Sean Hannity présente son émission sur Fox News

Sean Hannity, l'un des présentateurs vedettes de la chaîne Fox News.

© Crédits photo : Capture d'écran du compte YouTube de Fox News.

Aux États-Unis, les médias complices malgré eux de la désinformation ?

Retour avec Yochai Benkler, de Harvard, sur le rôle des médias, des réseaux sociaux et de la désinformation durant la campagne électorale américaine 2020.

Temps de lecture : 10 min

Yochai Benkler est un des plus éminents spécialistes des médias et de la désinformation aux États-Unis. Co-directeur, à Harvard, du Berkman Klein Center for Internet and Society, et co-auteur de Network Propaganda (Oxford University Press, 2018), il vient de publier une étude analysant en profondeur la campagne de désinformation sur les prétendues fraudes au vote par correspondance visant à saper la légitimité du résultat du scrutin. Nous avons souhaité l’interroger pour qu’il nous éclaire sur le rôle des médias, des réseaux sociaux et de la désinformation durant la campagne électorale.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de travailler sur le sujet de la fraude électorale par correspondance ? 

Yochai Benkler : J'étudie la désinformation dans la politique américaine depuis 2016. À l’origine, c’était pour comprendre le rôle des réseaux sociaux, de la Russie et de Cambridge Analytica dans l’élection présidentielle. Au fil de ces recherches, j’ai réalisé que c’était une erreur d’opposer internet à la totalité de l'écosystème des médias, en particulier lorsqu’il est question de la supposée fraude électorale via le vote par correspondance. 

C’est une erreur d’opposer internet à la totalité de l'écosystème des médias

C'est devenu très clair lorsque, le 30 juillet, M. Trump a parlé de la fraude électorale par courrier comme d'une raison pour laquelle il n'accepterait pas la défaite. Nous avons donc recueilli des informations sur cette élection et avons procédé à une recherche générale, puis je me suis concentré sur la question du vote par courrier. Nous avons trouvé qu’il ne s’agissait pas d’une campagne de désinformation autonome, mais qu’elle avait été combinée à une attaque politique institutionnelle sur le système électoral. En vérité, ce n’est pas seulement Donald Trump qui est en cause. 

Si vous vous demandez pourquoi le résultat de la Pennsylvanie est arrivé si tard, c’est parce que la législature de Pennsylvanie, qui est républicaine, a interdit aux fonctionnaires électoraux de commencer à compter les bulletins de vote arrivés par courrier avant le scrutin. Tout ça en sachant que les bulletins envoyés par la poste favoriseraient les Démocrates, et que cela créerait une période de chaos et d'incertitude de plusieurs jours durant laquelle ils espéraient pouvoir faire appel aux tribunaux pour arrêter le comptage. Cette désinformation a donc servi de base à une action législative conçue spécifiquement pour provoquer le chaos et profiter de la confusion pour arrêter le décompte. 

Qu'avez-vous examiné précisément et quels types d'outils avez-vous utilisés pour traiter les données et faire vos observations ?

Nous utilisons trois outils. Il y a d’abord Mediacloud, qui est un système d'analyse des médias open source que nous avons développé et que nous utilisons depuis 2008. Il collecte plus d'un million d'articles par jour et comprend maintenant bien plus d'un milliard d'articles parus sur les dix dernières années. Dans le cas qui nous intéresse, nous avons pu collecter 55 000 contenus qui ont été publiés en ligne entre mars et fin août 2020. Nous complétons cela avec deux plateformes commerciales, l'une qui fonctionne avec Facebook, CrowdTangle, propriété du réseau social, qui nous donne un aperçu des pages publiques, et Brandwatch, qui nous permet d’analyser les tweets. Nous avons également un accès à la télévision en utilisant Internet Archive ainsi que des vidéos que nous trouvons sur YouTube ou Twitter.

Nous analysons les articles sur internet, les tweets, les recherches sur Google et les posts Facebook pour voir quand l'attention portée à une signature linguistique particulière augmente, par exemple « vote », « élection » ou « scrutin » combiné à « fraude », « vol » ou « truquage ». Nous créons notre propre requête sur Google et nous faisons nos recherches sur notre propre ensemble de données. Apparaissent alors des pics d'attention, ce qui nous permet de nous concentrer sur les périodes où il y a une activité intense. Nous utilisons également ces documents pour visualiser des liens, ce qui nous permet de comprendre qui se lie à qui dans les articles, qu’est-ce qui est partagé, sur quel réseau social et par qui, etc. Cela nous permet donc de créer des réseaux d'influence.

Nous examinons également les contenus textuels identiques, ce qui nous permet de distinguer les articles issus des agences de presse. Cela donne un peu plus de sens à l'influence de ces histoires, en fonction de l’influence des médias qui les utilisent, par opposition à de simples tweets ou à des actions ou des liens sur Facebook. L'avantage de notre approche est donc que nous sommes, contrairement à toutes les équipes que je connais, systématiquement multi-plateformes, combinant constamment des recherches qualitatives et quantitatives pour pouvoir examiner les médias traditionnels, les médias en ligne et les médias sociaux sur le web. Tout cela en une seule analyse. 

Ce que vous avez trouvé est vraiment fascinant, car nous avons tendance à penser que les réseaux sociaux font tout le travail dans une campagne de désinformation. Or, vous dites dans votre article que c'est que ce n'est pas vraiment le cas ici. 

Pour comprendre le contexte empirique, nous avons examiné tous les principaux pics liés à la fraude électorale et au vote par correspondance au cours de cette période de six mois. Nous avons ensuite zoomé sur chaque pic et nous nous sommes demandé ce qui en était la cause. Quels étaient les médias les plus mis en avant, les tweets les plus vus, les personnes dont les messages étaient les plus partagés sur Facebook ou Twitter. Tous les pics les plus élevés ont eu lieu en réponse aux déclarations de Donald Trump. Il les a faites lors d'interviews télévisées avec Fox News et Fox Business, lors de son point de presse quotidien Covid-19 ou sur son compte Twitter. 

Ici, Twitter ne doit pas être compris ici comme un média social, car la façon dont Donald Trump utilise la plateforme ressemble beaucoup plus à une déclaration de presse, c'est ce qui fait bouger l'actualité. Dès qu’il poste un message, parce qu'il est le président, cela devient une actualité partout, non seulement sur Fox News, mais aussi sur ABC, CBS, NBC et CNN. Quand on pense aux campagnes de désinformation des médias sociaux, pour que ceux-ci fassent leur travail, il faut que quelqu'un les lance et n'ait pas directement accès aux médias de masse. Cette personne peut alors, de manière organique ou non, par le biais d'une campagne coordonnée, attirer l'attention sur ce sujet, jusqu'à ce qu'il soit transmis à des personnes d'influence plus importantes ainsi qu’aux médias. Ce n'est pas du tout ce qui s'est passé ici.

Les médias sociaux ne sont qu'un amplificateur secondaire, pas le moteur principal

À cela s'ajoutent les annonces de la présidente du Comité national républicain, Ronna McDaniel, du personnel de communication de la Maison-Blanche, du personnel de communication de la campagne de Trump, d'autres Républicains éminents, des sénateurs. En somme, des élites politiques. À leurs côtés, vous avez aussi Sean Hannity, Rush Limbaugh, les élites médiatiques de « l'industrie de l'indignation de droite » [« Right-wing outrage industry », NDLR]. Celles-ci sont constamment à la recherche d'histoires locales qui sont transformées en preuves de fraude électorale massive. Encore une fois, les médias sociaux ne sont à cet égard qu'un amplificateur secondaire. Ce n'est pas le moteur principal. 

Il y a quelques temps, vous avez travaillé sur la polarisation des médias aux Etats-Unis (la même étude a été faite en France avec Ethan Zuckerman, l’institut Montaigne et Sciences-Po, voir notre interview des auteurs), et vous aviez montré qu’elle se faisait par rapport à l’axe gauche/droite de l’échiquier politique. Avez-vous retrouvé ces résultats dans votre nouvelle étude ? 

Absolument, nous voyons la même structure qu'en 2015, 2016 et 2017. Il y a un écosystème médiatique de droite, notable et insulaire, qui fonctionne en boucle de propagande rétroactive [« propaganda feedback loop » en anglais, NDLR]. Et le reste de l'écosystème médiatique est ancré sur le New York Times, le Washington Post, CNN, mais aussi l'Associated Press, ABC, NBC et CBS. L’attention est moins portée aux médias de gauche aux États-Unis que lors des élections de 2016. 

En raison du flux continu de mensonges et de désinformation provenant de l'administration, la presse grand public est devenue précieuse pour les partisans de gauche, car elle offre sa crédibilité, tout en pointant du doigt Donald Trump. En fait nous avons vu, bien plus clairement, que toutes les personnes situées en dehors de la chambre d’écho des médias de droite se tournaient vers la presse professionnelle, avec un accent très fort sur la vérification des faits, alors que la droite a dérapé. Nous avons clairement pu observer ce phénomène pendant l’élection avec les batailles internes entre d'un côté la rédaction de Fox News qui essayait de maintenir un semblant de vérité, et de l'autre la partie « opinion », les programmes les plus populaires de la chaîne dont « Fox and Friends » le matin. La même chose se passe dans l'écosystème médiatique global. 

Dans la conclusion de votre article, vous dites qu'il ne s'agit pas vraiment de savoir si nous avons suffisamment de fact-checking sur Facebook ou Twitter, mais plutôt de la façon dont les journalistes et les médias font leur travail. Quelles sont, selon vous, les responsabilités de chacun des acteurs du paysage médiatique ? 

Voici ce qu'il est essentiel de comprendre. Il y a environ la moitié des Républicains qui vivent réellement à l'intérieur de la bulle « radios de débat/Fox News ». Une autre moitié des Républicains y passe une partie de son temps mais regarde également les chaînes de télévision plus traditionnelles. Plus globalement, 30 % de la population est tout simplement désengagée de la politique. Ils veulent regarder du sport, des émissions de divertissement et s’informent de temps en temps. Dans ces moments-là, ils ne regardent pas Fox, ils n'écoutent pas la radio. Ils regardent ABC, CBS, NBC ou CNN, ou vont sur des sites d'information locaux et régionaux. 

Ces personnes n'adoptent les fausses opinions propagandistes que si les journaux ou la télévision grand public rapportent ce que dit le président sans montrer immédiatement que c'est faux. Les Républicains mènent une campagne de désinformation sur la fraude électorale depuis presque vingt ans. Ils essaient de rendre le vote des minorités plus difficile en introduisant toutes sortes de contraintes sur le vote qui sont censées empêcher la fraude électorale. En réalité, elles créent des obstacles aux électeurs minoritaires qui soutiennent massivement les démocrates. Il s'agit donc d'une stratégie de longue date qui, dans un certain sens, a été mise en place après la quasi-défaite électorale de 2000. 

Trump a mis en place sa propre opération de désinformation en réaction aux propositions des Démocrates qui souhaitaient utiliser le premier projet de loi de relance de la Covid-19 pour financer le vote par correspondance. Et M. Trump a dit très clairement qu'il comprenait que c'était une façon d'élargir l'accès au vote et que les Républicains ne seraient plus jamais élus s'il était plus facile de voter. Sa campagne de désinformation a toujours été liée aux efforts des fonctionnaires républicains, partout où ils avaient le pouvoir en tant que gouverneurs, législateurs, pour imposer des contraintes à voter par courrier. 

Pendant les deux ou trois premiers mois, les grands médias, en particulier l'Associated Press, USA Today, moins le New York Times et le Washington Post, en ont parlé avec le parti pris classique de l'équilibre, de la neutralité [« classic bias of balance » en anglais, NDLR]. Ainsi, au lieu de dire « aujourd'hui, Donald Trump a faussement prétendu qu'il y avait une fraude massive des électeurs », ils disent « les Démocrates et les Républicains offrent des points de vue divergents sur le vote par courrier, il y a une division partisane », et ainsi de suite. Et puis dans le cinquième ou sixième paragraphe, ils évoquent le fait qu'il n'y a aucune preuve de fraude électorale significative. Les gens qui ne sont pas très attentifs aux informations et qui ne s’intéressent pas à l'actualité politique ne verront que le titre et quelques paragraphes. Pour eux, il s’agira donc avant tout d’un combat de partisans de deux camps politiques. Il n’y aurait pas de vérité dans l’affaire. Les sondages montrent qu’environ 15 à 20 % de la population — des personnes qui ne sont pas partisanes — pensent que la fraude électorale par courrier est un problème important.

Je dirais qu'en août, en septembre et certainement au début du mois de novembre, nous avons assisté à un effort beaucoup plus important de la part des rédacteurs en chef pour ne pas tomber dans ce piège. Dans le chapitre dédié aux solutions de Network Propaganda, je dis que le seul groupe vraiment important qui peut réellement faire quelque chose à ce sujet, ce sont les journalistes des grands médias et les reporters professionnels qui ne peuvent pas se permettre de tomber dans ce piège. C'est bien plus important que ce que font les réseaux sociaux. 

Mais n'est-ce pas, au fond, un peu tard ? N’aurait-il pas fallu que ces réflexes soient pris plus en amont, durant la campagne de 2016 et la présidence de Donald Trump ? 

Les journalistes professionnels et les médias étaient complètement confus il y a quatre ans. Ils pensaient avoir perdu tout contrôle sur le récit et ils ne faisaient que courir après les médias sociaux. Je pense qu'ils se sont rendu compte, très tard, qu'ils permettent encore aux publics de se faire une opinion. Je pense que ce sera une leçon. Ça sera compliqué parce que nous aurons besoin d'eux dans cet état d’esprit dès que Biden sera président. Il va avoir besoin que les grands médias jouent à nouveau le rôle de chien de garde, d'une manière toute aussi agressive que pendant le mandat de Donald Trump. Cela va donc être un ajustement difficile. Ils y sont arrivés très tard, mais c'est une bonne chose qu'ils y soient arrivés. C'est un moment critique de l'histoire politique américaine. Il est vraiment important que tout le monde, en dehors de la bulle des médias de droite, accepte l'élection. Nous allons avoir environ 40 millions de personnes qui vont penser que l'élection a été volée, ce qui n'est pas rien. 

Il faut arrêter de se préoccuper de QAnon sur Facebook, ce n'est pas là que se situe l'action

Il y a quelques jours, les invités de l’« Instant M » sur France Inter évoquaient la puissance des groupes Facebook dédiés à QAnon et le fait que les gens qui les constituent n’allaient pas changer d’idées. Comment les journalistes peuvent-ils atteindre ces groupes ? 

Les journalistes ne peuvent pas travailler avec QAnon. C'est juste une illusion. Vous ne pouvez pas atteindre QAnon avec de l'éducation aux médias. Ils sont ce qu'ils sont, ils écoutent ce qu'ils écoutent. Ce n'est tout simplement pas une option. Mais c'est aussi une erreur de penser à Facebook. Il y a peu, l'ancien président républicain de la Chambre, Newt Gingrich, est passé dans l’émission de Sean Hannity sur la Fox. Il a parlé durant deux minutes de la façon dont les démocrates volent les votes des Américains et comment ils pensent que les Républicains vont simplement se rendre en envoyant quelques avocats. Ce n'est pas QAnon, ce n'est pas un groupe Facebook : c'est la chaîne câblée la plus regardée, son émission la plus populaire et c'est l'ancien président de la Chambre qui parle. Le sénateur de Caroline du Sud, qui est à la tête du Comité judiciaire, Lindsey Graham, quelques minutes avant que Newt Gingrinch ne prenne la parole, a lui parlé du vol de Philadelphie, de la victoire démocrate qui « est sans foi ni loi ». Vous avez un noyau de dirigeants républicains qui utilisent les médias les plus regardés et attisent la colère, incitant à l'insurrection à la télévision. Il faut arrêter de se préoccuper de QAnon sur Facebook, ce n'est pas là que se situe l'action. 

Comment faire comprendre que les réseaux sociaux ne sont pas forcément les seuls responsables de ces campagnes de désinformation ?   

Plusieurs éléments sont à prendre en considération. Ces vingt-cinq dernières années, les élites et les médias populaires ont fait preuve d'un engagement idéologique fort en imaginant que la technologie était la grande force révolutionnaire dans nos vies. Pendant un temps, le « Printemps arabe » a été vu comme la « révolution Facebook ». Puis, soudainement, il a été montré qu'il n'en était rien. Aujourd'hui, les médias sociaux détruiraient la démocratie.

En 2004, lorsque George W. Bush a remporté le vote populaire, la seule fois au cours des trente-deux dernières années qu’un Républicain a réussi cela, les articles de presse ont raconté que Karl Rove [conseiller de George Bush lorsqu’il était gouverneur du Texas puis à la Maison Blanche, NDLR] était un génie qui utilisait les nouvelles technologies pour trouver tous les électeurs de dernière minute. En 2008, c'est « myBarackObama.com » et les médias sociaux qui ont apporté la victoire à Barack Obama. En 2012, ce sont les geeks d'Obama qui ont réussi à utiliser les nouvelles techniques des sciences de données pour conquérir les suffrages. En 2016, c'est Brad Parscale et la campagne Facebook de Trump, avec l’appui de Cambridge Analytica, qui ont remporté la victoire. À chaque fois, on raconte cette histoire qui imagine que la technologie est le moteur principal de l'histoire moderne. Cela n'a jamais été vrai, c'est juste une mauvaise compréhension de la façon dont la technologie interagit avec les institutions et le pouvoir social. 

Ensuite, il faut faire un retour en arrière. Au début des années 1950 et 1960, il y a eu une génération de chercheurs sur les médias qui avaient une superbe compréhension de la télévision. Cette génération s'est plus ou moins éteinte dans les années 1990/2000 et a été remplacée par de nouvelles personnes, qui ont commencé à considérer l'internet comme « la » grande nouveauté. Les technologies qui ont été développées au cours de la dernière décennie pour étudier Twitter et Facebook signifient qu'il y a une nouvelle génération de spécialistes de la communication qui est rompue au déploiement des outils capables de capturer les activités sur les réseaux sociaux, et qui n'a pas vraiment l'inclination ou même la formation parfois pour regarder la télévision. 

Nous savons comment faire de la recherche avec les outils des réseaux sociaux, en revanche nous ne savons pas le faire pour la télévision et la radio. Il y a un réel besoin d'un nouvel ensemble d'outils pour nous permettre d’étudier ces médias en temps réel. Je pense que nous y arrivons : d’ici cinq ans, nous pourrons faire une transcription complète et une recherche textuelle de toutes les émissions de télévision. Nous pouvons déjà utiliser des versions primitives de ces outils dans nos propres recherches, et le Media Lab du MIT a un projet très intéressant de transcription des programmes de radio. 

Tout cela conduit donc à une surestimation non-négligeable de l'importance des médias sociaux, parce que c'est ce que nous voyons, ce qui entraîne une sous-estimation significative des médias de masse. Nous utilisons même le terme de « médias traditionnels » [« legacy media » en anglais, NDLR] comme si nous savions qu'ils allaient disparaître. Seulement, rien n’est moins sûr : oui, peut-être qu'ils vont changer un peu, mais d'après les résultats de l'enquête, ils sont plus importants que les médias sociaux. 

Dans les jours qui ont suivi le scrutin, Twitter et Facebook ont essayé d'atténuer la portée ou de masquer certains messages de Donald Trump et de son entourage. S'il ne faut pas tout attendre du fact-checking sur les réseaux sociaux, de telles mesures auraient-elles dû être prises plus tôt ? Est-ce un pas dans la bonne direction ? 

Je suis très ambivalent à propos de tout cela. Je ne suis pas sûr d'avoir envie de vivre dans une société où Mark Zuckerberg doit décider si ce que dit le président des États-Unis est vrai ou non, et s'il doit ou non pouvoir communiquer avec ses partisans. Bien sûr, nous avons un président qui aurait aimé être autoritaire et devenir notre leader à vie s’il avait pu. Maintenant, est-ce que des entreprises comme Twitter ou Facebook ont une responsabilité importante pour empêcher les groupes nazis et terroristes de se réunir ? Je pense que c'est un rôle très difficile et potentiellement important pour eux. Mais célébrer l'idée qu'une poignée de sociétés oligopolistiques devrait avoir la légitimité de contrôler le discours des grands courants politiques est problématique. Nous avons vu dans l'article du Wall Street Journal d'il y a quelques semaines et dans l'article de Mother Jones qui a suivi, que Mark Zuckerberg a demandé à ses ingénieurs de manipuler l'algorithme jusqu'à ce que les principaux médias de gauche perdent en poids sur la plateforme, pour faire plaisir aux sénateurs républicains. Lorsque vous avez des preuves qu'une entreprise poursuit systématiquement ses propres intérêts dans ses algorithmes, je pense que nous devrions y réfléchir à deux fois avant de célébrer ses actions. Se réjouir plus généralement du fait que ces plateformes deviennent les arbitres de la vérité, c'est oublier qu'elles n'ont qu'une seule véritable loyauté, et c’est envers leurs résultats. Il n'y a aucune raison de penser que cela correspondra à ce dont la démocratie a besoin, et il y a toutes les raisons de penser que ce ne sera pas le cas. De temps en temps, il peut y avoir un alignement entre les deux, mais pas systématiquement. 

Vous paraît-il possible de généraliser vos conclusions à d'autres pays ? 

Je pense qu'il est vraiment important de souligner que mes affirmations et mes conclusions sont très spécifiques aux États-Unis. L'étude menée avec Science Po et l'Institut Montaigne suggère assurément que l'écosystème médiatique français est différent. Le fait que ce soit vrai aux États-Unis ne signifie pas que ça le soit ailleurs. Il y a des questions empiriques difficiles qui doivent être étudiées en tenant compte de la télévision et de la radio et des modèles réels de consommation d'informations dans chaque pays. Et il peut y avoir des endroits où Facebook et Twitter sont tout ce qu'il y a pour s’informer. Mais ce n'est certainement pas le cas aux États-Unis. La France a une histoire médiatique un peu plus partisane et les gens comprennent en quelque sorte le sens politique des médias. Le public y est un peu plus attentif à ce qui se fait et ne se fait pas. Il n'y a pas de cadre théorique unique. Nous avons besoin de ce type d'analyse pour chaque pays. 

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