Jan Martinez Ahrens revient sur la mise en place d'un dispositif exceptionnel.

© Crédits photo : DOMINIQUE FAGET / AFP

El País face à la Covid-19 : dans les coulisses d’une couverture médiatique exceptionnelle

La crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19 a poussé le premier quotidien généraliste espagnol, El País, à considérablement réorganiser son site, début mars. Jan Martínez Ahrens, directeur adjoint de la rédaction, revient sur les coulisses de ce dispositif extraordinaire.

Temps de lecture : 7 min
Fin avril, La Revue des médias présentait les mesures prises par cinq grands médias occidentaux pour adapter leur production éditoriale à la crise de la Covid-19. Parmi eux, le travail du premier quotidien généraliste espagnol, El País, était particulièrement abouti. Réorganisation de la page d’accueil du site faisant ressortir les dernières données chiffrées, nouvelles rubriques dédiées et nouveaux formats (infographies, cartographies, podcasts) ou questions/réponses entre les lecteurs et les experts : le journal a repensé son offre autour de l’actualité coronavirus. Jan Martínez Ahrens, directeur adjoint de la rédaction, revient sur les dessous de la mise en place d’un tel dispositif.

Après trois mois à traiter la crise de la Covid-19, à quoi ressemble la rédaction d’El País aujourd’hui ?

Jan Martínez Ahrens : Nous délaissons peu à peu les contenus purement liés à la crise sanitaire pour nous concentrer sur les conséquences économiques, politiques et sociales de la pandémie. La rédaction n’a pas encore retrouvé son fonctionnement d’avant. Les rubriques « Société » et « Économie » sont toujours renforcées — notamment par des journalistes « Culture » et « Sport » —, et nos deux journalistes basés à Pékin effectuent des reportages à Wuhan et enquêtent sur l’origine du virus.

Nous continuons d’accorder une place importante au journalisme de données, avec notamment une nouvelle section sur la désescalade du virus. Une carte du pays indique les régions en phase une, deux et trois, une autre celles les plus exposées à une deuxième vague. Un « guide de la désescalade » donne, dans le détail, toutes les caractéristiques des trois phases de retour à la normal. La pandémie est toujours bien présente en Espagne, et nous n’excluons pas le risque d’une rechute. Tant que tous les risques n’auront pas été surmontés, nous ne considérerons pas un retour à la normalité.

Cette carte d’Espagne indique dans quelle phase de désescalade se trouvent les différentes régions du pays.
Cette carte d’Espagne indique dans quelle phase de désescalade se trouvent les différentes régions du pays. Un « Guide de désescalade » donne le détail des étapes vers un retour à la normal. Capture d’écran.

Notre audience se réduit par rapport à ces deux derniers mois, et revient peu à peu vers la normale. L’intérêt massif qu’il y a eu pour la pandémie s’atténue, les gens retournent au travail et la vie reprend son court. Nous concernant, nous demeurons tous et toutes en télétravail, probablement au moins jusqu’à septembre.

Début mars, El País s’est particulièrement réorganisé pour couvrir la crise, comment avez-vous vécu cette période où vous avez du réfléchir et agir dans l’urgence ?

Jan Martínez Ahrens : Nous avons déployé un dispositif exceptionnel, mais qui s’est appliqué avec beaucoup d’ordre. Au journal, tout le monde est conscient de la situation extraordinaire que nous sommes en train de vivre et la rédaction a réagi d’un seul bloc Notre réorganisation s’est déroulée progressivement, à commencer par le télétravail qui s’est peu à peu généralisé. Puis nous avons refondu notre site en rendant les informations liées à la pandémie immédiatement visibles sur notre page d’accueil et en développant de nouveaux formats, comme les questions/réponses ou les podcasts.

« Le journal a adopté des mesures historiques »

Rapidement, nous avons laissé une grande place au journalisme de données en créant de nombreuses cartes et infographies, quotidiennement actualisées. La rubrique « Société » — elle comprend notamment les sections « Santé » et « Éducation » — a été placée au centre du journal. Comme la rubrique « Économie », elle a été renforcée par des journalistes venant d’autres rubriques. Ce dispositif exceptionnel a été décidé à l’unanimité : il était évident, pour l’ensemble de la rédaction, que la couverture du SARS-CoV-2 soit la priorité. Cette convergence s’explique très facilement : le coronavirus a affecté tous les pans de la société et la pandémie s’est imposée dans tous les sujets, dans toutes les rubriques. Pour la rédaction il n’y avait pas de doute : aucune information n’était plus importante. Ces deux derniers mois, le journal a adopté des mesures historiques.

Nous sommes également très satisfaits de la mise en place du télétravail, auquel nous étions peu habitués. Personne ne pensait que nous pourrions faire un journal à distance, grâce aux technologies, cela a été — et est toujours — rendu possible. Avec les fermetures des crèches, écoles et collèges, plusieurs d’entre nous ont eu du mal à concilier travail et obligations familiales. Mais nous savons désormais télétravailler, c’est une nouvelle corde à notre arc.

Avez-vous eu des doutes quant à votre adaptation, autant éditoriale que pratique ?

Jan Martínez Ahrens : Très peu, car tout s’est fait de manière fluide. Dès les premiers cas de contamination en Chine, nous avons suivi la situation avec beaucoup d’attention en mandatant, le 20 janvier, des envoyés spéciaux à Wuhan – qui ont été en quarantaine en Chine avant d’être rapatriés en Europe, en février – et en contactant de nombreux experts pour nous éclairer. Fin février, alors que l’Espagne comptait plus d’une centaine de cas, El País s’était déjà beaucoup investi dans la couverture de cet évènement. Début mars, nous avons adapté notre site et nos formats. Grâce à nos équipes de journalistes spécialisés, cela s’est bien passé. Il n’y avait, de toute façon, aucune manière de tergiverser. Les conséquences étaient tellement lourdes — l’Espagne a fait partie des pays les plus affectés avec la France et l’Italie —, que nous devions répondre à cette situation inédite par une médiatisation inédite.

Quels ont été les retours de votre lectorat ?

Jan Martínez Ahrens : Nous avons reçu des messages positifs de la part de notre lectorat, et nous nous sommes sentis proches d’eux. Cela se lit dans les chiffres, nos audiences ont été très bonnes durant les deux mois de confinement. Nous avons atteint une moyenne mensuelle de 150 millions de visiteurs uniques dans le monde, soit 57 % de plus que la moyenne ordinaire. La consommation des contenus a également augmenté, dépassant les mille millions de pages vues.

« Ces deux mois nous ont permis de capter de nouveaux utilisateurs et de fidéliser ceux qui l’étaient déjà »

Les contenus les plus consultés ont été le fil direct des dernières actualités, les infographies et les graphiques, courbes et cartes concernant l’évolution de la propagation du virus. Ces formats ont bien marché, car, dans les faits une pandémie est une multiplication de cas : cette réalité se lit facilement à travers les chiffres. Les rubriques ayant eu le plus de répercussions ont été « Société », « Espagne », « Économie » et « Sciences ».

En Espagne, nous sommes le journal de référence, et lors d’une crise comme celle-ci, nous avons attiré celles et ceux qui ne nous étaient pas familiers. Nous avons essayé de répondre à un maximum de questions. Ces deux mois nous ont autant permis de capter de nouveaux utilisateurs que de fidéliser ceux qui l’étaient déjà, à en croire l’augmentation de pages vues à chaque visite sur notre site.

Qu'allez-vous garder de cette expérience ?

Jan Martínez Ahrens : Tout d’abord, il nous apparaît très clairement que notre équipe de journalistes de données, vieille d’environ un an, doit être renforcée. La crise nous a permis de réaliser que les infographies et cartographies sont des contenus aussi importants que n’importe quel autre. Nous souhaitons mettre davantage l’accent sur ce service afin qu’il ne soit plus périphérique, mais bien central au journal. Infographies, courbes, cartes et graphiques ne sont pas là uniquement pour illustrer une information, mais bien pour informer d’eux-mêmes.

« Un journal tourné vers l’avenir se doit de considérer l’information scientifique et sanitaire comme étant des rubriques phares »

L’information scientifique et sanitaire s’est également montrée fondamentale durant cette crise. Nous croyons qu’un journal tourné vers l’avenir se doit de considérer ces sections comme étant des rubriques phares, et nous allons donc continuer dans ce sens. Enfin, il est évident que nous irons davantage vers le télétravail, puisque nous avons découvert qu’il est possible de faire un journal sans aller à la rédaction. Dans le futur, cela nous permettra de palier certaines contraintes pratiques.

Dans quelle situation économique se trouve le journal ?

Jan Martínez Ahrens : Avant la crise, nous n’avions pas de paywall : tous nos contenus étaient ouverts. Nous devions lancer notre premier modèle d’abonnement fin mars, mais avec l’arrivée du virus, nous avons repoussé la mise en place de ce modèle. Il était primordial que tous nos contenus restent librement accessibles dans ce moment si critique. Du point de vue de la déontologie, de l’éthique professionnelle et de notre engagement auprès de notre lectorat, ce geste était important, même si cela représente un coût économique pour le journal.

« Les abonnements ne compensent pas les pertes liées à la chute des ventes papier et des recettes publicitaires »

Depuis le 1er mai, notre paywall est en place — il diffère légèrement de ce qui était initialement prévu. Toute l’information relative à la pandémie relevant d’utilité publique (chiffres, statistiques, déclarations du gouvernement, etc.) demeure en libre accès. Pour le reste, il est possible de lire dix contenus par mois avant de souscrire à un abonnement (10 euros par mois). En quelques semaines, cette formule a rencontré un certain succès, bien que les abonnements ne compensent pas les pertes liées à la chute des ventes papier et des recettes publicitaires. Il est encore trop tôt pour examiner ces chiffres, mais je ne pense pas que cela soit dû à une volonté de s’informer sur la pandémie elle-même, puisque ces contenus demeurent en libre accès. Cela traduit peut-être une marque de confiance et de fidélité, ce que nous aimerions beaucoup.

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