Capture d'écran d'un bonus de la saison 7 d'Engrenages montrant Audrey Fleurot en robe de juge.

Il a fallu attendre une série comme Engrenages pour que les téléspectateurs puissent découvrir une vraie salle d’audience française.

© Crédits photo : Engrenages / Canal+, via Youtube.

Comment les séries judiciaires permettent l'étude du droit

Des années 1930 à nos jours, les séries judiciaires ont connu d’importantes évolutions. Accompagnant les premiers pas des téléspectateurs et téléspectatrices dans le monde de la justice, elles offrent un rôle pédagogique important dans sa compréhension.
 

Temps de lecture : 9 min

À la télévision française, les fictions relatives au monde judiciaire ont longtemps pris deux formes : des téléfilms fondés sur des faits divers historiques ou des séries importées des États-Unis. La série judiciaire trouve son origine dans les romans et les émissions radiophoniques des années 1930 aux États-Unis, tournées pour le petit écran dès la fin des années 1940 — les téléfilms, plus longs dans la durée et souvent à diffusion unique, se sont développés bien plus tard. Les séries judiciaires ont donc constitué la source fictionnelle la plus fréquente sur la justice à la télévision étatsunienne. La présence importante de la justice de ce pays sur leurs petits écrans a engendré une certaine confusion chez les citoyens français, qui en connaissent mieux certains aspects que celle de l’Hexagone. On peut ainsi déplorer que les Français s’adressent au président de la cour d’assise en l’appelant « votre honneur » ou qu’ils invoquent le droit au silence au nom du cinquième amendement devant un tribunal, même si cela dénote le potentiel pédagogique des séries judiciaires.

Premiers pas dans le monde judiciaire

Contrairement à la série policière, axée sur l’enquête criminelle et dont l’intrigue prend fin après l’arrestation d’un suspect que toutes les preuves accablent, la série judiciaire est centrée sur la suite de l’arrestation. Figurent ainsi dans le récit la présomption d’innocence, les règles de procédure et surtout les conséquences juridiques pour le détenu, tandis que sont mis en avant les rôles de l’avocat, du procureur ou bien du cabinet d’avocats associés.

La série judiciaire tourne donc autour de l’un de ces personnages, qui, dans la plupart des cas, va présenter sa version des faits au tribunal. Le procureur développe dans ses arguments la thèse de l’État (contre) et s’oppose à celle de l’avocat en faveur du client qu’il représente. Chacun essaie de persuader le jury seul (aux États-Unis) que son interprétation des faits est la bonne. Au fur et à mesure des épisodes, les téléspectateurs fidèles ont acquis une image mentale de l’organisation de la salle de tribunal, ainsi qu’une idée du rôle de chaque personne intervenant au cours du procès : où siège le juge, comment le procureur présente ses arguments, dans quel ordre chacune des parties prend la parole, à qui s’adresse-t-on et de quelle manière. À quelques exceptions près, avant les années 1990, les intrigues tournaient autour d’affaires pénales, et la question posée au centre du récit concernait tout simplement l’innocence ou la culpabilité du justiciable.

Avec le temps, une fois acquis les principes de la procédure et l’organisation de la salle d’audience, le téléspectateur est prêt à accéder à des questions plus complexes, telles que l’admissibilité des preuves, la responsabilité des juges, l’éthique des avocats, quand un prévenu est-il responsable, s’il est mineur, s’il souffre d’une maladie mentale, si son acte a fait l’objet d’une incitation par un tiers, etc. Peu à peu les récits s’élargissent à d’autres questions de droit pénal (fraude, viol) et abordent le droit civil (dispute entre parties privés, droit de la famille, la succession, l’adoption, le licenciement abusif, la responsabilité des sociétés) pour en arriver aujourd’hui à des questions plus techniques (la sélection des jurés) et plus actuelles (le terrorisme ou l’homophobie).

Devant l’éventail de sujets, les juristes sont devenus indispensables dans les équipes de scénaristes. Un nombre surprenant d’auteurs, comme Charles Dickens ou André Gide, ont fait du droit avant de se lancer dans l’écriture de romans où figuraient des questions de justice. Moins connu peut-être, l’avocat américain, Erle Stanley Gardner a écrit une série de romans autour d’un certain Perry Mason, avocat malin qui réussit toujours à innocenter le client que tout incriminait. De 1943 à 1955, Perry Mason est devenu une émission radio pour CBS et en 1957 une série télévisée (CBS, 1957-1966). Devant sa popularité, des téléfilms ont suivi au cours des années 1970 et 1980, reprenant le personnage principal évoluant dans sa carrière jusqu’à devenir juge et professeur de droit. Même si le récit de Perry Mason a toujours été très simple, son évolution et ses discussions avec les procureurs bénéficiaient d’un réalisme que la présence des juristes parmi les scénaristes était seule capable de fournir.

Une représentation de plus en plus complexe de la justice  

Si les premières séries judiciaires ont offert une source d’information sur la justice aux « télé-citoyens », d’autres, par la suite, ont développé un regard parfois critique. Ainsi, la représentation des professions judiciaires dans des séries étatsuniennes se divisent-elles en quatre périodes.

Lors de la première, comme on a vu ci-dessus, l’avocat fait figure à la fois de personnage central du récit mais aussi de centre du système judiciaire. Le juge et le procureur occupent des rôles très minimes au tribunal, et les jurés, lorsqu’ils sont présents, écoutent simplement la plaidoirie. Parfois même, le vrai coupable avoue sa culpabilité, rendant toute délibération inutile. L’avocat incarne une figure de chevalier servant, de sauveur ou simplement de personne de confiance dédiée à la vérité, même s’il joue un peu avec les règles pour faire sortir son client dont l’innocence lui est certaine, ôtant là tout dilemme. Il gagne toujours ses procès, et comme tout ange gardien, n’a ni vie personnelle — ou très peu — ni défauts.

Pendant les années 1980, la production de séries judiciaires diminue et des téléfilms inspirés de faits réels font leur entrée dans le paysage télévisuel étatsunien. Souvent, au centre des récits, une personne se trouve confrontée à un problème juridique auquel elle est incapable de trouver une issue, les lois bloquant sa situation, ne protégeant pas toujours les démunis, l’avocat se trouve impuissant et le juge lié par des règles de procédure trop rigides. Malgré une production moindre, ces films s’accompagnent de quelques séries dans lesquels on pouvait voir aussi des avocats non plus anges gardiens mais anges déchus, hommes blessés ou intéressés, luttant malgré tout pour sauver leurs clients des affaires dans lesquels ceux-ci sont impliqués et dont ils ne sortent pas vainqueurs à chaque fois. C’est dans ces années-là que la représentation du cabinet d’avocats fit une première apparition (L.A. Law, NBC, 1986-1994, en français : La Loi de Los Angeles, diffusé par La Cinq puis d’autres, 1987-1999).

La troisième période, les années 1990-2006, voit presque une cinquantaine de nouvelles séries judiciaires produites pour la télévision étatsunienne et vendues, pour la plupart, partout dans le monde. Le téléspectateur est maintenant capable de suivre des discussions encore plus détaillées entre les personnages issus du monde juridique. Comme beaucoup d’anciens avocats écrivent désormais des séries, les récits regorgent d’informations réalistes et techniques. Les références à la jurisprudence sont fréquentes, les termes spécifiques relevant du droit civil émaillent les épisodes. Parfois, les scénaristes jouent avec la réalité jusqu’à distordre les comportements au tribunal pour attirer l’attention sur un dysfonctionnement du système judiciaire.

Après cette période où le personnel de justice était représenté de façon très varié (des avocats très dévoués, d’autres hystériques, d’autres véreux), à partir de 2006 font leur apparition des techniciens froids, des requins qui considèrent le procès comme un combat ( Shark , CBS 2006-2008, en France : Paris Première 2007, M6 2008 ; Justice , FOX, 2006, en France : France 2 2011 ; Bull CBS, 2016, France : M6, 2018- présent), la justice devient fragile et le droit une science froide.

L’évolution des fictions judiciaires en France

Les Français ont suivi cette évolution d’une représentation de la justice étatsunienne, mais leurs productions locales depuis les années 1960 ont donné une image bien différente des professions judiciaires. L’offre d’émissions portant sur la justice était dominée par des documentaires (par exemple La Justice en Question, Arte, 1997) et des magazines (Faites entrer l’accusé, France 2, 2002- présent) mettant l’accent sur les faits, les victimes, les auteurs des crimes, plus que sur les métiers ou la procédure judiciaire. Les fictions, au tout début, prenaient la forme de pièces de théâtre ( Les Plaideurs, ORTF 2, 1967), de parodies (Affaire Suivante, A2, 1986-1989) ou de séries de reconstitution de procès célèbres (En Votre Âme et Conscience, ORTF 1, 1956-1969). Le petit nombre relatif de vraies séries depuis les années 1950 en France — tout au plus une quinzaine — et la préférence pour des reconstitutions ou des téléfilms (L’Affaire Seznec , TF1, 1993 ou L’Affaire Dominici, TF1, 2003) en prime time révèlent l’importance de l’Histoire et des faits divers en France.

Les Français aiment les enquêtes, ce qui explique la popularité des séries policières et l’importance du juge d’instruction qui enquête à charge et à décharge avant de décider de l’opportunité d’une mise en examen. Si le « petit juge » (Julien Fontanas, magistrat, TF1 1980-1989 ; Alice Nevers, TF1, à partir de 2002 ou Engrenages, Canal +, 2005- présent, pour n’en citer que trois) est un personnage aimé, c’est loin d’être le cas des avocats, traditionnellement représentés sous une lumière bien moins favorable, voire négative (Avocats et Associés, France 2, 1998-2010).

En France, depuis plus longtemps que dans les séries étatsuniennes, des avocates sont au centre des récits. Leur attitude envers leurs clients a toujours traduit plus d’empathie que celle de leurs confrères. Dans une fiction comme Avocats et Associés, les avocats s’intéressaient plus à leur carrière ou à leurs amours qu’à leurs clients, mais les avocates récentes (Lebowitz contre Lebowitz, France 2, 2016-2018, et Munch, TF1, 2016- présent) se placent beaucoup plus du côté des gens qu’elles défendent, très concernées par leur détresse. Munch par exemple, s’oppose clairement à une institution qui ne protège pas les gens, mais le téléspectateur n’acquiert guère plus de connaissances sur la justice française. Ces séries françaises poursuivent une tradition, centrant les récits sur les aspects sociaux des affaires plutôt que sur les questions juridiques, contrairement aux fictions judiciaires outre-Atlantique.

Bien qu’Engrenages mette particulièrement l’accent sur les problèmes de société, cette série se démarque par le traitement d’autres thèmes peu ou pas évoqués dans les fictions judiciaires télévisées. Les différents et différentes scénaristes en chef —  Anne Landois a notamment occupé ce poste entre 2010 et 2017 —, se sont entourés de vrais magistrats, avocats et policiers pour l’écriture des épisodes, et cela s’est ressenti au niveau du réalisme et de la vraisemblance des récits. La hiérarchie de l’institution judiciaire est clairement mise en scène ainsi que l’articulation des services (la police judiciaire et le parquet), comme la diversité du personnel judiciaire (magistrats, greffiers, huissiers etc.). La série pose aussi un regard sur les dilemmes et leurs conséquences sur la vie personnelle de ces individus appartenant au monde judiciaire, mais aussi sur la pression du travail à la chaîne des avocats commis d’office ou sur la distinction des fonctions de procureur et d’avocat. Sous le titre de Spiral, Engrenages a rencontré beaucoup de succès à l’étranger, offrant un petit aperçu de la justice française aux téléspectateurs des pays anglophones, où le système judiciaire diffère de l’institution judiciaire française.

Le potentiel pédagogique des séries judiciaires

Il a fallu attendre une série comme Engrenages pour que les téléspectateurs puissent découvrir une vraie salle d’audience française, les téléfilms ou séries plus anciennes préférant donner de fausses informations. Dans certaines œuvres, le jury se trouvait parfois dans un box séparé d’un unique magistrat du siège, alors qu’aux assises, les jurés s’assoient de part et d’autre des trois magistrats, le président et deux assesseurs. C’est l’histoire du fait divers qui intéressait les scénaristes et producteurs, pas les détails de l’organisation de la salle d’audience ni des professions. Ainsi, même les téléfilms inspirés des faits divers étaient remplis d’informations juridiques inexactes.

Le recours aux vraies affaires complique néanmoins le travail des scénaristes et des producteurs, qui doivent éviter certains détails afin de respecter le droit à l’oubli des parties impliquées. S’inspirer de vraies affaires pour en extraire une problématique juridique, en laissant de côté les détails de l’événement ou des parties, est la politique suivie par les avocats-scénaristes aux États-Unis. Leur objectif principal, tout au long des épisodes, vise à construire un message particulier sur la justice, en mettant par exemple en exergue la responsabilité individuelle, la judiciarisation excessive de la société ou des règles de procédure censées protéger les justiciables mais qui finissent par paralyser le système.

Les thèmes traités visent à susciter l’attention des téléspectateurs, et le réalisme des détails de l’organisation de la justice leur fait prendre conscience des enjeux de chaque affaire. Ce style de traitement permet, en outre, de comparer les systèmes et/ou institutions judiciaires des différents pays produisant ces séries. Ces fictions invitent donc à réfléchir. Aujourd’hui, on voit moins de séries niaises dans lesquelles une partie a clairement raison alors que l’autre utilise des arguments ridicules. Une série comme The Good Wife (CBS, 2009-2016 ; à partir de 2011 en France sur différentes chaînes du groupe M6) met en scène des arguments intelligents et convaincants, émis par les deux parties adversaires, invitant ainsi les « télé-citoyens » à suspendre leur jugement, bien écouter et se poser des questions essentielles.

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