Le 17 janvier 2011, Le Figaro annonce en « grenier » de Une, la comparution de Jacques Servier.

Le 17 janvier 2011, Le Figaro annonce en « grenier » de Une, la comparution de Jacques Servier.

© Crédits photo : Le Figaro (capture d'écran).

« Tout était réuni pour que l'affaire du Mediator ne sorte pas dans Le Figaro »

La journaliste d'investigation Anne Jouan publie, jeudi 15 septembre, La Santé en bande organisée (Robert Laffont). Elle y raconte notamment comment elle a enquêté sur l'affaire du Mediator au Figaro et les entraves, y compris internes, qu'elle a dû surmonter. Extraits exclusifs.

Temps de lecture : 15 min

Au printemps 2021, La Revue des médias avait demandé à quatre journalistes d'investigation de raconter la relation qu'ils entretenaient avec une de leurs sources. Anne Jouan avait dressé le portrait d'un informateur dont l'aide avait été décisive au cours de son enquête sur le scandale du Mediator. À cette occasion, elle lui avait dévoilé le nom de code qu'elle utilisait pour le désigner : « M'sieur Rungis ». Ça l'avait choqué.

Lui, le délicat claveciniste, l'esthète amoureux du Grand Siècle, s'était senti humilié par cette image. Pourtant, il pouvait en convenir : ce « masque hideux » avait bien brouillé les pistes. Puis, repensant à son activité de source, il s'est dit qu'il n'avait rien fait de mal. Et qu'il était peut-être temps de cesser de se cacher. Alors, avec Anne Jouan, il a entrepris la rédaction d'un livre. La santé en bande organisée paraît ce jeudi 15 septembre aux éditions Robert Laffont.

« M'sieur Rungis » s'appelle en réalité Christian Riché. Médecin, pharmacologue, expert à l'Agence du médicament, il décrit les coulisses peu reluisantes d'une institution censée assurer la sécurité sanitaire des Français, où tout semble réglé pour préserver les intérêts de l'industrie pharmaceutique. Il relate les pressions et les menaces dont il a fait l'objet, détaille la manière dont il a aidé la lanceuse d'alerte Irène Frachon et Anne Jouan.

Cette dernière, elle, relate son enquête. L'un des chapitres nous transporte dans son journal de l'époque, Le Figaro, au moment où elle sort ses premiers scoops sur le coupe-faim du laboratoire Servier. Face aux réticences de certains rédacteurs en chef les extraits qui suivent en témoignent l'enquêtrice a parfois dû ruser.   La rédaction

« Profites-en, ça ne va pas durer longtemps, ton sujet Servier », m’avait glissé, à l’oreille, un chef du Figaro sûrement bien intentionné [...] Une mise en garde de rédacteur en chef, pleine de courage et d’anticipation pour ne pas froisser les désirs du taulier. Je me souviens avoir répondu : « On verra bien. »

Le taulier, c’était Étienne Mougeotte. L’ancien vice-président de TF1 avait rejoint le quotidien en 2007 et en était devenu directeur des rédactions. Au journal et à l’extérieur, tout le monde connaissait sa proximité avec Nicolas Sarkozy, alors président de la République. Entre nous, nous disions le patron « sarkophile ». D’ailleurs leurs quinquennats, au Figaro comme à l’Élysée, commencèrent et finirent en même temps ; Mougeotte fut débarqué seulement deux mois après la défaite de son poulain face à François Hollande. La petite phrase sibylline du rédacteur en chef était, bien sûr, une allusion à ces connivences, sans oublier un point important : Jacques Servier était un « client historique » de Nicolas Sarkozy dans sa période avocat d’affaires. [...]

Mon premier contact avec Étienne Mougeotte date de l’été 2010, après les trois [premiers] papiers sur Servier. Le directeur de l’Agence du médicament, Jean Marimbert, a écrit au directeur des rédactions du Figaro pour se plaindre et Mougeotte me demande de venir le voir dans son bureau. Le haut fonctionnaire lui a adressé une lettre typique, comme le font parfois certaines entreprises, administrations ou même particuliers après avoir été mis en cause dans le journal, mais sans pour autant choisir la voie judiciaire. Ils prennent la plume en évitant de joindre le journaliste concerné puisqu’ils se plaignent directement auprès du grand chef avec l’espoir de le sensibiliser à leur requête et de calmer l’« excité ». Une douce pression, comme on dit. [...]

Ce jour-là, dans son bureau, Étienne Mougeotte me tend donc une lettre de plusieurs pages dans laquelle l’Agence se justifie et jure ses grands dieux avoir tout fait, en temps et en heure, pour interdire le Mediator. Le directeur de la rédaction me demande de lui fournir des éléments pour répondre à Marimbert. Je retourne au service « sciences-médecine » pour rédiger une petite chronologie, très courte car tenant sur un Post-it. Pas de fioritures, juste quelques dates avec, en face, ce que l’Agence a ou, plus exactement, n’a pas fait. Sobre. Je remonte voir Mougeotte, lui donne mon bout de papier. Il le lit, rit et me dit  : « Parfait, je vais lui répondre, garde la lettre en souvenir. » Le mécontent ne s’est plus jamais manifesté.

Plusieurs mois plus tard, peu de temps après l’article sur le nombre de morts, Marimbert a rencontré ma collègue du service « sciences », Sandrine Cabut. Il lui a avoué être très stressé par toute cette affaire et manger, du coup, beaucoup de chocolat. Sandrine lui a répondu : « Pourquoi du chocolat contre le stress, vous n’avez pas confiance dans les médicaments ? » Mis en cause pour sa gestion calamiteuse du dossier Mediator, Jean Marimbert a démissionné en février  2011. [...]

Tout était réuni pour que l’affaire du Mediator, comme elle s’appellera par la suite, ne sorte pas dans Le Figaro. Mais, le 14 octobre 2010, le quotidien d’Étienne Mougeotte publie l’article sur le nombre de morts du laboratoire ami du président de la République. Sans trembler. Et Jacques Servier ne le pardonnera jamais au journal de la droite française. Dans une interview au Monde en octobre 2011, il aura ces mots à propos du Figaro et de son scoop : « Ce journal nous avait habitués à plus de prudence bourgeoise. » [...] Mais Étienne Mougeotte soutiendra toujours notre enquête, y compris face à plusieurs tentatives individuelles internes de torpillage. Je garde en mémoire certains épisodes éloquents.

Hiver 2010, j’apprends une nouvelle croquignole : le frère du patron, Dominique Mougeotte, est le directeur financier du laboratoire. Je verrai d’ailleurs souvent son nom sur des documents internes à l’entreprise. Je me souviens avoir soupiré : « Comme si la barque n’était pas déjà assez chargée ! » À ce propos, un chef de service m’a dit dans un couloir : « Elle doit être sympa l’ambiance autour du poulet le dimanche midi chez les frères Mougeotte avec ton Mediator ! » Et la petite phrase : « Ça ne va pas durer longtemps » revenait, entêtante. Nous évoluons sur un champ de mines, la plus grande difficulté est de prendre une décision : s’asseoir en plein milieu pour ne pas sauter (mais risquer un éboulement de terrain et, in fine, devoir sauter quand même un jour), ou marcher sur la pointe des pieds, doucement pour essayer d’éviter les mines ? Je fais le choix de la seconde option, on verra bien.

Le dimanche 16 janvier 2011, je suis « de perm » boulevard Haussmann. Les journalistes doivent être présents, un dimanche par mois environ, pour faire le journal du lendemain. Si des papiers sont prévus dès le vendredi – du « froid », comme on dit –, il faut un minimum de gens sur place ce jour-là afin de réagir à l’actualité et de fabriquer un journal « chaud » pour le lendemain. Ce dimanche, nous sommes deux au service « sciences-médecine », le rédacteur en chef adjoint, Yves Miserey, et moi. Comme pour chaque permanence, c’est morne plaine. Entre les lève-tard, les part-tôt, les adeptes du déjeuner en famille, ceux qui font venir leurs enfants dans le quartier pour passer un moment avec eux le midi, l’ambiance est très spéciale. Comme un paquebot naviguant avec le dixième de son équipage. Au ralenti.

Avant le « comité » de 10 heures, la grande conférence de rédaction à laquelle participent tous les chefs pour décider des papiers à paraître le lendemain et établir « le menu », j’annonce à Yves avoir une info : pour la première fois depuis le début de l’affaire, Jacques Servier est cité à comparaître devant la justice. La veille, le samedi, l’Igas a rendu public un rapport assassin sur le fabricant du Mediator, abondamment relayé par tous les médias, écrits, radios et télés. Yves m’écoute avec un œil gourmand, lui, l’érudit provocateur aux airs bien élevés. Par ailleurs, Yves, pour des raisons personnelles, connaît bien le diabète, donc le Mediator vendu comme antidiabétique alors qu’il s’agissait d’un vulgaire coupe-faim, ça l’énerve un peu. Il prend l’escalier pour aller « vendre » le sujet au comité, au deuxième étage. Et redescend, déçu : il a juste décroché un petit papier, de pied de page. Mougeotte n’était pas présent. Je rumine.

Le rédacteur en chef adjoint du service « politique », Albert Zennou, mon ancien chef à l’« économie », me l’assure : c’est dommage, un bas de page pour cette info. Il me pousse à aller en parler directement à Mougeotte. Mais au Figaro, le directeur des rédactions n’a pas une réputation facile et c’est un euphémisme. À nous, les journalistes du bas de l’échelle, il est décrit par ceux qui assistent chaque jour aux comités comme froid et cassant. À part pour la lettre de Jean Marimbert, nous ne nous sommes jamais parlé. J’écoute néanmoins le conseil d’Albert. À mon tour de prendre l’escalier de  béton couvert de peinture grise brillante et glissante. Je file au deuxième. Là, le comité s’éternise avec les chefs de service, certains ont les pieds sur la grande table, l’ambiance est virile. Mougeotte, arrivé, s’entretient avec eux, qui lui détaillent le menu du lendemain. Je passe la tête : un papier est prévu mais, à mon sens, la place octroyée est trop petite. Les chefs ne pipent mot, ils ont pourtant eux-mêmes décidé de cette place. Mougeotte me demande de lui raconter, pose des questions puis lance aux bras de chemise alentour : « Il faut en faire l’ouverture de la “science”. » Je descends l’escalier, j’ai gagné, le papier a doublé de taille et, surtout, il a pris de la visibilité, il ne sera pas planqué, honteux. Yves et Albert sont contents.

J’écris l’article avant de monter au secrétariat de rédaction pour le relire et là, surprise, Mougeotte a demandé un « grenier » en une du journal : Le Figaro fait un grand titre de la comparution à venir de Jacques Servier. Le lendemain, notre info est reprise par les confrères radios et télés et je croise le boss dans l’ascenseur. Il me fait un clin d’œil et lance : « Tu avais raison. »

Peu de temps après, j’apprends par hasard une autre nouvelle ébouriffante : ma cheffe de service a rendez-vous pour une interview avec Jacques Servier. À  ma question  : « On y va quand ? », sa réponse est sans appel : « Toi, il ne veut pas te voir. J’y vais seule. » Pour manifester mon étonnement de ne pas être conviée, j’appelle Image 7, le cabinet de conseil en communication alors chargé de la tempête Mediator. L’entreprise a été fondée par Anne Méaux, une ancienne militante du mouvement étudiant d’extrême droite le GUD (Groupe union défense). Elle est restée proche de ses camarades de coups de poing à l’université de droit d’Assas, Alain Madelin, Gérard Longuet et Hervé Novelli. À présent, elle murmure à l’oreille des grands patrons du CAC 40, de tous les politiques ayant maille à partir avec la presse ou la justice. Et son agence, d’une puissance redoutable, n’hésite pas à appeler les directeurs de journaux pour réprimander un journaliste un peu trop fouineur.

Concernant le dossier Servier, Image 7 a missionné deux collaborateurs pour gérer la presse. Le Figaro est cornaqué par Anne Salomon. Je connais bien Anne ; avant de rejoindre Image 7 en 2008, elle était journaliste au Figaro économie, du temps où j’étais responsable du social et des syndicats. Nos bureaux se trouvaient même l’un en face de l’autre. Anne était une enquêtrice redoutable, passionnée, indépendante, et nous rigolions souvent ensemble. [...]

— Bonjour Anne, c’est Anne Jouan.

— Salut Anne. Je voulais te dire, tu sais, tous les médicaments ont des effets secondaires…

— Arrête, c’est à moi que tu parles. Bien sûr que je sais…

— Tu le sais, pris à trop fortes doses, le Doliprane est dangereux ?

— Je sais. Au Royaume-Uni, des mecs se suicident en avalant des boîtes entières de Doliprane et, chaque année, des foies doivent être greffés. C’est bon. Me sors pas la sauce que tu sers aux autres, on se connaît, tu sais bien que je vois à 10 000 kilomètres tes éléments de langage et comment tu essaies de m’entuber. Pitié, arrête.

— Bon, OK, qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux savoir pourquoi Jacques Servier et ma cheffe ont rendez-vous ce midi pour une interview sans que je sois conviée.

— Quoi ??????? Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?

Au bout du fil, chez Image 7, Anne Salomon s’étrangle. Elle n’est pas au courant. Je m’en doutais. Bien sûr, la cheffe n’est pas passée par eux pour décrocher cet entretien, je l’ai parfaitement compris. L’objet perfide de mon appel ? Les informer gentiment que leur client, Jacques Servier, monte des entrevues dans leur dos. Anne me rappelle quelques minutes plus tard  : personne dans l’entreprise de conseil n’est au courant de ce rendez-vous.

À son retour de déjeuner, pressée par mes questions, la cheffe accepte de lâcher  : « Il n’a rien dit, à part que le Mediator n’a fait que trois morts. » Quand j’ai répondu : « Mais c’est énorme ! Il faut faire un papier pour le raconter ! », la réponse a été négative. Hors de question. Et je n’ai plus jamais entendu parler de cette fameuse entrevue. Le coup de fil à Image 7 a dû faire son petit effet. [...]

Des mois plus tard, en lisant les comptes rendus des perquisitions de l’ordinateur personnel de Servier, je découvre confirmation de mon intuition : la rencontre au Figaro a été organisée par un ami personnel de ma cheffe de service, l’avocat Gilles-William Goldnadel, conseiller de la femme de Jacques Servier. Je lis donc, dans le dossier d’instruction, les questions de ma cheffe de service au fabricant du Mediator et leurs échanges de mails. Ensuite, en arrivant un matin, je lui ferai ce commentaire narquois : « Eh ben dis donc, tu lui avais prévu une page, à Servier ! Mais il manquait des trucs dans tes questions. » Elle sera stupéfaite.

Quand on fait des coups en douce à ses journalistes en compagnie d’un individu faisant l’objet d’une information judiciaire, il ne faut pas s’étonner de voir, un jour, le contenu de ses échanges finir dans le dossier d’instruction. J’ai enfin compris pourquoi elle arrivait au journal avec les éléments de langage du laboratoire ou pourquoi elle était toujours en possession des études réalisées par Servier, visant à minimiser le nombre de morts.

Autre souvenir, deux mois plus tard. L’Assemblée nationale planche sur une mission d’information à propos du Mediator. Jacques Servier est convoqué pour être entendu par les députés français. Pour la première fois (outre l’interview donnée au Monde en octobre  2010), il va s’exprimer. Le moment est important mais il est interdit à la presse, l’audition se déroule à huis clos le soir du mercredi 2  mars.

Depuis plusieurs jours, j’ai demandé à une personne présente dans la salle d’enregistrer pour me donner la bande. Au départ, elle n’était pas vraiment motivée mais elle a fini par se laisser convaincre. Le jeudi matin, la source m’appelle, mon enregistrement est fin prêt. Je préviens donc la cheffe du service « sciences‑médecine », lui dis que je file le chercher et qu’il serait bien de prévoir un papier pour l’édition du lendemain, soit le vendredi 4 mars. Mais à mon retour au Figaro avec le sésame, je l’apprends : elle est montée voir Mougeotte dans son bureau, juste avant le comité, soit vers 9 h 50, au moment où certains essaient de déminer, en privé, les idées qu’ils vont vendre devant les autres à 10 heures.

Pour un chef, il est toujours compliqué de ne pas parler d’un sujet proposé par l’un de ses journalistes : étant donné le nombre de personnes présentes autour de la table, celles-ci finissent toujours par le savoir. Alors pour « trapper » (ne pas passer) un papier, certains tentent d’en débattre avant, directement en tête à tête avec le taulier. Et ce matin-là, elle a essayé. Mais Mougeotte lui a répondu : « Voyons ce qu’il y a sur la bande. » Il le savait très bien, le simple fait d’avoir obtenu ce que Jacques Servier a dit au huis clos de l’Assemblée nationale constitue, en soi, une information.

Le 4 mars, Le Figaro publie un article intitulé : « Mediator : ce que Servier a déclaré aux parlementaires ». [...] Mougeotte fera un « ventre » de une avec cette information, autrement dit un papier sur la première page du journal, très visible, en plein milieu, pour renvoyer à l’article de l’intérieur.

Capture d'écran, le « ventre » du Figaro du 4 mars 2022, titre « Ce que Servier a dit aux parlementaires »
L'article du 4 mars 2022, placé dans  le « ventre » du Figaro. Capture d'écran.

Quelque temps plus tard, à la lecture d’écoutes téléphoniques judiciaires, je découvre un autre élément  : la cheffe de service en question est en lien étroit et très régulier avec le Pr Jean-Michel Alexandre, l’un des hommes les plus influents en matière de médicament en France de 1980 à 2000, l’un des piliers de l’Agence tout comme en Europe avant de devenir, sans délai de carence, consultant pour l’industrie pharmaceutique. Or le Pr Alexandre si connecté à ma cheffe a touché 1,2 million d’euros de Servier entre 2001 et 2009. Au moins, Le Figaro était armé pour traiter le sujet Mediator à charge et à décharge. Aller plus loin serait hasardeux.

Le 7  mai 2011, nous publions un papier révélant les détails du fonds d’indemnisation des victimes du Mediator avant son passage en Conseil des ministres. Nous nous sommes procuré le texte et nous citons une source. Elle a assisté à la rédaction du document et nous confie : « Les payeurs seront soit le laboratoire Servier, soit les médecins qui ont prescrit le Mediator hors des indications reconnues. » Autrement dit, « des médecins qui ont prescrit ce médicament réservé aux antidiabétiques, à des personnes désirant perdre du poids, pourraient être visés ». L’article est sorti le samedi et, tout le week-end, les syndicats de médecins ont donné de la voix sur les radios et les télévisions pour s'offusquer d’une telle décision.

Le dimanche 8 mai au soir, Xavier Bertrand est l’invité de l’émission C politique sur France 5. J’allume le poste et regarde, sidérée, le ministre de Nicolas Sarkozy l’expliquer en direct : Le Figaro ment car jamais, au grand jamais, il n’a été prévu de faire payer les médecins. Je lui envoie illico un SMS pour lui dire ma surprise. Aussitôt sorti du plateau télévisé, il me rappelle et le ton monte si haut, paraît-il, que l’on m’entend hurler depuis le hall d’entrée de l’immeuble. Xavier Bertrand a cette phrase : « Il y avait un truc qui n’allait pas dans notre texte, UN SEUL ! Et il a fallu que vous le trouviez et que vous nous fassiez chier. » Fin de la discussion.

Dans ce contexte, et malgré tout le soutien de Mougeotte, plusieurs papiers sur le laboratoire du Mediator ne sont pas parus dans Le Figaro. Ils concernent les liens de Jacques Servier avec certains hommes politiques comme Bernard Kouchner, Philippe Douste-Blazy ou encore Jacques Barrot. Comme souvent dans de pareils cas, la solution s’appelle Le Canard enchaîné. L'hebdomadaire satirique publie donc nos informations révélant les relations étroites de Servier avec le fondateur de Médecins sans frontières [...]

Il y a enfin dans Le Canard la feuille d’impôts de Jacques Servier, un papier proposé plusieurs jours plus tôt au chef des « informations générales » du Figaro mais qu’il a refusé. Le mercredi, après avoir lu l'hebdomadaire, l’adjoint du service, Jean Chichizola, me glisse avec un sourire malicieux : « Très bien la feuille d'impôts dans Le Canard. » Et je lui réponds avec le même sourire : « Je ne vois pas du tout de quoi tu parles. »

Pourquoi Étienne Mougeotte a-t-il laissé passer tous ces papiers ? Après son éviction du journal en juillet 2012, nous sommes restés en contact et nous nous envoyions, de temps à autre, quelques messages. En 2021, en prévision de ce livre, j’ai voulu le voir pour en parler avec lui. Il était déjà très malade et, le 3 septembre, il m’a adressé ce message : « Désolé mais je suis trop fatigué pour un rendez-vous. Je t’embrasse. Étienne. »

Un mois plus tard, il s’éteignait à Paris des suites d’un cancer. Devant son cercueil, à la messe d’enterrement donnée en l’église Saint-François-Xavier, il y avait son frère Dominique et Nicolas Sarkozy.

Couverture du livre d'Anne Jouan et Christian Riché, La Santé en bande organisée (Robert Laffont).

© Crédits : Robert Laffont

* Anne Jouan & Christian Riché, La santé en bande organisée, Robert Laffont, 20,5 euros.

[Sollicitée par la Revue des médias, la cheffe de service mise en cause dans ce chapitre juge ce récit « inexact ». Si elle est allée déjeuner avec Jacques Servier, c'était pour « entendre sa défense ». Si elle n'a pas écrit d'article dans la foulée, c'est parce qu'il n'avait « rien dit d'intéressant ». Elle demande : « Est-ce que vous pensez vraiment que si j'avais eu envie de défendre les intérêts de Servier, j'aurais fait publier ces innombrables articles dans les pages santé du Figaro ? » Et si elle en a refusé quelques uns, c'était pour varier les sujets proposés aux lecteurs : « J'ai été la première à admirer la capacité d'Anne Jouan à creuser, elle a trouvé des choses très intéressantes, mais à un moment donné il fallait réduire la voilure, on n'allait quand même pas parler du Mediator tous les jours. »]

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