournage et à la production par un soutien à la diffusion et à la découverte du cinéma.
 
À Paris, la Mission cinéma n’est pas adressée qu’aux seuls producteurs. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, affirme ainsi dans un édito que le « soutien aux salles indépendantes, à l'éducation au cinéma, aux associations et festivals œuvrant pour la diversité du paysage cinématographique [sont] autant de preuves de l'amour toujours plus grand de Paris pour le cinéma. ». La Mission cinéma a donc adopté une approche politique à 360 degré, où la médiation et la prise en compte du public sont des éléments essentiels qui prolongent l’aide à la production et au tournage. Les salles indépendantes sont soutenues afin de faire vivre la diversité cinématographique ; les écoles et enseignants sont encouragés à faire découvrir le cinéma à leurs élèves à travers plusieurs programmes ; le Forum des Images, par ses évènements (Festivals, Master Classes…), enrichit l’offre culturelle de la capitale.
 
Les festivals internationaux donnent, par la concentration de films et de professionnels sur une courte période qu’ils offrent, une grande visibilité au secteur. Le festival, en tant qu’évènement urbain, entre dans la gamme des leviers économico-culturels qui permettent aux villes de développer des offres culturelles complètes et de se positionner comme des métropoles culturelles majeures. Parmi les quatre principales métropoles européennes citées plus haut, Berlin est la seule à disposer d’un Festival international du film de premier plan, la Berlinale (créée en 1951). Sa réputation est largement due à la qualité de sa compétition internationale. Mais Londres dispose aussi d’un festival depuis 1953, le London Film Festival - mais sa compétition reste moins prestigieuse que Berlin, bien qu’importante à l’échelle nationale. Vienne possède sa Viennale depuis 1960, un festival largement ouvert à la population métropolitaine et au public intéressé (95 000 spectateurs en 2011). Paris, enfin, a développé le Paris Festival Cinéma depuis 2003, dans une optique proche de celle de Vienne : un festival ouvert à la population, de découverte et de célébration du cinéma.
 
La Viennale
 
Enjeu médiatique autant qu’économique, le cinéma représente pour les villes l’objet d’une compétition internationale qu’expriment des politiques publiques à plusieurs niveaux. À la fois concurrentes et mises en réseau (le réseau Cine-regio par exemple), les métropoles européennes tentent, par des moyens inégaux, de soutenir la production locale et d’attirer les productions internationales - avec plus ou moins de succès. Ces politiques en faveur du cinéma mettent ainsi en lumière la grande hétérogénéité des modes et échelles de gouvernance des espaces urbains en Europe.
 
Plusieurs facteurs de différenciation semblent émerger : puissance économique de la ville, importance du secteur touristique, qualité et coût de la main d’œuvre sont de ceux-là, même s’il faut également compter avec les facteurs nationaux (politique fiscale attractive, coût de la vie, langue, etc.). Les différences de niveaux d’engagement sont aussi facteurs de l’importance de la valeur cinématographique des espaces urbains (Vienne et Prague sont traditionnellement très prisées), de la puissance de l’industrie cinématographique locale (la production française, une des plus importantes d’Europe, est concentrée à Paris), de la culture politique (Londres a un engagement financier moindre, malgré une conscience aigüe de l’enjeu médiatique et de fortes connections avec l’industrie audiovisuelle américaine), et des différentes priorités économiques (les enjeux du développement métropolitain de Rome en termes d’urbanisme et de transport sont essentiels). Les métropoles sont aussi concurrencées par des centres urbains plus modestes dans les différents aspects de tournage, production, diffusion : des villes remarquables visuellement (Bruges) ou géopolitiquement (Genève) attirent naturellement des tournages, tandis que Cannes et Venise accueillent des festivals majeurs.
 
L’impact des politiques métropolitaines est donc difficile à mesurer, en raison de la grande variabilité des facteurs explicatifs de la présence d’une ville au cinéma. Le soutien administratif et fiscal contribue à rendre un environnement accueillant, mais des facteurs structurels tels que la langue, les qualités d’un paysage urbain et la valeur symbolique des lieux peuvent également être discriminants.
 
Par leurs politiques volontaristes, les villes révèlent surtout à quel point la métropolisation est un processus en faveur duquel les décideurs souhaitent agir. Pour une ville comme Lyon, aspirant au statut de métropole européenne au travers de sa communauté urbaine, le Grand Lyon, la création d’un Festival s’intègre à une démarche politique plus large qui cherche à développer une offre culturelle de rang métropolitain : le Festival Lumière, créé par le directeur de l’Institut Lumière et délégué général du festival de Cannes, Thierry Frémaux, est ainsi un festival qui complète l’offre culturelle lyonnaise faite des Biennales de la Danse et de l’Art Contemporain, des Nuits Sonores, etc.
 
 
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Crédits photos :
- Image principale : capture d'écran du film La Mémoire dans la peau
- Photo d’un tournage à Paris : vincen-t / Flickr
- Exemples de lieux de tournage en intérieure : capture d’écran du site de la Commission du Film Berlin-Brandenburg
- Studios de la FBM : capture d’écran du journal Soir 3 du 29 août 2004
- Cité européenne du cinéma : capture d’écran du site plainecommune.fr
- La Viennale : Gnal / Flickr

Références

Ouvrages

Thierry PAQUOT, Thierry JOUSSE, La ville au cinéma, Encyclopédie, Cahiers du Cinéma, 2005.

François PENZ, Andong LU, Urban Cinematics: Understanding Urban Phenomena through the Moving Image, Intellect, 2011.
 
Allen J. SCOTT, The Cultural Economy of Cities, Essays on the Geography of Image Producing Industries, London: Sage, 2000.
 
Allen J. SCOTT, On Hollywood, Princeton University Press, 2005.
 
Elsa VIVANT, Qu’est-ce que la ville creative?, PUF, 2009.
 
Andrew WEBBER, Emma WILSON, Cities in Transition: the Moving Image and the Modern Metropolis, Wallflower Press, 2007.

Filmographie sélective
 

Woody ALLEN, Match Point, 2005.
 
Woody ALLEN, Scoop, 2006.
 
Woody ALLEN, Vicky Cristina Barcelona, 2008.
 
Woody ALLEN, Midnight in Paris, 2011.
 
Woody ALLEN, From Rome with Love, 2012.
 
Farhan AKHTAR, Don 2, 2011.
 
Brad BIRD, Mission Impossible Ghost Protocol, 2011.
 
Leos CARAX, Holy Motors, 2012.
 
Eran CREEVY, Shifty, 2010.
 
David CRONENBERG, A Dangerous Method, 2011.
 
Olivier, DAHAN, La Môme, 2007.
 
Stephen DALDRY, The Reader, 2008.
 
Roland EMMERICH, Anonymous, 2011.
 
Milos FORMAN, Amadeus, 1984.
 
Michael HANEKE, Amour, 2012.
 
Albert, HUGHES, From Hell, 2002.
 
Doug LIMAN, La Mémoire dans la peau, 2002.
 
Sergeï LOZNITSA, In the Fog, 2012.
 
Karl, MARKOVIZ, Breathing, 2012.
 
James MCTEIGUE, V for Vendetta, 2005.
 
Fernando, MEIRELLES, 360, 2012.
 
Plan B, Ill Manor, 2012.
 
Carlos REYGADAS, Post Tenebra Lux, 2012.
 
Alexander SOKOUROV, Faust, 2011.
 
Quentin TARANTINO, Inglorious Basterds, 2009.
 
Timo VUORENSOLA, Iron Sky, 2012.
 
Andy WACHOWSKI, Larry WACHOWSKI, Tom TYKWER, Cloud Atlas, 2012.

Organismes d'aide en faveurs du cinéma des métropoles citées

BRUXELLES

BUDAPEST
Hungarian National Film Office

LONDRES
PARIS
PRAGUE

ROME

VIENNE




(1)

Le terme de métropole renvoie à un espace urbain important à la fois par sa population et par ses fonctions directionnelles. 




(2)

Le terme de cluster désigne une concentration géographique d’activité relevant du même secteur et ayant développé des liens de coopération et/ou de complémentarité. 




(3)

Créée en 2003 par l’Agence de Développement de Londres et le UK Film Council, pour un budget de 1,3£ millions en 2011-2012. 




(4)

Le producteur Patrick Crowley affirme ainsi : « Zurich n'est pas très excitante sur le plan visuel, sauf si vous la contemplez à une certaine distance, en relation avec son lac. Nous savions pouvoir trouver à Prague des extérieurs plus dramatiques et plus photogéniques. Par ailleurs, la République Tchèque est connue pour être particulièrement accueillante envers les équipes de cinéma. ». 

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