Jean-Philippe, correspondant local de presse.

© Crédits photo : Illustration : Benjamin Tejero.

« Ici, le journal, c’est moi » : le sacerdoce de Jean-Philippe, correspondant local de presse

Jean-Philippe Calvez n’est pas journaliste mais il couvre la vie de sa commune pour Ouest-France. Correspondant de presse depuis deux décennies, il témoigne des transformations de la presse régionale et de l’info de proximité.

Temps de lecture : 9 min

Les réflexes sont bien en place : « Il faut être factuel. Et démarrer l’article par le plus récent. » S’il devait rédiger son propre portrait, Jean-Philippe Calvez commencerait donc ainsi : « Je vais avoir 60 ans. Je suis en invalidité. J’attends une greffe de rein depuis trois ans. Je suis en dialyse le lundi, le mercredi et le vendredi. Il me reste deux jours utiles par semaine, le mardi et le jeudi. Ces jours-là, je suis à fond sur la correspondance de presse. » Ensuite, il s’appuierait sur des éléments du décor : son bureau, son scooter, sa canne à pêche et sa guitare. « À partir de là, annonce-t-il, on fait le tour de ma vie. »

Yeux verts, sourire net et corps sec, Jean-Philippe Calvez est devenu correspondant local de presse (CLP) en septembre 2000. À l’époque, il vient d’être muté à Nantes. Il trie des chèques à la Caisse d’épargne. Aux portes de la ville, il a trouvé une maison dans le bourg de Saint-Julien-de-Concelles. Il ne connaît personne dans la région. Pour se familiariser avec son nouvel environnement, il lit Ouest-France. Quand le journal fait savoir qu’il cherche un correspondant pour couvrir l’actualité de Saint-Julien, Jean-Philippe Calvez estime que ce serait « le moyen idéal » de s’intégrer et d’arrondir ses fins de mois. 

Il envoie sa candidature. Deux journalistes le reçoivent. Ils sondent vaguement ses motivations et lui donnent un bref article à rédiger en guise de test. « Aujourd’hui, j’aurais fait dix lignes en deux minutes. Mais à l’époque, je ponds 120 lignes. J’y passe quatre heures. C’est trop lourd, trop gros, comme un arrangement mal foutu dans un morceau. » Résultat : il est pris. 

Fraises

Au début, il est partout. Il n’a qu’à sortir de chez lui pour trouver des sujets. Soixante pas séparent le portail de son jardin et l’entrée de l’hôtel de ville. La médiathèque s’élève de l’autre côté de la rue. Le centre socioculturel et les salles associatives ne se trouvent pas beaucoup plus loin. Pour Jean-Philippe Calvez, une lumière allumée est une invitation à s’arrêter. Sa carte de correspondant lui confère un prétexte et une légitimité pour aborder les gens, les découvrir, les écouter. 

Avant de rédiger, il dévore le journal, s’imprègne de la patte Ouest-France et procède par mimétisme : « Je suis un caméléon. » Il annonce le concours de pétanque, dresse le compte-rendu de la compétition et photographie les boulistes avec l’Olympus semi-automatique que lui a offert sa compagne. ll couvre la fête des fraises et l’extension de la zone industrielle, le pèlerinage à la chapelle Saint-Barthélémy et l’élection d’une nouvelle secrétaire au club de ping-pong. L’école de voile a « le vent en poupe » et, à la Sainte-Barbe, « les pompiers mettent le feu ». S’il a prévu de faire un saut à Nantes, le correspondant peut déposer sa production au journal. Sinon, il guette le car de ramassage scolaire et confie ses rouleaux de pellicules au chauffeur. 

Chasse au croco

Adolescent, Jean-Philippe Calvez rêvait de devenir prof d’histoire ou, s’il avait de la chance, journaliste à Rock & Folk. La grande sœur de sa première copine avait fait son éducation musicale et il tirait une certaine fierté d’avoir été le premier à commander un album d’AC/DC chez le disquaire de Châtellerault. Pantalon en skaï et khôl sous les yeux, il vivait pour le rock. Pas trop du goût de son père qui, à 16 ans, l’expédie faire son apprentissage à Toulouse chez les cheminots. Malheureux comme les pierres, le petit punk du Poitou s’évade dans l’alcool et la lecture d’Actuel. De retour à Châtellerault après un an de désastre, il veut reprendre le lycée ; son père préfère l’envoyer chez Marchal, le grand équipementier automobile. « À partir de là, journaliste, c’était mort. » 

Au bout d'un an de travail à la chaîne, le jeune homme a de quoi se payer une basse Fender Precision — celle qui trône aujourd’hui dans son salon. Mais pour supporter l’usine, le rock ne suffit pas. « C’était putain de dur, souffle-t-il. Je suis entré dans la toxicomanie. » Héroïne. Pendant dix ans. Dix années à zoner dans les cités châtelleraudaises ; dix années chaotiques ponctuées de cadavres et de voyages en Afrique sur les traces de Thomas Sankara virant, par la grâce de l’alcool ménager, à la partie de chasse au croco ; dix années de défonce dont il parvient à s’extraire pour suivre un stage de comptabilité à Paris et, enfin clean, intégrer la Caisse d’épargne. C’est là qu’il apprend à écrire. En composant des tracts. Militant syndical encarté à Force ouvrière, il aligne les phrases grandiloquentes, le dictionnaire à portée de main. Sa langue est châtiée, « comme celle des énarques du siège ». Le « caméléon », déjà. 

Le carré VIP du Hellfest

Depuis qu’il écrit pour Ouest-France, il a simplifié son expression. Il a remisé les adjectifs et les termes soutenus. Sujet-verbe-complément, modestes phrases scolaires qu’il tape de ses dix doigts — autrefois, il a suivi des cours de sténo « pour regarder sous les jupes des filles »

En 2000, ses articles tapés à l’ordinateur étonnent systématiquement les autres correspondants. Eux griffonnent à la main sur des cahiers d’écoliers, comme ils ont toujours fait — pourquoi changer ? C’est dire la sidération qui s’est abattue sur ce bataillon « d’anciennes institutrices et de retraités passionnés de photo argentique » quand, deux ans plus tard, Ouest-France a équipé ses correspondants en modems 56k et en appareils photo numériques. « Ça a été une grande fracture. On a eu des mini-formations au journal mais tous ceux qui n’avaient ni ordinateur ni envie de s’y mettre ont arrêté. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à voir des annonces “Cherche correspondant” de manière récurrente. »

En offrant un aperçu immédiat des clichés réalisés, l’appareil-photo numérique a permis à Jean-Philippe Calvez de progresser en prise de vue. Il a pris le parti de pencher son cadre pour insuffler du dynamisme à des scènes trop statiques. Il a compris qu’il fallait faire le clown pour que les gens aient l’air heureux sur un portrait de groupe. Ses photos préférées, il les a réalisées au Hellfest. « En 2006, quand le festival a été créé, ça n’intéressait pas grand monde à Ouest-France alors j’y suis allé avec la journaliste de secteur. J’ai eu la chance d’être dans le carré VIP face à Lemmy Kilmister, le bassiste de Motörhead. Mais quel plaisir ! » Il a notamment écrit sur les lacunes des accès handicapés. Il a constaté des améliorations l’année suivante et s’est senti utile. « Un article, c’est plus efficace qu’un tract », constate-t-il. Jean-Philippe Calvez a couvert les trois premières éditions du Hellfest. « Mais dès lors que ça a pris de l’ampleur, ce sont les journalistes de la rédaction qui y sont allés. Pour moi, c’était la fin des haricots. »

Pêches miraculeuses

À Ouest-France, les correspondants disposent de cinq formats différents pour traiter de la vie de leur commune : la photo-légende (6,24 euros), la nouvelle d’actualité (7,28 euros), le diaporama pour le site internet (une brève et 5 à 10 photos pour 20,8 euros), la vidéo d’un fait imprévu ou insolite (20,8 euros) et le « sujet valorisé » (26 euros). Un « valo » n’est pas très différent d’un article de journaliste puisqu’il doit « apporter des enrichissements par son thème, son traitement rédactionnel vivant, incluant du portrait, du témoignage, du reportage, des citations, de l’interview ». C’est ce que précise le guide destiné aux correspondants de Ouest-France, qui récapitule les multiples consignes et interdictions à respecter sous peine de voir sa production refusée. 

Ces listes témoignent de ce que furent les pages locales et des nouvelles options du premier quotidien de France. Plus question de se faire l’écho de légumes géants ou de pêches miraculeuses. Un fest-noz ou une galette des rois ne méritent plus un compte-rendu. Des noces d’or, de diamant ou de palissandre justifient une photo-légende, tout comme une kermesse d’école — mais « il est inutile d'énumérer toutes les chansons interprétées par les classes ». Au repas du troisième âge, on photographiera les doyens, mais pas à table. Le guide énonce aussi que « la vie interne » des associations n’intéresse pas le lecteur, seulement « ce qu’elles ont à lui proposer ». Ultime mise au point : « Vous êtes le correspondant du journal, et non celui des maires. »

L’arrêt des « brévouilles »

« Le journal est devenu très rationnel et il a indéniablement gagné en qualité », apprécie Jean-Philippe Calvez. Il s’est adapté sans difficulté à la plupart des évolutions successives : « Les polices de caractère ont grossi, les articles ont raccourci, le chapô a disparu puis il est revenu, la liste des papiers interdits n’a cessé de s’allonger. » Mais il n’a toujours pas digéré « l’arrêt des brévouilles ». À partir de 2007, Ouest-France a imposé aux associations de publier elles-mêmes leurs annonces sur Infolocale, un site gratuit. « Avant, les présidents d’assos passaient à la maison pour m’annoncer leurs événements. Je résumais ça en deux lignes, mais c’était l’occasion de prendre des nouvelles et d’organiser mon agenda, ça me mettait au cœur de l’information. » 

Cette nouvelle procédure, « la deuxième fracture » après le passage au numérique, lui a fait perdre « une centaine d’euros par mois ». Surtout, Jean-Philippe Calvez a dû affronter la colère de tout le tissu associatif local. Il se recroqueville, retire sa casquette et se passe la main sur le crâne. « Je peux vous dire que ça a dérouillé sévère. Et qui est-ce qui prend dans ces cas-là ? Ici, le journal, c’est moi. Personne ne m’appelle “le correspondant”. On m’appelle “le reporter”, “le photographe”, “le journaliste”. Je sais que pour les gens c’est affectueux mais ça m’insupporte parce que ça me rappelle à chaque fois l’écart fou qu’il y a entre mon investissement pour ce journal et ce que je touche à la fin du mois. » 

De fait, pour les lecteurs, la différence entre un article de journaliste et un article de correspondant est assez ténue. L’un est signé, l’autre pas, et après ? Bon an mal an, Jean-Philippe Calvez tire à peu près 250 euros par mois de cette activité. Les premières années, c’était au moins le double — ses relevés mensuels en témoignent — quand il empilait des informations brutes et des comptes-rendus frustes. Comme des milliers d’autres correspondants (ils sont 2 400 rien qu’à Ouest-France, pour 550 journalistes), il voit donc sa situation matérielle se dégrader alors même que le travail fourni atteint des standards quasi-professionnels. Il a rejoint le jeune Collectif national des CLP qui appelle à « une réflexion » sur leur statut, conçu à une époque où les tâches des correspondants étaient bien moins sophistiquées.

« Les gens ont besoin de se voir dans le journal »

Sur la façade vitrée de la mairie, des affiches font la promotion de « Saint-Julien Mobile, l’appli qui vous informe sur la vi[ll]e ! » Ce support de communication s’ajoute au magazine mensuel, au bulletin hebdomadaire, à la page Facebook et au compte Instagram de cette commune de 7 000 habitants. Jean-Philippe Calvez s’interroge : « Quelle est la place du correspondant local quand les municipalités diffusent directement toute l’info pratique ? » 

Lui réinvente peu à peu la sienne en essayant de susciter des débats sur le cadre de vie. Faut-il accepter que se multiplient encore les « grands abris plastiques » hauts de cinq mètres sous lesquels les industriels du maraîchage font pousser mâche, radis, poireaux et muguet ? Est-il nécessaire d’endurer le ballet bruyant des hélicoptères qui, au printemps, aspergent ces serres d’un mélange blanc pour protéger les cultures du soleil ? Et quand, à proximité, on trouve des centaines de poissons sur le flanc, cela ne mériterait-il pas de se poser quelques questions ? Il y va prudemment, une photo-légende après l’autre. Ce n’est jamais frontal. Mais peu à peu, ces sujets prennent consistance.

Il lui reste aussi toutes ces scènes attrapées à la volée au cours de ses sorties quotidiennes. Il dit : « J’ai un cul d’enfer. Dès que je mets le nez dehors, il se passe un truc. » Il marche par goût autant que par obligation médicale. Pour retrouver un horizon, aussi. Il désigne les pavillons qui entourent sa maison : « Quand je me suis installé, il n’y avait rien de tout ça, il n’y avait que des jardins sauvages. » Dans le bourg, on ne peut pas faire cent mètres sans tomber sur un chantier : des immeubles de deux étages sortent de terre les uns après les autres. Ils constituent un défi pour le correspondant : « Si on devient une banlieue dortoir de Nantes, est-ce que les futurs habitants s’intéresseront encore à la vie locale ? » Quand il doute, Jean-Philippe Calvez se rassure en se disant que « les gens ont besoin de se voir dans le journal pour avoir l’illusion du vivre-ensemble et se rappeler qu’ils sont vivants » — et que, dans cette histoire, c’est peut-être la seule chose qui n’est pas près de changer.

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