Avec les fans de Cyril Hanouna, dans la fille d'attente de "Face à Baba"

© Crédits photo : Illustration : Sophie and the frogs

Avec les fanzouzes dans la file d’attente de Face à Baba

Chaque jour, ils sont une centaine à faire le déplacement jusqu’aux studios de Canal+ pour assister aux émissions de Cyril Hanouna. Enthousiasmés par le virage politique de leur animateur favori, les « fanzouzes » comptent sur celui-ci pour prendre de plus en plus de place dans la période électorale.

Temps de lecture : 7 min

De l’extérieur, les murs de la Canal Factory prennent des airs de Cinecittà et détonnent au milieu des bâtisses grises de la rue de Silly, à Boulogne-Billancourt (92). Il n’y a pas si longtemps, c’est ici que Pinoteau, Demy et Truffaut venaient pour mettre en boîte leurs longs-métrages. À présent, les stars du petit écran ont remplacé les vedettes de cinéma. Sur le plateau C, Cyril Hanouna présentait ce 16 décembre, à cinq mois de l’élection présidentielle, sa nouvelle émission, « Face à Baba ».

Ultime effort de l’année pour l’animateur, qui a enchaîné les tournages depuis fin août. Sur C8, il occupe déjà la quasi-totalité de la grille des programmes, entre son talk Touche pas à mon poste ! (TPMP) diffusé tous les jours en access prime time, l’hebdomadaire Balance ton post ! et les rediffusions de ses émissions. Sur Twitter, un dernier teasing pour ses fans. « Mes chéris ! (...) Je vais tout faire pour vous faire kiffer cette semaine et terminer jeudi en apothéose avec Face à Baba ! Ça va être fou » Rendez-vous est pris. Dehors, deux heures avant le début de l’enregistrement, la file d’attente du public s’allonge déjà. Ce soir, ils seront 101 à applaudir dans les gradins.

« Si Cyril peut remettre les élections à ma hauteur, je dis banco »

À force de les apercevoir derrière les chroniqueurs, on reconnaît quelques visages parmi les premiers arrivés. Certains ne manqueraient un tournage de TPMP pour rien au monde. D’autres, plus modérés, viennent une fois par semaine, histoire de changer du quotidien. « C’est mon petit plaisir du jeudi », sourit Marie-Xavière, 45 ans, venue spécialement de Sartrouville (78). Emmitouflée dans son manteau, elle soupire en montrant les SUV noirs garés derrière le cordon de sécurité. « C’est ça qui me plaît. Quand on arrive à la télé, on a l’impression de faire partie de quelque chose de grand ! »

S’il avait fallu n’assister qu’à une seule émission cette année, c’est celle-ci que cette mère au foyer aurait choisie. « Dans les quartiers, personne n’est sensibilisé à la politique. Moi, je suis ignare sur plein de choses. Les grands débats sur TF1 ou sur France 2, je n’y comprends rien. Alors, si Cyril peut remettre les élections à ma hauteur, je dis banco. » Autour d’elle, d’autres spectateurs acquiescent. « On a besoin de programmes qui vulgarisent la politique pour faire baisser l’abstention dans les banlieues, évoque Wissam, 30 ans, consultant à Argenteuil. Après, il faut voir comment Hanouna s’en sort. Pour une première, il n'a pas choisi l’invité le plus facile ! »

Ce soir, l’animateur reçoit Éric Zemmour, candidat d’extrême-droite à l’élection présidentielle. Au programme pour le polémiste, deux heures de débat face à une dizaine de contradicteurs, parmi lesquels le journaliste Aymeric Caron et le chroniqueur Éric Naulleau, son ancien camarade de France 2. Une semaine après son premier meeting à Villepinte, au cours duquel des militants de SOS Racisme ont été victimes de coups, l’ambiance est tendue. « J’espère qu’il n’y aura pas d’échauffourées », souffle Hervé, chauffeur de personnalités à Paris.

« Baba donne la parole à tout le monde »

Assis dans un fauteuil roulant à l’écart de la foule, un jeune homme nous fait signe. « Cyril, c’est un ami. Alors si quelqu’un peut en parler, c’est moi », lance-t-il, badge H2O fièrement arboré au-dessus de sa parka verte. Entre Cyril et Mohamed, l’histoire commence il y a cinq ans, lorsque le Vanvéen décide de rencontrer son idole « en vrai ». Il assiste à une, puis deux, puis trois émissions. « C’est vite devenu ma routine. » Sa présence retient l’attention de l’animateur, qui prend le temps de lui adresser quelques mots pendant les coupures pub. « Il m’a donné un badge pour accéder aux studios quand je veux, sans réserver. » Le 101e membre du public, c’est lui. Un jour, Hanouna l’invite même à devenir chroniqueur le temps d’une émission spéciale.

Fanzouze avant que l’émission ne s’intéresse à la politique, le jeune homme ne s’étonne pas de voir son animateur fétiche inviter Éric Zemmour. « À part C8 et CNews, aucune chaîne de télévision n’amène ses idées dans les débats. » Non loin, Holta, hôtesse d’accueil de 43 ans approuve. « Baba donne la parole à tout le monde, à droite comme à gauche et il laisse le peuple se faire son avis. » En réalité, chez Baba, tous les candidats n’ont pas droit au même traitement.

Bipolarisation du temps d’antenne politique

Depuis la rentrée, Claire Sécail, chargée de recherche au CNRS, comptabilise le temps d’antenne politique dans les émissions de Cyril Hanouna. Celui-ci compte pour presque 17 % du temps d’antenne total. Une moyenne à relativiser. Si la politique représente 32,4 % des sujets abordés la semaine du 27 septembre, elle ne compte que pour 1,2 % la semaine du 1er novembre, puis à nouveau 26,8 % celle du 6 décembre. Tout est minutieusement détaillé dans les pages de cinq petits cahiers colorés.

Mais à quels candidats ce temps d’antenne profite-t-il ? « Entre le 30 août et la mi-décembre, je constate que les émissions sont basées sur deux sensibilités : l’extrême-droite, avec 53 % de temps d’antenne politique dont 44 % pour Éric Zemmour, et la majorité présidentielle, à 25 %. » L’animateur se défend régulièrement, en plateau, de favoriser tel ou tel courant, expliquant choisir de traiter des sujets qui font l’actualité. « Certes, mais il est très sélectif, précise Claire Sécail. Il marginalise les autres familles politiques, en ne parlant que très peu par exemple de la primaire des Verts ou de celle des Républicains. »

Qualitativement, le temps d’antenne politique n’est pas plus équilibré, alerte la chercheuse. L’émission, qui a pris l’habitude d’interagir avec son public via des sondages sur Twitter, installe Éric Zemmour dans un récit de victimisation. « Éric Zemmour mérite-t-il d’être censuré ? », « Éric Zemmour en Une de la presse people, est-ce un acharnement ? » Même rengaine en plateau. « Les idées politiques ne sont pas abordées. On est toujours dans l’émotionnel et le paternalisme. »

L’animateur a également ses bêtes noires. Parmi elles, Anne Hidalgo, constamment ramenée à son statut de maire de Paris. « Dès que je passe devant l’Hôtel de ville, j’ai des crises d’eczéma. Anne Hidalgo présidente, les mecs, la France sera immobilisée, c’est des travaux partout ! », entend-on lors de l’annonce de sa participation à l’élection. La France Insoumise est quant à elle relativement épargnée, du fait de la relation historique entre l’animateur et Jean-Luc Mélenchon, première personnalité politique à se rendre sur le plateau de TPMP, en 2013. Pourtant, là encore, les représentants peinent à imposer leurs sujets, peu ou pas abordés au profit de débats sur Éric Zemmour.

Le roi qui a toujours raison à la fin

Si les téléspectateurs ont l’impression que Cyril Hanouna rend accessible la politique, c’est avant tout grâce au côté psychologisant de l’émission. « Toutes les questions sont liées à la personnalité de l’invité. Il y a du répondant, bien sûr, mais d’un point de vue émotionnel. Les chroniqueurs disent « je suis choqué que vous ayez tenu ces propos » mais leurs arguments ne sont ni techniques, ni politiques », détaille Claire Sécail. Et le public se familiarise avec l’idée qu’un échange politique puisse se jouer sur un mode conversationnel. « En réalité, Hanouna fait du para-politique. Il veut donner les clés non pas d’un débat d’idées mais d’un casting », explique la chercheuse.

Proche de son public, qu’il appelle « la famille », Cyril Hanouna crée une communauté autour de son émission. Pour Virginie Spies, sémiologue spécialiste des liens entre la télévision et le public, l’animateur doit son succès à cette proximité. « Il est le premier à avoir compris l’intérêt de l’interaction directe, notamment avec les réseaux sociaux. Alors que le téléspectateur a en général l’impression d’être méprisé, ici, on lui dit : ''c’est toi le patron'' » Un discours jugé populiste qui le suit jusque dans ses tics de langage. « Il dit tout le temps : "Non mais, je vous le dis." Cela signifie : "Je suis honnête, on est entre nous et on va se dire la vérité."»

En plateau, Cyril Hanouna incarne le leader d’une bande, entouré de ses chroniqueurs historiques et des petits nouveaux. Autour de la table, chacun joue son rôle : le grognon, la fêtarde, la maman… « Les chroniqueurs sont déjà un morceau du public. C’est à eux que les téléspectateurs s’identifient. Ensemble, ils se vannent, discutent, débattent. Mais Hanouna étant le roi, c’est lui qui a toujours raison à la fin », ajoute Virginie Spies.

Une ambition intime

Devant la Canal Factory, Holta, l’hôtesse d’accueil de 43 ans, se prend à rêver. « Peut-être qu’un jour, je ferai la queue pour le voir animer le débat de l’entre-deux-tours. » En plateau, l’animateur s’y voit déjà, et peut-être même plus. Fait référence à son livre, Ce que m’ont dit les Français, lorsqu’il ne se vante pas de faire la une de la presse, enveloppé dans un drapeau tricolore chez TV Magazine ou l’air grave en costume chez Télérama. Mais Baba candidat, les fanzouzes n’y croient pas. « Qu’il reste à sa place. Il n’aimerait pas devenir président. »

Depuis le 1er janvier, de nouvelles règles du CSA s’appliquent. Période électorale oblige, Cyril Hanouna doit à présent veiller à l’équité des temps de parole des candidats et de leurs soutiens. Le 27 janvier, l’animateur accueillera Jean-Luc Mélenchon pour la deuxième édition de Face à Baba. Un rendez-vous auquel s’ajoute la préparation de sa nouvelle émission politique, C’est déjà à vous de voter. Le principe ? Réunir sur un plateau en forme d’agora 200 spectateurs qui voteront pour ou contre les idées d’un candidat invité. En attendant, les cartons d’audience s’enchaînent, avec un pic à plus de 2 millions de téléspectateurs pour TPMP le 3 janvier. Virginie Spies compare l’émission à la presse people. « Personne ne lit, mais tout le monde connaît les histoires. »

Ne passez pas à côté de nos analyses

Pour ne rien rater de l’analyse des médias par nos experts,
abonnez-vous gratuitement aux alertes La Revue des médias.

Retrouvez-nous sur vos réseaux sociaux favoris

À lire également