Le prix Albert Londres a été décerné pour la première fois en 1933.

Le prix Albert Londres a été décerné pour la première fois en 1933.

© Crédits photo : Association du prix Albert Londres

Ce que le prix Albert-Londres change à la vie des lauréats

C'est la distinction la plus prestigieuse du journalisme francophone. Mais que se passe-t-il concrètement, après les honneurs, pour les lauréats ? Cinq d'entre eux nous racontent.

 

Temps de lecture : 6 min

Margaux Benn, pour ses papiers publiés sur la guerre en Ukraine dans Le Figaro. Alexandra Jousset et Ksenia Bolchakova pour leur documentaire Wargner, l'armée de l'ombre de Poutine (France 5, Capa). Et Victor Castanet pour son livre Les Fossoyeurs (Fayard). Lundi 28 novembre à Riga, le jury du prix Albert-Londres a choisi de les distinguer, conformément à sa vocation de récompenser des reportages d’expression française réalisés par des journalistes âgés de quarante ans au plus. Quel est l'impact de ce prix, le plus prestigieux pour les journalistes francophones ? Change-t-il quelque chose à la place qu'on occupe, à la crédibilité, aux opportunités de travailler ? Nous avons demandé à cinq anciens lauréats de nous raconter les suites qu’a eues le prix Albert Londres dans leurs vies professionnelles.

« Il ne faut pas compter dessus pour décrocher un CDI » 

Samuel Forey, journaliste indépendant, spécialiste du Moyen-Orient, prix Albert-Londres en 2017 pour ses reportages publiés dans Le Figaro à compter de l'automne 2016 sur la bataille de Mossoul en Irak :

« C’est une reconnaissance. On commence à répondre à vos mails, ce qui est pas mal ! J’étais heureux car c’était l’aboutissement de plusieurs années de travail au Moyen-Orient, un cheminement que j’ai entamé il y a quinze ans, quand je suis allé étudier l’arabe à Damas. Le prix Albert-Londres ne me rend pas incontournable pour autant : lorsque je suis sollicité, je pense que c’est avant tout pour mon expérience qui remonte à la révolution égyptienne [en 2011, NDLR] , bien avant le prix. J’aurais été déçu si je ne l’avais pas obtenu, bien sûr, mais  j’avais senti pendant la bataille de Mossoul [octobre 2016-juillet 2017, NDLR], que j’étais arrivé à bien faire mon métier, que j’avais trouvé ma place. Le prix est arrivé « en plus », en quelque sorte.

Le prix Albert-Londres offre des opportunités, mais elles ne sont pas automatiques. Ça m'a peut-être permis d’être embauché à Ebdo en 2018, mais il ne faut pas compter dessus pour décrocher un CDI. J’ai aussi travaillé pour la Revue XXI. Aujourd’hui encore, je mène ma propre barque depuis Jérusalem, en travaillant pour Le Soir, Libération, et parfois Mediapart. Être lauréat facilite certains projets : pour publier un livre ambitieux que j’avais en tête depuis un moment (Les Aurores incertaines, Grasset, à paraître en février 2023), je n’ai pas eu besoin de me décarcasser, les maisons d’édition m’ont contacté. Mais je n’ai pas changé mes habitudes en tant qu’indépendant : je ne multiplie pas les piges, on se bat déjà pour des miettes. Je préfère me donner le temps de penser à des sujets, et à passer plus de temps à flâner sur le terrain qu’à écrire pour une multitude de clients. »

« C’est la rédaction tout entière qui disait “On a eu le prix Albert-Londres ! ”»

Caroline Hayek, journaliste salariée à L’Orient-Le Jour, prix Albert-Londres en 2021 pour une série de reportages sur Beyrouth après l'explosion sur le port en 2020 : 

« Le prix Albert-Londres est arrivé à un très bon moment de ma vie professionnelle : la crise au Liban durait depuis deux ans, il y avait aussi eu les explosions du port de Beyrouth [le 4 août 2020, elles provoquent la mort de 215 personnes, NDLR]. De nombreuses rédactions avaient mis la clé sous la porte, c’était difficile de trouver un sens au métier quand il fallait vivre au quotidien avec un salaire qui ne valait plus grand chose. Tout le pays vivait alors de grosses pénuries d’électricité, d’eau ou de médicaments. Alors que la situation était moralement difficile, recevoir ce prix a été un gros coup de pouce. Notre travail n’était pas vain, il était lu, apprécié par les francophones par-delà nos frontières. Cela ne m’a pas seulement donné confiance en moi, ça a reboosté le moral de tout un journal, qui s’est senti mis en valeur, et même récompensé. Je suppose que ça peut créer parfois des rivalités entre confrères, mais ici pas du tout : ils étaient tous fiers, c’est la rédaction toute entière qui disait “on a eu le prix Albert-Londres”. Tout le Liban s’est senti valorisé, des médias ont voulu couvrir l’évènement… C’était touchant. Je travaille aussi pour L'Express et la RTBF, même si L'Orient me laisse peu de temps. L’ Albert-Londres est une carte de visite indéniable, quand on est à la recherche d’une maison d’édition par exemple. »

« Le prix Albert-Londres m'a apporté un gros soutien judiciaire »

Tristan Waleckx, journaliste salarié pour Complément d’Enquête (France 2), prix Albert-Londres en 2017 pour le documentaire « Vincent Bolloré, un ami qui vous veut du bien ? », réalisé avec Matthieu Rénier :  

« Le prix Albert-Londres apporte beaucoup de choses, notamment sur un CV puisque c’est le prix le plus prestigieux, mais il m'a aussi apporté un gros soutien judiciaire. Avec notre sujet sur Vincent Bolloré, c’était la première fois que je me retrouvais visé par autant de procédures judiciaires – au tribunal pénal pour diffamation, au commerce, et même devant celui de Douala au Cameroun. Quand les meilleurs professionnels du journalisme vous soutiennent en vous remettant ce prix, c’est rassurant et cela vous conforte dans le fait que vous avez fait un travail sérieux. Il y a eu des effets concrets. Généralement, en attendant une décision de justice, par précaution France Télévisions bloque les replays lorsqu'un programme est visé par une attaque en diffamation. Mais cette récompense a convaincu Delphine Ernotte de rendre, exceptionnellement, le programme de nouveau accessible sur le site, alors que cela comportait un risque juridique ! C’était une première, rendue possible grâce à la reconnaissance professionnelle et au soutien qui accompagnent les lauréats. L’association Albert-Londres est un formidable réseau d’entraide grâce auquel on a pu porter d’autres combats importants pour défendre un journalisme libre et indépendant. »

« Un passeport pour la vie »

Élise Vincent, journaliste salariée au journal Le Monde. Prix Albert-Londres en 2018 pour six enquêtes, dont « Le djihad derrière les barreaux », « Génération salafiste » ou « Le dossier Logan » sur le terrorisme d’extrême droite :

« Ce prix est notamment une reconnaissance des pairs. N'étant pas entrée dans ce métier par la voie royale des grandes écoles de journalisme mais par la petite porte de l’alternance, c’était donc important pour moi. Après, c’est un passeport pour la vie. »

« Ceux qui me connaissaient bien m’ont tourné le dos, ceux qui ne me connaissaient pas étaient contents pour moi »

Philippe Pujol, journaliste indépendant et écrivain, prix Albert-Londres en 2014 pour une série d’articles Quartiers shit, sur les quartiers Nord de Marseille, publiée par La Marseillaise :  

« J’ai eu le prix l’année où La Marseillaise était touchée par des licenciements économiques. Est-ce que ça a été traumatisant ? Non, c’est arrivé au moment où j’en avais ras-le-bol du métier, on savait que c’était la fin. J’avais fait le deuil du journalisme, je voulais arrêter. Je n’étais pas destiné à avoir le prix. Quand j’ai demandé à mon rédacteur en chef “on fait quoi si j’ai le prix ?”, il m’a répondu que je ne l’aurai jamais ! Quand ils m’ont choisi, j’étais en week-end avec les enfants (4 et 7 ans), à la chasse à la grenouille. Je ne pouvais pas l’interrompre, j’y suis allé le lendemain, ils m’ont attendu. Quand je suis revenu à la rédaction, l’accueil a été froid ! Pas une tête qui dépasse chez les communistes de La Marseillaise. Ceux qui me connaissaient bien m’ont tourné le dos, ceux qui ne me connaissaient pas étaient contents pour moi. Après ça, j’étais au journal sans y être, mais ils étaient contents pour les pubs : ils ont pu multiplier leur prix par deux grâce à la récompense, ça a fait la paye des salariés qui ne pouvaient plus m’encadrer. Je suis parti en pouvant me regarder dans la glace. Et malgré des sollicitations de la part de grandes rédactions parisiennes, pour le moment, je ne veux travailler pour personne. Sans bouger de Marseille. Être lauréat m’a fait exister auprès des éditeurs alors que, normalement, on ne va pas chercher le fait-diversier d’un journal communiste marseillais pour ce genre d’opportunités. Grâce à ça, j’ai écrit un livre, deux, trois ça a marché ; aujourd’hui, je vis principalement de mes films. Sans carte de presse depuis 2016. Ma liberté je la paye, mais au moins, je reste à Marseille. »

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