Photographie d'une manifestation contre le gouvernement philippin organisée par des membres du parti de gauche Bagong Alyansang Makabayan. Ils tiennent des pancartes promouvant la liberté de la presse, devant eux, au sol, une affiche "Defend Press Freedom! End Tyranny!"

Aux Philippines, une manifestation de soutien et d'opposition au gouvernement a été organisée le 8 mai, après que la principale chaîne philippine ABS-CBN a été temporairement coupée le 5 mai pour une question de renouvellement de licence de diffusion. 

© Crédits photo : Marie Tan / AFP.

La Covid-19, prétexte aux atteintes à la liberté de la presse

Depuis le début de la pandémie, les abus contre la liberté de la presse et les journalistes se multiplient partout dans le monde. Si ces atteintes concernent principalement des pays entravant déjà la libre circulation de l’information, comme très récemment au Vietnam où deux journalistes indépendants ont été emprisonnés, on en trouve aussi des exemples dans des pays d’ordinaire moins menaçants.

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« Si la presse chinoise était libre, le coronavirus ne serait peut-être pas devenu une pandémie. » Le 24 mars, alors que la moitié de la planète se confine, Reporters sans frontières (RSF) accuse la Chine d’être directement responsable de l’ampleur de la crise sanitaire. En cause ? Le contrôle des médias et la censure imposée par les autorités locales — la Chine est classée au 177e rang sur 180 pays évalués par le Classement mondial de la liberté de la presse 2020 établi par RSF. Dans une analyse publiée mi-mars et reprise par l’organisation internationale de défense de la liberté de la presse, des chercheurs de l’université de Southampton suggèrent que le nombre de cas de Covid-19 en Chine aurait pu être réduit de 86 % si les mesures de lutte contre l’épidémie avaient été anticipées de deux semaines.

Depuis quelques années, le besoin d’accès à une information fiable s’est accru à l’échelle globale, poussé par l’essor de ce qui est souvent qualifié de « fake news » : la désinformation et autres rumeurs. En cette période de pandémie, l’OMS parle même d’« infodémie ». Or, on constate dans le même temps une recrudescence des atteintes à la liberté d’informer et une augmentation des menaces visant les médias. Invectives à l’égard des journalistes, refus d’accréditation, retraits de carte de presse, censures, coupure de fréquences TV, agressions, arrestations… La liste des atteintes à la liberté d’information depuis le début de la pandémie de Covid-19 est longue. « Nous avons recensé une centaine de violations depuis fin mars », lâche Catherine Monnet, rédactrice en chef adjointe à RSF. De l’Inde au Guatemala, en passant par la Hongrie etet tout récemment le Vietnam (au 175e rang du classement RSF), où deux journalistes indépendants ont été arrêtés, « aucun continent n’a été épargné, et le caractère simultané de ces attaques est inédit », constate-t-elle. Pour ne pas laisser ces atteintes se dérouler en tout impunité, plusieurs organisations ont décidé de les recenser, et d’alerter l’opinion publique.

« Un prétexte supplémentaire pour restreindre la presse »

Chaque jour depuis le 31 mars, l’Observatoire_19, développé par RSF, répertorie — sur une carte et via de nombreux articles — les entraves signalées par un réseau de journalistes et de correspondants partout dans le monde. « Il y a sans cesse de nouveaux cas, il fallait un dispositif exceptionnel pour observer une crise exceptionnelle », explique Catherine Monnet. En plus de lister les abus, cet outil, qui tire son nom de la Covid-19 et de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme relatif à la liberté d’opinion et d’expression, permet aussi à Reporters sans frontières de formuler des recommandations aux autorités et instances concernées.

Carte de la liberté de la presse dans le monde en 2020, par RSF.
Certaines entraves à la liberté de la presse sont commises par des pays dont la situation est « bonne » ou « plutôt bonne » selon le classement de Reporters sans frontières. Crédits : RSF / Capture d’écran.

De l’autre côté de la Manche, Index of Censorship, organisation à but non lucratif de défense de la liberté d’expression dans le monde, référence aussi les abus constatés. « Nous savions que des entraves allaient surgir dans les pays où la liberté de la presse est souvent mise à mal : la Covid-19 est un prétexte supplémentaire pour la restreindre », constate Mark Frary, rédacteur en chef adjoint. Il n’est toutefois pas en mesure de dénombrer toutes les attaques, « mais nous essayons d’en lister une majorité ». Plus de 150 entraves ont déjà été relevées. Beaucoup ne sont pas les mêmes que celles recensées par Reporters sans frontières, chacune des organisations ayant documenté différentes entraves à la liberté de la presse en fonction de ce qui leur remontait du terrain.

L’organisation de défense de la liberté d’expression dans le monde, « Index of Censorship », recense sur une carte interactive les abus constatés autour du globe.
L’organisation de défense de la liberté d’expression dans le monde, « Index of Censorship », recense les abus constatés autour du globe. Capture d’écran.

Sur la carte d’Index of Censorship, les entraves à la liberté de la presse sont classées en neuf catégories (dont « autres ») parmi lesquelles : détention ou arrestation, surveillance, adoption d’une loi restreignant la liberté de la presse ou restriction des réseaux sociaux. Ces sections préexistaient à la crise, sauf celles d’« accusations de fausses informations ». « Cette technique, qui discrédite les médias et leurs journalistes, est de plus en plus utilisée », explique Mark Frary.

Également basé en Angleterre, le Reuters Institute for the Study of Journalism de l’université d’Oxford distingue, dans un article, cinq catégories d’atteintes à la liberté de la presse liées à la pandémie : mauvaise utilisation de la législation d’urgence, restrictions sur les voyages et les accréditations (particulièrement problématique pour les journalistes indépendants), attaques contre les lanceurs d’alerte, répressions des reportages dits « antipatriotiques », et accusations de « fausses informations ».

Des lois floues, propices aux abus

Conçues dans l’urgence pour agir dans l’urgence, les lois d’exception, grâce auxquelles les autorités s’octroient de nouveaux pouvoirs, sont largement critiquées par les journalistes. Dans son article, Meera Selva, directrice du programme de bourse en journalisme au Reuters Institute, souligne que ces lois comportent parfois des mesures trop générales, pouvant être utilisées pour restreindre la liberté de la presse et, plus généralement, la liberté d’expression. « Ces lois sont tellement vastes et floues qu’elles peuvent vite devenir liberticides », explique Catherine Monnet, de RSF. Et ce premier abus en entraîne d’autres.

Ainsi, Meera Selva pointe des sanctions contre ce que les autorités qualifient — selon leur propre jugement — de « fausses informations ». En Europe, le cas le plus frappant est celui de la Hongrie (89e pays sur 180 au classement RSF de la liberté de la presse). Dernière actualité en date : mi-mai, deux hommes ont été arrêtés pour avoir critiqué le président sur les réseaux sociaux au motif de « propagation d’informations alarmantes ». Ils risquent des peines allant jusqu’à cinq ans de prison en vertu de la loi dite « coronavirus », adoptée le 30 mars par le parlement hongrois à l’instigation du président nationaliste Viktor Orbán. Celle-ci permet de légiférer par ordonnances dans le cadre d’un état d’urgence à durée indéterminée, et condamne sévèrement la diffusion de « fausses informations ». « Mais qu’est-ce qu’une fausse information ? Qui le décrète ? », alerte Catherine Monnet. Et de rappeler que, depuis son arrivée au pouvoir, le Premier ministre hongrois « a les journalistes dans sa ligne de mire ».

En Russie (149e au classement RSF) aussi, un projet de loi adopté début avril prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour la diffusion de fausses informations relatives au coronavirus. Mi-avril, le Roskomnadzor, autorité officielle des médias russes, a censuré un article du journal d’investigation Novaïa Gazeta, décrivant la gestion répressive et désordonnée de l’épidémie de coronavirus en Tchétchénie. Les autorités indiquent la présence d’informations « inexactes », « sans pour autant préciser lesquelles », déplore RSF. De la même manière, deux journalistes sont menacés de prison aux Philippines (136e) pour avoir diffusé de « fausses informations concernant la crise de la Covid-19 ». Cette peine est prévue par la « loi sur l’effort commun pour guérir ensemble », adoptée fin mars par Rodrigo Duterte. Début mai, le président autoritaire a aussi fait fermer la principale chaîne de télévision ABS-CBN.

Ces situations ne sont pas nouvelles. « Au Brésil (107e) ou aux États-Unis (45e), les gouvernements traitent régulièrement les médias de « menteurs », relate Meera Selva. Avec la pandémie, ils poursuivent cette stratégie de décrédibilisation. »

« Le gouvernement hongrois a interdit aux hôpitaux publics de faire des déclarations aux journalistes »
— Veronika Munk, rédactrice en cheffe adjointe d’Index.hu

La journaliste du Reuters Institue identifie également les abus concernant les restrictions sur les voyages de presse et les accréditations. Là encore, la Hongrie est concernée. « Enquêter librement était problématique dans le pays, mais depuis le début de la crise de la Covid-19, cela s’est aggravé », confirme Veronika Munk, rédactrice en chef adjointe d’Index.hu, média indépendant parmi les plus consulté du pays. « Le gouvernement a interdit aux hôpitaux publics et aux médecins de faire des déclarations aux journalistes. Seuls les attachés de presse des ministères ou le groupe de travail du gouvernement sur le coronavirus peuvent répondre aux questions », témoigne-t-elle. Elle affirme également que les conférences de presse ont été interrompues pour des raisons de sécurité sanitaire. « Nous envoyons nos questions par e-mail, mais dans la plupart des cas, nous n’obtenons pas de réponse. » Veronika Munk assure que le journal continue de tourner coûte que coûte, grâce à ses « sources sûres et prêtes à parler ». Dans une lettre ouverte datée du 25 mars 2020, Reporters sans frontières et huit autres organisations de défense des libertés ont appelé l’Europe à s’opposer aux mesures proposées par Viktor Orbán. 

Un récit officiel à ne pas remettre en cause

Parmi les autres atteintes à la liberté de la presse commise par des gouvernements, Meera Selva identifie également des arrestations et censures au motif de reportages dits « anti-patriotiques ». En Inde (142e), Narendra Modi a demandé, fin mars, aux principaux propriétaires et éditeurs de médias, de donner un ton positif à leur couverture, en soulignant les actions du gouvernement et en minimisant les critiques. Une semaine plus tard, le site d’information en ligne The Wire révèle que son rédacteur en chef, Siddharth Vardarajan, a fait l’objet d’une enquête préliminaire pour avoir relaté que le chef de l’État d’Uttar Pradesh a participé, malgré le confinement, à une réunion religieuse. Tandis qu’en Malaisie (101e), une journaliste encourt deux ans de prison pour « insulte entraînant un possible trouble à l’ordre public », après la parution d’un article sur des arrestations massives de travailleurs migrants.

« Ces abus surviennent car les informations données par les journalistes dérangent le narratif souhaité par le gouvernement en place », commente Catherine Monnet. Remettre en cause les informations officielles devient dangereux : au Bélarus (153e), le rédacteur en chef d’un journal en ligne a été arrêté fin mars et risque jusqu’à dix ans de prison pour corruption, après la publication d’un article mettant en doute les statistiques officielles sur l’épidémie. En Turquie (154 e), des journalistes locaux ont été interpellés pour avoir révélé des cas de contaminations dans leur région alors que seul le ministère de la Santé est habilité à fournir des statistiques sur le sujet. La dernière catégorie distinguée par Meera Selva est la répression des lanceurs d’alerte. Elle évoque notamment le cas du chinois Li Wenliang, médecin chinois arrêté fin décembre pour avoir donné l’alerte concernant la Covid-19.

Les ONG attentives à la situation des pays « bien classés »

Face à ces diverses atteintes, Reporters sans frontières a formulé des recommandations à l’Organisation mondiale de la santé, à l’ONU et aux instances européennes. Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations unies, a indiqué à RSF avoir demandé dès le mois de mars à ses services de préparer un « document clef » sur les méfaits de la désinformation. Le 3 mai, lors de la journée mondiale de la liberté de la presse, il a dénoncé « la propagation de la pandémie » qui « a fait naître une pandémie de désinformation » déclarant que « le remède, c’est la presse ». Et d’appeler les « gouvernement et autres acteurs à faire en sorte que les journalistes puissent faire leur travail pendant la pandémie, et au-delà ».

« En majorité, les exactions sont commises par les « mauvais élèves » du classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières », affirme Catherine Monnet. Il s’agit principalement de pays à la situation « difficile » (en rouge sur la carte) ou « très grave » (en noir). Il y a pourtant des exceptions, comme les États-Unis (45e) qui bénéficient, en principe, d’une situation « plutôt bonne » (en jaune). RSF s’alarme de la multiplication, de la part des autorités du pays, des refus de répondre aux médias depuis la crise du coronavirus. L’organisation dénonce aussi les pressions subies par les journalistes et fonctionnaires de la santé désireux d’informer. Selon RSF, un professionnel du réseau fédéral de santé publique dans l’État de Washington a ainsi été « licencié après avoir répondu aux questions du quotidien Seattle Times ».

En Angleterre (35e), Index of Censorship rapporte, s’appuyant sur une enquête du Guardian, qu’un rapport du Groupe consultatif scientifique sur les urgences (Sage) a été fortement modifié avant publication par les autorités britanniques. Plusieurs passages critiques des politiques gouvernementales ont notamment été supprimés. « Le texte original a finalement été publié après de vives protestations », précise Mark Frary. La France (34e) figure aussi sur la carte de l’organisation anglaise. Fin avril, la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, indiquait que le site officiel du gouvernement proposait désormais un panel d’articles sur l’épidémie provenant de médias considérés comme des « sources d’information sûres et vérifiées ». Vivement critiquée, cette initiative pouvant faire craindre une labellisation de la fiabilité de l’information par l’exécutif, a rapidement été supprimée.

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