De drones d’engins pour couvrir l’actualité

De drones d’engins pour couvrir l’actualité

Les drones investissent peu à peu le journalisme. Utilisés pour fournir des vues aériennes à bas coût ou bien de l’information sur des zones dangereuses, vont-ils révolutionner le traitement de l’information ou bien est-ce seulement une ressource d’appoint pour les rédactions ?
 

Temps de lecture : 7 min
Les drones commencent progressivement à entrer dans notre univers de référence, voire dans notre quotidien. Entre les drones militaires (dont les journaux nous informent régulièrement qu’ils ont servi à identifier tel ou tel ennemi ou à tuer tel terroriste islamiste), les drones de la protection civile (pour surveiller un incendie ou une catastrophe), les drones de loisir (simples gadgets offert à Noël ou outils pour vidéastes amateurs cherchant à renouveler leurs prises de vue et les publiant sur YouTube), jusqu’aux drones utilisés pour fabriquer des images d’information, toutes ces machines, tous ces usages ont fait rentrer le terme dans notre vocabulaire ordinaire.
 
Pour autant, cela ne signifie pas que les usages sont stabilisés. Les drones de captation vidéo sont encore utilisés de façon plus ou moins expérimentale par les rédactions pour couvrir l’actualité. Des formations se sont ouvertes pour maîtriser ces engins et leur règlementation très contraignante et restrictive. Des journalistes reporters d’images (JRI) cherchent à développer leurs savoir-faire en ajoutant cet outil à leur gamme, à moins que ce ne soit leurs rédactions qui leur payent un stage pour mettre en œuvre une politique de recours aux drones dans certains circonstances. Des sociétés spécialisées offrent les services de « dronistes » pour filmer des événements, pour faire de la captation d’images à des fins d’information, mais souvent aussi de promotion publicitaire – en particulier dans le secteur du tourisme.


 Le drone peut-il révolutionner l’information ?

Mais que peuvent faire les rédactions d’un drone ? Qu’apporte un tel engin à la couverture vidéo de l’actualité ? Le drone est-il le ferment d’une « révolution de l’information » ou risque-t-il de devenir un coup d’épée dans l’air ? Les questions et les obstacles qui se dressent devant le drone journalisme sont légion. Cartographie des enjeux de cette nouvelle technologie au service de l’information.

D’indéniables atouts

Flying a droneEn novembre 2013, le prestigieux et innovant New York Times s’enthousiasmait pour le drone au service de l’information : « les drones offrent aux journalistes une vue élargie ».
Et il est vrai que la vertu de cette forme de prise de vue est d’ajouter la verticalité à un regard qui serait par trop horizontal sans cela. Le drone permet de prendre des images dans des situations difficiles comme lors de catastrophes, naturelles ou pas. Par le survol, le drone passe outre les obstacles du terrain, voire ceux des services de sécurité, afin de tourner des images qui donnent une idée plus claire, plus tangible, des dégâts occasionnés. Les rédactions y ont désormais recours lors d’inondations, après une tempête ou un éboulement. Le drone remonte alors la trajectoire du fléau qui s’est répandu, offrant à voir au fil de l’air les détails de ce qui a été détruit.
 
Le drone a aussi pour vertu d’offrir des images qui peuvent être spectaculaires et souvent inédites. Par l’effet de surplomb ainsi créé, on découvre un territoire, on remet en perspective un événement dans sa géographie globale. Loin de la focale assez étroite de la caméra sur pieds, le drone élargie le regard, aide à contextualiser les faits, comme le font, du reste, dans les JT, les images tirées de Google Earth. Ainsi, un journaliste australien raconta dans une conférence professionnelle comment il couvrit la guerre en Afghanistan avec un drone. Arrivé avec les secours, par exemple, sur les lieux d’une embuscade, il fit s’envoler aussitôt son drone pour prendre des clichés de la vallée où les talibans furent embusqués. Ces photos furent insérées à son reportage vidéo pour rendre visible la géographie montagneuse et aider à mieux comprendre comment ce type d’embuscade pouvait se dérouler, sur un terrain escarpé qui y était propice.
 
Ajoutons que le drone a aussi la vertu d’être très peu cher, relativement à la location d’une heure ou deux d’hélicoptère pour filmer depuis le ciel. Un drone de prix raisonnable (autour de 2 000 €), se rangeant aisément dans un coffre de voiture, peut parfaitement suffire à prendre quelques clichés ou vidéos utiles. Rien à voir avec la lourdeur des procédures de location d’un hélicoptère, son coût répété sur chaque nouveau terrain, les nombreux obstacles météorologiques au survol en hélicoptère…
Mais en dépit de ses atouts indéniables, le drone journalisme reste en suspens, à questionner.

Des problèmes sécuritaires et règlementaires

L’espace aérien fait l’objet depuis les débuts de l’aéronef puis de l’aviation, d’un monopole étatique. Les États souverains entendent garder le contrôle des voies aériennes et limiter ainsi les menaces pouvant venir du ciel et donc par surprise. À cet égard, le drone, même amateur, est perçu comme une menace potentielle. En témoigne la nervosité des autorités à chaque annonce du survol par un drone non identifié d’une centrale nucléaire ou d’une autre zone sensible. Pour prévenir les risques d’espionnage, d’actes terroristes ou même d’accidents liés au survol des zones sensibles, les États démocratiques aussi bien que les puissances autoritaires cherchent donc à règlementer sévèrement l’usage des drones.
 
En France, la réglementation est particulièrement drastique, pour ne pas dire tatillonne et bureaucratique, même si les choses se sont un peu simplifiées récemment. L’arrêté du 11 avril 2012 relatif à l'utilisation de l'espace aérien par les aéronefs qui circulent sans personne à bord a été abrogé et remplacé par l’arrêté du 17 décembre 2015. Même chose pour l’arrêté du 11 avril 2012 relatif à la conception des aéronefs civils qui circulent sans aucune personne à bord, aux conditions de leur emploi et sur les capacités requises des personnes qui les utilisent, remplacé aussi en remplacé aussi en décembre 2015. Sur le papier, il faut donc demander des autorisations préalables, posséder un certificat de pilote, respecter des zones de survol, ne pas monter trop haut dans le ciel, etc.
 
Faut-il accepter sans mots dire ce contrôle très strict ? Est-on face à une évidence de défense qui ne peut se contester ? Ou bien la question du survol par un drone relève-t-il d’une problématique similaire à celle des ondes radiophoniques des années 1970 ? Rappelons qu’à l’époque le monopole d’État sur les ondes se justifiait pour des raisons de sécurité nationale. Le mouvement des radios libres qu’il engendra pourrait-il et/ou devrait-il nourrir une réflexion sur un mouvement du drone libre ? Aux États-Unis, des groupes se constituent pour réclamer plus de souplesse dans la réglementation afin de permettre de développer ce marché jugé prometteur et facteur de croissance. Des chercheurs se sont d’ailleurs employés à démontrer que les risques pour le trafic aérien étaient largement surestimés par les autorités américaines.

Les faiblesses de l’engin


 Les forces du drone sont aussi ses faiblesses 

Le drone est un engin fragile, qui a, pour de nombreux modèles, une faible autonomie de batterie. Impossible, donc, de survoler un site des heures durant à attendre la « bonne image » volée, celle qui révèle quelque chose. De la même façon, impossible d’utiliser ces engins comme une sorte de téléobjectif en l’air. Beaucoup de fantasmes circulent sur le caractère intrusif du drone sur notre vie privée, alors qu’en vérité, un puissant téléobjectif raccordé à un appareil photo permet de prendre plus discrètement des photos plus invasives. Car les petits drones du commerce font du bruit et sont donc repérables aisément pour des personnes attentives.

 
Conduire une investigation avec un drone relève donc plus d’une idéalisation que d’une réalité. Mais surtout, la dépendance de ces petits aéronefs à la météo est absolue. Le vent et la pluie sont des ennemis implacables de ces engins volants. Les rédactions qui en ont utilisés racontent toutes en avoir perdu un (voire plusieurs) dans des essais, et même une fois rodées. Ce qui fonde ses atouts (sa légèreté, sa maniabilité) en fait aussi sa faiblesse (sa perte de contrôle sous intempéries).

Quelles compétences dans les rédactions pour ces engins ?

Prendre au sérieux le drone comme outil venant compléter la gamme des moyens mis en œuvre pour couvrir l’actualité, c’est aussi poser la question des compétences. Quel savoir-faire faut-il pour cet exercice ? Quelle certification officielle faut-il posséder ? Et du point de vue de la direction des titres de presse, cela pose la question de leur stratégie d’usage et donc de formation. Faut-il considérer que tout JRI (journaliste reporter d’images) a vocation à posséder un jour son brevet de pilote d’aéronef ?
 
 Tout JRI a-t-il vocation à posséder son brevet de pilote d’aéronef ? 

À l’opposé, faut-il laisser le marché arriver à maturité par le biais d’opérateurs privés et externaliser les coûts de production d’actualité ? Entre les deux, la politique de ressources humaines dans la presse pourrait considérer qu’il faut créer une rédaction dédiée, occupée par un, deux ou trois JRI, qui auraient le seul monopole de la captation vidéo par drones. Mais reste la question la plus lourde de sens, celle de la narration par le drone.

Un « storydroning » est-il possible ?

De même qu’on parle de storytelling, à propos de certaines façons de se mettre en scène dans l’espace politico-médiatique, on peut oser ce néologisme pour désigner ce qui serait un reportage fait avec des images issues des drones. Quelle appropriation narrative un journaliste peut-il bien faire d’images tournées en drone ? Comment penser la complémentarité entre les images en verticalité et celles en horizontalité ? Le drone se suffit-il à lui-même ou restera-t-il un appoint à d’autres images plus « classiques » ?
 
Lorsque s’expriment des JRI ayant tâté du drone pour des reportages, il en ressort toujours l’idée qu’il ne peut s’agir que d’une technologie complémentaire, une façon d’ajouter un point de vue plus aérien à des images vues du sol. Les contraintes d’usage sont telles, l’autonomie de batterie est si faible, la qualité des images si incertaine dans certains contextes de tournage, que nul ne se sent autorisé à tout miser sur le seul drone.
 
Le drone sera utilisé en reportage long, lorsqu’avec plusieurs jours de tournage programmés, on aura la certitude de pouvoir tourner dans de bonnes conditions au moins une fois. Il apportera des images complémentaires, achetées à des sociétés spécialisées, mieux équipées et mieux armées pour gérer tous les paramètres (dépôt d’un plan de vol, d’une demande d’autorisation, pilotage par des « télépilotes d’aéronefs » déclarés et diplômés, etc.). Épisodiquement, on l’utilisera pour des images spectaculaires sur une actualité-catastrophe.

Des freins mentaux et organisationnels a sa pleine intégration ?

On peut toutefois se demander si les obstacles objectifs ne servent pas trop facilement de freins à la créativité. Il manque sans doute encore dans les rédactions, un épisode assumé de prospection exploratoire où des tests multiples permettraient de découvrir des usages innovants. Ce qui en dit peut-être plus sur les limites socio-économiques des entreprises de presse que sur les limites du drone.
 
La situation financière est souvent si fragile, l’appel de l’actualité « chaude » si fort, la pression à produire du papier et des images si intense, que l’idée de dégager du temps et des ressources pour apprivoiser de nouvelles technologies, pour faire en quelque sorte de la R&D (recherche & développement ») semble aussi impossible qu’indécent.
 
 
Pourtant réussir les mutations numériques et technologiques de la presse sont le défi majeur et cela implique de changer de logiciel, en faisant entrer les entreprises de presse dans l’ère de la R&D afin d’explorer toutes les potentialités des nouveaux outils qui ne cessent de se créer, pour se réinventer en permanence.
 
À coup sûr, le drone ne va pas révolutionner le journalisme, mais la façon dont il est apprivoisé dans les rédactions nous dit des choses sur les défauts d’adaptation au changement dans les rédactions et la difficulté d’intégrer toutes les potentialités du drone.

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Crédits photos :
AR Drone 2.0 Carbon. Lee / Flickr. Licence CC BY-NC-ND 2.0
Flying a drone.gato-gato-gato / Flickr. Licence CC BY-NC-ND 2.0

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