etapes de production du Daily

© Crédits photo : Sophie and the Frogs

Une journée dans la fabrique du Daily, le podcast star du New York Times

Avec quatre millions de téléchargements quotidiens, le Daily est l’un des podcasts d’actualité le plus écoutés au monde. Une mécanique bien huilée, au cœur du New York Times, que nous raconte sa productrice principale, Clare Toeniskoetter.

Temps de lecture : 7 min

Le Daily est le podcast quotidien d’actualité du New York Times. Les épisodes, d’une durée de 25 à 30 minutes, sont mis en ligne chaque matin à six heures. Il s’agit le plus souvent d’un entretien avec un membre de la rédaction du New York Times, à propos d’une actualité sur laquelle il ou elle a travaillé.  L’émission a été créée au début de la présidence de Donald Trump, en 2017, dans le sillage de The Run Up, consacré à l’élection présidentielle américaine de 2016. En 2021, The Daily figurait dans le top 5 des podcasts les plus écoutés sur Spotify.

Sa productrice principale, Clare Toeniskoetter, nous raconte les coulisses de ce programme qui en a inspiré bien d’autres à travers le monde.

Pouvez-vous me décrire la journée type de l’équipe du Daily ?

Clare Toeniskoetter : Nos épisodes sortent du lundi au vendredi mais sont produits la veille. Nous devons avoir des personnes disponibles du dimanche au jeudi pour les préparer. Les membres du service alternent donc entre des shifts du dimanche au jeudi, ainsi que du lundi au vendredi, pour parer à toutes éventualités. La journée commence à 9 heures avec la réunion d’info du New York Times. C'est à ce moment-là que les responsables des rubriques du Times discutent des principaux articles de la journée et de ceux qui vont venir. En réalité, nous avons déjà commencé à travailler avant ce point, pour faire notre veille. À 10 heures, l’équipe du Daily se réunit et nous discutons du sujet que l’on devrait aborder dans l’épisode du lendemain, mais aussi dans ceux des jours suivants. Nous essayons de planifier autant que possible, au moins cinq jours à l'avance, y compris pour les grands événements d'actualité comme les élections par exemple, ou même les auditions parlementaires. Mais nous pivotons en fonction de l'actualité.

Tout dépend du type d’épisode que nous décidons de faire. L’organisation n’est pas la même si l’on fait quelque chose d’ambitieux, sur plusieurs jours, ou un format avec du reportage à l’extérieur de la rédaction. Nos épisodes les plus basiques, ceux qui sont au cœur de la proposition du Daily, consistent en des interviews des reporters du New York Times par les présentateurs de l’émission, Sabrina Tavernise et Michael Barbaro, qui alternent au poste. En règle générale, nous connaissons ces journalistes, nous avons lu leur travail. La première chose que nous faisons est de les appeler et de faire une pré-interview.

Qu’appelez-vous « pré-interview » ?

C’est la conversation durant laquelle on se fait une idée de la façon dont les journalistes vont raconter leur article à l’audio. En règle générale, deux producteurs, un éditeur et la personne qui présentera l’épisode participent à cette discussion. Nous posons beaucoup de questions, y compris sur des éléments qui ne sont pas forcément mentionnés dans le papier mais qui pourraient intéresser les auditeurs.

Combien de temps prend cette « pré-interview » ?

Ça dépend du temps dont le journaliste dispose. En général, une demi-heure. Nous nous efforçons de la faire le plus tôt possible dans la journée. S’il s’agit d’une grosse info qui sort juste après notre réunion de dix heures du matin, nous essayons de faire ça à onze heure trente ou midi trente. Il nous arrive parfois de faire des pré-entretiens à huit heures du matin, si nous savons qu’un article important est sur le point d’être publié. Lorsque nos journalistes sont sur un gros coup, ça peut être difficile pour eux de se libérer, mais dans 99 % des cas ça leur fait plaisir de nous donner autant de temps qu’ils le peuvent.

Et vous enchaînez directement avec la « vraie » interview ?

Non, nous laissons le journaliste retourner à son travail après notre discussion, et nous structurons l’interview à venir avec l’équipe du podcast. Sur la base de ce que nous avons, la pré-interview et les articles, nous imaginons l’entretien idéal, aussi bien les questions que les réponses. En gros, nous « scriptons » la discussion, il n’y a pas de meilleur mot pour le dire. Nous préparons un document avec une trame, que le reporter ne verra pas. Idéalement, le journaliste et le présentateur du jour se revoient à deux heures de l’après-midi, pour un entretien plus long que la discussion préparatoire.

« Plus long », c’est-à-dire ?

L’enregistrement dure en général entre 90 minutes et deux heures, pour un épisode de 25 à 30 minutes finalement. Nous répétons parfois les questions à plusieurs reprises, afin d’avoir la meilleure réponse possible avec les détails les plus intéressants du pré-entretien. Mais il ne faut pas en abuser, c’est un équilibre à trouver, le naturel de la discussion ne doit pas en pâtir. En l’occurrence, nous ne faisons ce genre de répétition qu’avec les journalistes du Times, jamais avec les invités extérieurs.

Vous devez donc avoir fini d’enregistrer entre quatre et cinq heure de l’après-midi ?

Oui, dans l’idéal. Ensuite nous commençons à couper et à éditer. Notre but est de publier un entretien le plus fluide et naturel possible. Nous coupons tous les détails superflus et les hésitations. Ensuite nous ajoutons des sons d’archive pour donner un peu plus de vie à la discussion. Il nous arrive de répartir les tâches une fois l’entretien enregistré. Une personne s’occupe d’éditer le son de la première moitié du fichier, pendant qu’une autre s’occupe de faire des coupes dans le reste et cherche des archives.

Cette étape d’édition doit être assez chronophage…

Monter, seule, un entretien de deux heures me prend environ deux heures et demie. Je prends des notes pendant l’enregistrement, ce qui me permet d’avoir une vue d’ensemble du matériau à ma disposition. Je sais où se trouve ce dont j’ai besoin et ce que je peux mettre de côté. Ça me fait gagner beaucoup de temps. En général, nous faisons trois à quatre itérations pour construire un épisode. La première est juste une version un peu plus longue du podcast, puis nous ajoutons la musique, les archives, et enfin il ne reste plus qu’à réduire. C’est à ce moment-là que le travail peut s’étirer jusque tard dans la nuit.

Jusqu’à quelle heure ?

Nous devons, au plus tard, rendre notre épisode à six heures du matin, heure de la côte est des États-Unis. C’est l’heure de publication de notre podcast. En général nous finissons vers minuit. Ce qui nous fait tout de même des grosses journées, entendons-nous bien. Mais c’est mieux que de terminer à six heures du matin.

Au fil des ans, ça ne nous est pas arrivé souvent. En général, c’est lorsqu’il y a des choses importantes qui surviennent le soir, nous poussant à enregistrer un tout nouvel épisode tard dans la nuit. C’est arrivé récemment avec la tuerie d’Uvalde au Texas : l’équipe a commencé à enregistrer à neuf ou dix heures du soir, ne s’arrêtant qu’à six heures du matin. Les élections sont un autre cas de figure. Nous savons que nous n’aurons pas les résultats avant tard dans la nuit, donc nous retardons autant que possible l’enregistrement.


L'épisode du 25 mai 2022 sur la tuerie d'Ulvade

Il y a la version podcast du Daily, mais également la version diffusée sur diverses radios locales à travers les États-Unis. Votre équipe s’occupe également de ça ?

Non, pas les producteurs et éditeurs, car nous pensons le Daily comme un podcast avant tout. Mais deux personnes au journal ont pour mission de monter la version radio à partir de l’épisode publié le jour-même. Elles doivent le réduire à 20 minutes, puis l’envoyer aux radios dans l’après-midi.

Vous avez un process extrêmement collaboratif et bien organisé, combien de membres comporte l’équipe du Daily ?

Il n’y a pas de chiffre exact, car les gens vont et viennent en fonction des projets audios au sein du New York Times. Une personne sur Twitter a compté récemment tous les noms énoncés dans les crédits, et il y en avait 46, comprenant notamment toutes les personnes à la technique. Mais sur l’éditorial seul, c’est-à-dire les présentateurs, les éditeurs et les producteurs, nous sommes entre 30 et 40 personnes. Tout le monde ne travaille pas sur chaque épisode du Daily, il y a des rotations. Au départ du podcast, ce n’était pas le cas. L’équipe était plus réduite et nous étions investis sur chaque numéro. Nous nous retrouvions dans la même petite pièce chaque jour… et puis l’équipe a grandi, bien trop vite pour l’espace dont nous disposions. Nous devions parfois nous assoir par terre. Puis nous avons déménagé dans une plus grande pièce, et aujourd’hui nous faisons tout sur Google Hangouts. Je pense que plus aucune pièce dans le bâtiment ne pourrait toutes et tous nous accueillir. La construction de l’équipe au fil du temps a permis d’établir une confiance entre nous. C’est crucial dans le cadre de notre travail, qui exige que nous allions vite.

Vous venez d’évoquer Google Hangouts, j’imagine que c’est l’une des conséquences de l’épidémie de Covid-19 sur vos méthodes de travail ?

Oui nous faisons tout en ligne désormais, du brainstorming jusqu’à l’enregistrement. L’équipe s’est répartie à travers le pays, et même au-delà. Au départ nous estimions qu’il nous fallait travailler au même endroit. Et puis nous avons commencé à avoir des membres qui étaient dans les bureaux à Washington. Aujourd’hui, nous avons des gens en Californie, au Texas et même à Londres et Berlin.

L’habillage sonore du podcast revient souvent dans les discussions autour du Daily. Comment en êtes-vous arrivé à ce résultat, du générique jusqu’au bed [son mis en fond par-dessus lequel l’animatrice ou l’animateur parle, NDLR]?

La réflexion autour du générique constitue la matrice de nos choix pour le design sonore. Les différentes versions du morceau montrent qu’il y a eu un vrai travail de composition pour avoir quelque chose d’énergique, mais aussi neutre. Il ne fallait pas que le générique vous rende heureux ou triste. Pour l’illustration sonore, nous travaillions beaucoup au départ avec des banques de sons tierces. Nous étions guidés par nos goûts respectifs, en ayant toujours à l’esprit que le son devait être « neutre ».

Aujourd’hui, nous avons une équipe de cinq compositeurs maison qui produisent des morceaux pour le podcast. Ils travaillent principalement sur des morceaux pour les épisodes sur lesquels nous passons plusieurs jours, qui sont plus ambitieux. Il y a peu, j’ai travaillé avec notre journaliste Natalie Kitroeff sur un épisode à propos de l’avortement au Mexique, comparé à ce qu’il se passe aux États-Unis. Une semaine avant la publication, j’ai envoyé ce que nous avions fait aux compositeurs, en leur indiquant le ton que nous recherchions et en joignant des exemples de morceaux. Quelques jours plus tard, ils m’ont envoyé la musique qui a fini dans l’épisode.


L'épisode du 17 mai 2022 sur le droit à l'avortement au Mexique

Chaque épisode du Daily est téléchargé quatre millions de fois en moyenne. De nombreux podcasts d’actualité quotidiens se sont créés dans son sillage, avec des formules similaires à chaque fois. Avez-vous été en contact avec des personnes de médias étrangers pour les conseiller ? Comment percevez-vous cette influence ?

Oui j’ai discuté avec de nombreuses personnes qui ont fini par faire leur propre podcast d’actualité, notamment sur le marché international. Elles sont revenues me voir quelques mois après, à la suite de leurs premiers succès. C’est très excitant ! La façon dont nous nous informons se transforme, le podcast joue sur l’intime. Je suis très fière de ce que nous avons réussi à accomplir, c’est selon moi une très bonne manière de partager des informations à un niveau global.

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