Des amis profitent du soleil sur les quais de l'Ill à Strasbourg

Des jeunes gens profitent du soleil sur les berges de l'Ill à Strasbourg en mars 2021.

© Crédits photo : Patrick Hertzog/AFP

Covid-19 : pourquoi les médias continuent-ils à illustrer leurs sujets avec des images de foules en extérieur ?

Depuis le début de la pandémie, les médias illustrent les risques liés au Covid par des photos de gens prenant le soleil sur la plage ou dans des parcs, alors que la plupart des contaminations se passent en lieux clos.

Temps de lecture : 8 min

Une photo de jeunes gens prenant le soleil sur les quais de la Garonne et, en surimpression, une courbe des réanimations. Le titre : « Le dilemme de Macron ». Le jour de cette une des Échos, le président devait être en train de se demander s’il fallait laisser tous ces inconscients au soleil ou les rentrer de force pour les protéger. 

Deux jours plus tôt, un reportage vidéo de l’AFP sur les difficultés des Français à respecter les consignes sanitaires était légendé « Journées printanières sur la capitale. Les Parisiens en profitent malgré le confinement. » Le sujet, consacré aux habitants qui comprenaient ou respectaient mal les consignes, était pourtant illustré d’images de gens « dehors en citoyens », comme on dit maintenant.

Ce sont aussi des photos des quais de Seine ou du canal Saint-Martin, des berges du Rhône à Lyon et des bords de Loire à Tours qui, avec celles de pique-niques dans les parcs et jardins, circulent le plus sur les réseaux sociaux accompagnées de commentaires indignés du type « Et vous appelez ça du confinement ? » À voir ces images associées à de tels messages, on ne devinerait pas que les contaminations en extérieur sont relativement rares et que le risque principal est en intérieur

La tendance n’est pas seulement française. L’épidémiologiste de Harvard Julia Marcus et la sociologue Zeynep Tufekci s’étonnent depuis un an du choix des photos qui accompagnent les sujets de la presse américaine et anglaise quand elle aborde les menacess de reprise de l’épidémie. Pourquoi des photos de plage ? Pourquoi un joggeur courant tout seul pour illustrer les risques liés à la réouverture de New York ?  

« Rentrez chez vous ! »

Remonté comme un coucou contre l’énergie consacrée à faire porter le masques sur les plages bretonnes ou dans la baie de Somme, le médecin Yvon Flohic, DrGomi sur Twitter, ne comprend pas plus que des photos en plein air viennent illustrer « une épidémie qui va de lieu clos en lieu clos et qui ensuite se propage dans les familles ». Si on voulait être plus factuel, il vaudrait mieux montrer le risque Covid par des photos de clusters hospitaliers, d’entreprises mal ventilées ou de cantines d’écoles. 

Pourquoi continuons-nous donc à illustrer la propagation de l’épidémie avec des photos de gens dehors ? Peut-être avons-nous encore en tête les discours du premier confinement. Je me souviens de cette femme qui hurlait « Rentrez chez vous ! » à ceux qui se baladaient dans les rues au printemps 2020.  « Toute la journée sur son portable, Emmanuel Macron a reçu des photos qui l’ont sidéré », commençait alors l’article du Parisien expliquant comment des images de Français prenant le soleil dans les parcs auraient contribué à la décision d’un confinement strict. 

« Rappelez-vous qu’en avril 2020, on en était encore à vous dire de tousser dans votre coude. Rappelez-vous qu’on a réussi à faire un confinement de deux mois sans port du masque en lieu clos, et puis il a fallu porter le masque dehors sous peine d’amende de 135 euros. En Corée du Sud, ils n’ont pas emmerdé les gens qui allaient dans les parcs sans masque, les consignes étaient lisibles… » Yvon Flohic est obsédé par le dedans-dehors depuis mars 2020. On ne va pas revenir ici sur le temps pris pour alerter sur les risques de contamination par aérosol à l’intérieur, en tout cas, on sait désormais que « tout ce qu’on peut faire dehors, il faut le faire dehors »

Malgré cela, les photos de gens dehors en citoyens circulent toujours comme si elles devaient arriver bientôt sur le portable du président et continuent à illustrer des articles sur la propagation de l’épidémie ou sur le respect des consignes. La foule est par définition coupable, surtout si elle est anonyme (personne n’a posté de photo « Le mariage de mon cousin » avec la même indignation, peu importe que personne n’y ait été masqué). 

Outrage moral

Peut-être est-ce un vieux fond judéo-chrétien (ou moderne puritain) qui nous amène donc à associer les gens dehors et les risques sanitaires. « Vous pourriez déduire de l’outrage moral suscité par ces photos de plage que c’est de passer du bon temps qui transmet le virus », résume l’épidémiologiste de Harvard Julia Marcus. Si le gouvernement prend « des mesures strictes », on est supposés être un peu punis et ma parole, ces gens au soleil dans l’herbe n’ont pas l’air punis. Mais des photos d'employés de bureau au coude à coude à la cantine de la Cogip seraient bien moins virales que celles d’apéros en plein air. 

Les médias aussi privilégient ces photos de groupes en extérieur. L’usage veut que les Français, les gens, soient dehors. « L’homme de la rue », il est dans la rue. Le micro-trottoir, il est sur le trottoir. « Généralement, le jour de la publication du rapport de l’Insee sur la démographie, on montre un plan de rue en pente pour créer une impression de foule », me rappelait un rédacteur en chef d’une chaîne d’information permanente.  Et puis, dans nos têtes, une épidémie, c’est beaucoup de gens. Donc une foule. Peu importe si le Covid se propage plus par des petits groupes en intérieurs mal aérés. « Une photo de foule, c’est plus frappant que huit personnes autour d’une table », résume David Blanchard, rédacteur en chef de 20 Minutes.

Quelle que soit l’actualité, l’AFP demande régulièrement à ses photographes dans le monde entier de faire du « daily life ». L’agence a toujours besoin de photos de foule un peu génériques. Il arrive aussi que ses photographes prennent des photos spontanément qui ne leur sont pas commandées. Et bien sûr, autant on a des occasions de croiser des scènes de pique-nique, d’apéro en extérieur, autant on tombe moins facilement dans sa journée sur des cantines d’école mal aérées ou des réunions de gens qui considèrent que le télétravail ne s’applique pas à eux. D’autant, note un photographe de l’agence, que lors des premiers mois, « personne ne souhaitait communiquer sur ce qui se passait dans les enceintes sanitaires. La seule façon d’illustrer la crise, c’était en extérieur, parce qu’on n’avait pas d’accès à l’intérieur. » 

Tributaires des agences

Quant aux photos commandées pour illustrer l’épidémie de Covid, « en intérieur, c'est beaucoup plus compliqué d'avoir des autorisations, surtout les cantines d'école… Et personne ne va convier un photographe à une fête privée. » Si des photographes obtiennent l’autorisation de photographier une cantine d’école par exemple, ce sera pour montrer le dispositif sanitaire, pas la queue formée dans un couloir sans aération. Quant aux fêtes clandestines, des photographes en ont déjà documentées, « mais ça demande souvent une longue négociation avec les organisateurs », contrairement aux photos de foule en plein air. 

Il y a des questions de droit à l’image aussi. « Dans les écoles, c’est compliqué d’obtenir l’accord de tous, ou il faut les filmer de dos. Dans les lieux privés, il faut flouter et c’est pas beau. Les images en extérieur sont faciles à faire », résume encore ce rédacteur en chef d’une chaîne d’information permanente. « Dans une entreprise, il faut demander une autorisation, être avec quelqu’un des services de communication qui aura tout préparé… Ce ne sera pas représentatif », note Thomas Coex, photographe à l’AFP. Les quais de Seine sont-ils plus représentatifs ? Les photographes savent  où et quand prendre les photos : à partir de midi s’il y a du soleil près du pont Henri IV sur la rive droite, et au bout de l'île de la Cité. Thomas Coex dit faire toujours attention à prendre ses photos au téléobjectif et en grand angle pour ne pas être accusé d’avoir triché. « Le choix des journaux, c’est de prendre les images faites au télé-objectif. »

Car l’organisation des rédactions, elle aussi, privilégie ces photos. Dans beaucoup de médias, ce sont les rédacteurs qui choisissent les images qui accompagnent leurs papiers en ligne. Ils se servent donc dans des stocks dans lesquels ils ont plus de chance de trouver des photos d’extérieur que des images de dîners privés, d’entreprises qui ne télétravaillent pas, de cantines… Sur le site de L’Obs, abonné à l’AFP et Sipa, chaque papier est illustré. « Quand on a 20 actus par jour sur le Covid, après les seringues entrant dans un bras, Véran masqué et tous ces textiles médicaux, les rédacteurs qui cherchent à illustrer un article sur des restrictions de déplacements seront contents de tomber sur des images en extérieur », résume Emmanuelle Bonneau, éditrice à L’Obs. « Les photos d’écoles, ce sont pour beaucoup des visites de ministres. Les photos de stocks d’illustrations pour montrer un dîner entre amis, je ne suis pas sûre qu’elles existent. » À 20 Minutes, David Blanchard se fait la même remarque : « On est tributaire des agences. Et puis des repas à domicile, je ne suis pas sûr qu’on en ait. Alors que des gens sur des pelouses, y en a à foison. » 

Illustrer l’épidémie par des gens assis autour d’une table ? Bof. « La photo d’illustration, ça fait artificiel... Et si c’est une vraie famille, elle peut s’y opposer dès la deuxième diffusion. » (D’où la suggestion du journaliste Vincent Glad : organiser un dîner en appartement avec quinze personnes pour que les chaînes d’info aient des heures de rush et n’aient plus besoin d’avoir recours aux images des quais de Seine pour leurs sujets Covid.)

« Des gens masqués, c’est ça le Covid »

Aux Échos, quand les journalistes ont besoin de photos, ils le font via Swing, une application éditoriale. Leurs demandes sont très précises. « Les sujets parlent rarement seulement des transmissions en intérieur. Donc pour être plus large, on préfère des photos de la population avec des masques, et ça… ça se trouve dehors. La photo de foule dehors est une illustration généraliste qui marche bien. Des gens masqués, c’est ça le Covid », explique Thierry Meneau, chef du service photo. Qu’y peuvent les photographes et les éditeurs si les gens tombent le masque chez eux et le gardent dans la rue ? C’est l’usage qui fait la photo, même s’il est erroné. « La photo de distanciation, c’est à l’extérieur, puisque dans le cadre familial, on ne le fait pas. » 

Un sujet Covid et travail ? Là aussi, c’est compliqué : « On a illustré un papier avec un open space vide, mais ça ne raconte pas bien le sujet. » Le Covid au boulot  est souvent illustré par des photos de caissiers dans des supermarchés, ou des photos dans des ateliers. « On a très peu de photos de bureaux avec des gens qui travaillent… »

Evidemment, tout cela n'est pas anodin. L’indignation suscitée par les images en extérieur a peut-être participé à tout un bazar de mesures contre-productives (on racontera à nos petits-enfants que lors du confinement, on joggait autour des parcs fermés pour se protéger du virus), lesquelles ont contribué à nourrir cette association extérieur-contamination. Comme les photographes, les politiques sont allés là où ils pouvaient aller : dehors plutôt que chez les gens et dans les entreprises. Agir sur ce qui se passe à l’extérieur pourra donner l’impression qu’on ne reste pas sans rien faire, même si ça n’a pas grand intérêt, remarque Yvon Flohic — du préfet du Finistère qui impose le port du masque à la plage ou dans les bois, à la préfecture de police qui fit évacuer les quais de Paris le 6 mars. Là encore, cela fit des photos.

S’il n’y a pas d’autres photos en stock pour illustrer le Covid que des images de quais et de gens dehors, peut-être serait-il temps de changer les mots qui les accompagnent, de se dire que les gens ne sont pas dehors « malgré le Covid », mais « à cause du Covid ».

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