le journaliste et la figure du foot français

© Crédits photo : Illustration : Mathieu Haas.

Confessions nocturnes : la taupe du foot français et ses petits secrets

Depuis dix ans, Dominique Sévérac, grand reporter au Parisien, bénéficie des confidences d'un dirigeant de club de foot de premier plan. Le plus souvent, quand les deux hommes se parlent, la nuit est tombée depuis longtemps...

Temps de lecture : 7 min

Une source peut être très bavarde pendant des mois, et soudain beaucoup moins généreuse en informations. Elle a son propre agenda, qui ne coïncide pas toujours avec l'intérêt du journaliste. Dominique Sévérac, grand reporter et spécialiste de football au Parisien - Aujourd'hui en France, en fait l'expérience avec un homme qui l'informe depuis une décennie ; il en témoigne dans le récit qui suit. Une source qui se tarit crée un manque, parfois du désir. Elle rappelle surtout que les relations entre un informateur et un enquêteur, si cordiales soient-elles, sont régies par un rapport de forces et que celui-ci est souvent inégal. Aux yeux d'une source, un journaliste peut être un instrument consentant, jugé à l'aune de son utilité. Suffit-il d'en être conscient pour éviter les déconvenues ?

« Dans le monde du foot, la carrière des joueurs n’est pas très longue, les dirigeants de clubs sont soumis à un turnover constant. Du coup, les sources constituent une matière assez mouvante. Du jour au lendemain, elles peuvent s’éteindre — parce que je ne les intéresse plus ou parce qu’elles ne m’intéressent plus. Exception notable : un homme, qui occupe une position centrale dans le foot français, m’informe depuis dix ans.

La première fois qu’il m’a téléphoné, il était conseiller de l’actionnaire principal d’un important club de province. Il avait récupéré mon numéro de portable et était porteur d’un message de félicitations de son patron, qui trouvait « fantastique » ce que j’écrivais. Ça m'a un peu surpris — d’habitude, les gens appellent plutôt pour gueuler. 

Ce jour-là, il se met à me raconter des choses en off. Je le laisse parler. Je comprends vite pourquoi il cherche à m’amadouer : il rêve qu’au moins un journal ne soit pas en guerre contre son club. À cette époque, tous les confrères décrivent une certaine ambiance, pointent de mauvais transferts, une communication déplacée, des conflits avec l'entraîneur.... On retrouve partout le même regard critique sur la gestion de la direction, le même traitement. En distillant des infos qui éclairent l'actualité du club d'un jour nouveau, mon interlocuteur veut faire émerger un autre storytelling. 

Ses motivations m’importent peu. Moi, je suis content : je vois que je viens de gagner une source supplémentaire sur un club très puissant, un des plus médiatiques de France, un objet de fascination permanent et constant. 

Au début, je n’écris rien. Je ne suis pas pressé. J’attends de voir si ce qu’il m’annonce se vérifie. C’est le cas. D’autres sources dans ce club, qui lui sont plutôt hostiles, me confirment tout ce qu’il me raconte. Je constate rapidement qu’il ne me ment pas. 

On se tutoie assez vite, à son initiative. Au-delà de son souci d’allumer des contre-feux, je m’aperçois qu’il adore parler avec des journalistes. Il vient du monde de la com, il a des journalistes dans son entourage proche, et il réfléchit comme un journaliste : il se demande sans cesse quelle sera la prochaine info que les journalistes rêveront d’avoir. Il est évident qu'il aurait aimé être journaliste.

Je peux le joindre à n’importe quelle heure. Une fois, j’ai eu besoin de vérifier un truc à 23 heures. J’ai envoyé un texto. Il m’a répondu. Alors j’ai recommencé. Même à minuit, il me rappelle. Il est tout le temps disponible. Je le contacte sur un numéro, il me rappelle toujours d’un deuxième numéro. Et il envoie des tonnes de textos quand il est en réunion.

L’éloignement géographique fait qu’on ne se voit jamais. Je l’ai croisé une fois sur un match. On s’est dit « Bonjour, bonsoir », comme si on ne se connaissait pas. Mais on se parle très souvent. Presque tous les jours, à certaines périodes. 

Il n’est pas du genre à ébruiter des transferts ou balancer les joueurs qui trompent leur femme dans les vestiaires. Il me donne plutôt des infos sur le management, les changements d’entraîneurs, le fonctionnement du club, l’actionnariat, la stratégie d’entreprise. Un peu cyniquement, me parler est aussi une manière d'emmerder les journaux locaux, dégoûtés de voir les infos sur « leur » club sortir dans Le Parisien. 

Il sait aussi ce qui se passe au sein des clubs concurrents et dans les institutions du foot. Il connaît tout sur tout. Et il raconte super bien. Il cerne très bien les gens. Il sait les camper. De Jean-Michel Aulas, par exemple, il dit qu’il ne dort jamais, qu’il est toujours aux aguets et qu’on a du mal à le suivre ; qu’il dit blanc le mardi et noir le mercredi pour être sûr d’avoir raison à la fin de la semaine. C'est assez bien vu. Les expressions et les images qu’il emploie peuvent facilement être réutilisées dans des portraits. 

« Il ne m’a pas toujours dit la vérité mais il ne m’a jamais menti. »

Il se trouve que je n’ai jamais écrit de saloperies sur lui. Mais il sait que j’ai d’autres sources dans le club, notre correspondant local aussi… Il ne fait pas de remarques particulières quand le journal publie des infos désagréables pour lui. Est-ce qu'il apprécie notre capacité à sortir des infos ? Je n'en ai pas la moindre idée.

Quand je lis les concurrents, je sais immédiatement à qui il a parlé. Je reconnais sa patte. Ça m'amuse. Je ne suis pas du genre à exiger des rapports exclusifs, ou d’avoir la primeur sur toutes les infos. Si je me mets à avoir des exigences, il en aura aussi. Je ne passe pas de marché, je ne veux pas être redevable, je ne fonctionne pas non plus au rapport de force. Je me pose des questions et je vais à la pêche aux infos, c’est tout.

J'aime l'appeler avec un casque Bose bluetooth pour noter tout ce qu'il me dit sur un grand cahier. Il parle très vite, il allume clope sur clope, ça s’entend au téléphone. Une même conversation peut nourrir trois papiers. Moi, je lui demande de me dire les choses telles qu'elles sont. S’il ne veut pas que je les raconte, je ne les raconte pas. Mais comme le journalisme est souvent une course contre la montre, ça me permet de gagner un temps fou dans la compréhension des dossiers, l’analyse des enjeux.

Toutes les deux phrases, il répète « Dominique, c’est off, hein », « Je te dis ça mais c’est off », « et en off je peux te dire que… » Ça me fait rire parce que je suis au courant : ça fait dix ans qu’entre nous, c’est du off. Je ne l’ai jamais trahi. Il ne m’a jamais baladé. Il ne m’a pas toujours dit la vérité mais il ne m’a jamais menti.

Il arrive que le ton monte, parce qu’il est à bout de nerfs, parce qu’il travaille trop, parce qu’il est très exposé, parce que beaucoup d’argent est en jeu à chaque instant. Mais j’ai l’habitude : le foot professionnel est peuplé de gens baroques, déconnectés des réalités, assez irrationnels, étrangers à tout souci de mesure ou de pondération, aux prises avec des problèmes de milliardaires. 

Parfois, nos conversations s’éternisent. Pendant le premier confinement, ça pouvait durer deux heures et demie, trois heures… On parle de foot, de Macron, du virus, de la vie. Il est très marrant, il réfléchit vite, on a des idées opposées sur presque tout. Et puis, il a plein de copains célèbres. Il m’envoie des vidéos de ses vacances avec des stars du show biz en casquette et chemisette. Quand un chanteur meurt, il me raconte leur amitié, m’envoie des photos de leurs dernières rencontres. 

Il a changé plusieurs fois de fonctions. De conseiller de l’ombre, il est devenu dirigeant à son tour. Avec moi, plus il est allé vers la lumière, plus il s’est fermé. À chaque fois qu’il occupe un poste très exposé médiatiquement, il a tendance à être moins prolixe. Il oriente sa communication différemment et je pense que je suis un journaliste moins intéressant pour lui dans ces périodes-là. Il a d’autres priorités. 

En ce moment, par exemple, il est plus ou moins en train de me jeter. Lui qui répondait dans la seconde met maintenant plusieurs jours à retourner mes appels. Il me raconte des trucs déjà sortis ailleurs. Il prétend qu’il est devenu inutile pour moi. Il faut que je sois patient. Un jour, il repassera dans l’ombre. Aussitôt, j'en suis certain, il redeviendra un bon informateur.

Une dernière chose : je l’adore et j’espère qu’il m’aime bien ; mais si j’apprenais qu’il me déteste, je n’en aurais rien à foutre. Je ne mets pas d’affect là-dedans. Le foot, c’est que du boulot. Dans la vie, je préfère parler de musique ou de ciné. »

 

Découvrez les trois autres histoires de cette série : Opération rédemption, Ratatouille tragique et Balle perdue.

 

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