enquêteurs dans les boîtes de production, des petites fourmis de la télé

© Crédits photo : Illustration : Émilie Seto.

Enquêteurs en boîte de prod, les petites fourmis de la télé

Les enquêteurs et les enquêtrices en société de production audiovisuelle — en « boîte de prod », dans le jargon — sont les petites mains de la grande majorité des documentaires, reportages et magazines diffusés sur les chaînes de télévision. Leur travail est aussi peu valorisé qu’il est précaire.

Temps de lecture : 10 min

Elle donne rendez-vous place de Clichy. Arrive à l’heure, sous la pluie, dans sa parka vert d’eau. Cheveux tirés, mine renfrognée mais sympathique, Alix*, 30 ans, a l’allure de celles qui aiment l’efficacité. Avec son regard aux reflets noisette, elle observe et analyse. Alix est intelligente, bosseuse, persévérante. Pourtant, en octobre 2019, elle est partie en vacances — des vacances qui vont durer plus de 7 mois — « un peu fâchée avec le métier ». Du printemps 2016 à l’automne 2019, Alix a été enquêtrice en société de production audiovisuelle. « Petite main en boîte de prod. » C’est un boulot méconnu. Essentiel, pourtant, dans la fabrication de l’information télévisuelle.

Documentaires, reportages plus ou moins longs, formats magazine, émissions ne sont que rarement confectionnés par les chaînes de télé en interne. Ces productions sont sous-traitées à des sociétés, filiales de médias, comme CProd avec le groupe M6, Capa avec Newen du groupe TF1, ou indépendantes, comme Premières Lignes TV ou le Groupe Elephant. « Sept à huit », « Capital », « Enquête exclusive », « État de santé », « Cash Investigation »… Autant d’émissions qui louent les services de jeunes gens, souvent débutants dans la profession.

Reconstituer les attentats, minute par minute

En 2016, Alix intègre Brainworks pour enquêter en parallèle sur deux numéros de l’émission « Cellule de crise », alors présentée par David Pujadas sur France 2. « Il n’y avait eu qu’un seul "Cellule de crise", sur les attentats de Charlie Hebdo, et j’avais adoré », raconte la jeune femme qui commence alors à travailler avec entrain à la fois sur l’opération Serval et sur les attentats du 13 novembre 2015. Elle énumère ses attributions : « Pister les gens sur Facebook pour voir s’ils étaient au Mali en 2013, trouver des témoins, établir un premier contact, débloquer des autorisations de tournage, prendre rendez-vous avec des avocats pour reconstituer les attentats minute par minute, dérusher [sélectionner les passages intéressants avant le montage, NDLR] et effectuer des retranscriptions d’interviews. »

L’enquêteur en société de production audiovisuelle déblaie le sujet pour le reporter qui, lui, partira sur le terrain. Pour Émilie*, 24 ans et déjà plusieurs contrats au compteur, son travail pour l’émission « Sept à Huit » consistait essentiellement à « faire de la veille médias, surtout en lisant la PQR [presse quotidienne régionale, NDLR] pour trouver des idées de sujet, enquêter sur les sujets pris, caler les interviews, apporter de l’aide pendant le tournage, depuis le bureau ou directement sur le terrain, notamment lorsqu'il s’agissait de faits divers ». Dans ce cas, porte à porte et discussions avec badauds et habitants du coin sont nécessaires pour prendre le pouls et grappiller quelques infos. « C’est un travail souvent fastidieux », admet Philippe Pécoul, directeur de la rédaction pour « Sept à Huit », du groupe Elephant. « Mais ce métier s’est imposé au fil des années en raison de la concurrence dans le secteur. » Il faut aller vite et proposer de nouveaux sujets aux chaînes. La société emploie, pour cette émission de reportage hebdomadaire, trois enquêteurs à temps plein et une enquêtrice qui partage son temps entre enquête et reportage sur le terrain.

Chez Premières Lignes, le rôle de l’enquêteur est de « lire tout ce qui a été écrit sur le sujet », explique Luc Hermann, journaliste et producteur associé de la société spécialisée dans l’investigation. Articles, livres, rapports, l’enquêteur doit tout lire, tout voir, et présenter des fiches de lecture et des notes particulièrement utiles pour se lancer dans le tournage. « Il faut compter deux à trois mois de pré-enquête avant de tourner les premières séquences », poursuit Luc Hermann. Mais toutes les sociétés ne prennent pas autant de temps pour disséquer un sujet : parfois, la pré-enquête dure quelques jours seulement. « “Cash Investigation”, c’est de l’enquête. De notre côté, nous faisons du reportage et nous devons être à l’écran tous les dimanches, précise Philippe Pécoul de Sept à Huit. Nos enquêteurs travaillent donc entre une journée et un mois sur un sujet, c’est très variable. »

Les qualités d’un bon enquêteur ? « Rigueur, synthèse, analyse, une forme d’intuition et un sens du contact », énumère Philippe Pécoul. « Chez nous, ils doivent avoir le profil d’un futur reporter. » « Curiosité, curiosité, curiosité », répond du tac au tac Luc Hermann, de Premières Lignes. Une qualité à laquelle il ajoute le scepticisme et une grosse capacité de travail. « Arrivez tôt et partez tard », tance le journaliste. « C’est un travail de petite fourmi. Et nous devons aussi être de petites souris avec des yeux et des oreilles qui trainent partout pour pouvoir répondre, voire devancer les demandes du réal », ajoute Alix.

Dix pitchs présentés, un seul accepté

La veille médias est une mission centrale de l’enquêteur. Par essence, les sociétés de production ne maîtrisent pas la diffusion des reportages et émissions. Ces entreprises présentent des « pitchs », des résumés d’un sujet potentiel. Là encore, c’est à l’enquêteur de s’y coller. « Ils font du développement, c’est-à-dire qu’ils rédigent les pitchs à proposer aux diffuseurs », explique Luc Hermann. « Sur dix pitchs présentés, un seul est reçu, en moyenne. » Clément*, aujourd'hui en CDI chez Konbini, a été enquêteur durant cinq ans. Il confirme ce ratio d’un pitch accepté pour dix envoyés. Et souligne que par peur de n’avoir rien à tourner, certaines structures mettent la pression aux enquêteurs pour multiplier les propositions. « Trois à sept jours de travail sont nécessaires à la rédaction d’un pitch. Il faut trouver la thématique et les persos [les personnes à interviewer, NDLR], établir des idées de séquence. C’est beaucoup de boulot pour peu de résultat. » Dans l’entreprise pour laquelle il a enquêté pendant trois ans, si son pitch était accepté, il pouvait le réaliser. Clément a ainsi pu tourner un sujet de cinquante-huit minutes pour « Capital », des grands formats pour M6 et des petits sujets pour l’émission « 66 Minutes ». Une double casquette d’enquêteur et de réalisateur rarissime dans le milieu.

Virginie* ne voulait pas « faire du hard news dans une chaîne d’info en continu » en sortant d’école de journalisme. Elle a mis un pied dans les sociétés de production à l’occasion d’un stage de fin d’études, et remarque : « Quand on est enquêteur, on reste coincé dans cette case aux yeux des rédacteurs en chef et des réalisateurs. » Les enquêteurs sont cantonnés derrière leur bureau ou accrochés à leur téléphone. Accompagner un réalisateur en tournage est présenté comme la récompense d’une implication sans faille. « C’est frustrant d’avoir de supers bons contacts au téléphone et de ne pas réaliser l’interview », déplore Emilie, qui a travaillé pour le groupe Elephant et Brainworks. Philippe Pécoul l’admet aussi. « C’est pour cette raison que chez Elephant, ce poste est évolutif, justifie-t-il. Nous embauchons des débutants, issus d’écoles de journalisme et très prometteurs, et au bout d’un à trois ans d’enquête, ils peuvent commencer à aller sur le terrain, tourner une séquence. Et à terme, un sujet. » « Ça dépend des chefs et des boîtes », explique Virginie. « J’ai pu me rendre sur le terrain pour donner un coup de main, un peu comme une assistante. Ça m'a permis de sortir du bureau et voir comment se déroulait un tournage. » Cette première expérience est vécue comme formatrice par ces journalistes, souvent aspirants réalisateurs.

Caméras cachées

Sur le terrain, l’enquêteur peut être un allié redoutable, notamment pour les caméras cachées. « Nous en faisons très peu, indique Luc Hermann, de Premières Lignes. Mais pour notre documentaire sur Starbucks, après avoir tout tenté pour trouver des témoignages face caméra, nous nous sommes résolus à tourner en caméra cachée. Je n’étais pas crédible pour être embauché, mon enquêtrice, bien plus jeune que moi, si. »

Clément a lui aussi effectué une mission en caméra cachée. « J’étais volontaire », précise-t-il. « Fasciné par l’infiltration », ce format qui consiste à masquer son identité, il est embauché par une agence immobilière dans le cadre d’une émission diffusée sur C8. Pendant trois semaines, le jeune homme a joué un rôle, celui d’agent immobilier. « J’étais content de faire une infiltration mais je n’en referais pas aujourd’hui, c’est beaucoup trop stressant. J’avais peur que mon matériel soit détecté, ou de faire une bourde et de révéler mon identité. »

Ces deux exemples disent beaucoup du profil des enquêteurs en société de production : de très jeunes journalistes, sortis d’école pour la plupart, parfois encore stagiaires, et motivés. Bien souvent, ce sont des femmes. Aucun chiffre n’est disponible pour le quantifier, mais les enquêtrices interviewées nous ont indiqué n’avoir jamais rencontré d’homme à ce poste. « Aucun mec de ma promo n’est passé par cette case, alors que les filles, oui », remarque Virginie. Clément résume : « Les enquêteurs sont un peu comme du bétail, ce sont des jeunes corvéables. Et si on ne courbe pas le dos, d’autres prendront la place. » Une place généralement précaire.

Précarité

« Presque tous nos enquêteurs ont commencé par un stage chez nous », admet Luc Hermann. Les stages de fin d’études, d’une durée de trois mois chez Premières Lignes, participent au processus de recrutement. « Certaines boîtes en abusent. Des stagiaires remplacent ce qui devraient être de vrais postes », a constaté Virginie. Si la jeune femme a apprécié pouvoir avoir rapidement des responsabilités, elle considère que « c’est beaucoup de pression et peu d’encadrement à un moment où l’on aurait encore besoin d’être accompagnés ».

Outre les stagiaires, les sociétés de production embauchent les enquêteurs en CDDU, des contrats à durée déterminée d’usage, qui couvrent généralement des « saisons » audiovisuelles et peuvent être renouvelés sans fin, et sans période de carence.

Est-ce légal ? L’« accord professionnel national de branche de la télédiffusion », signé en décembre 2006 par le ministère de l’Emploi pour les « salariés employés sous contrat à durée déterminée d’usage », exclut les journalistes. Cependant, l’article D1242-1 du code du travail, datant de novembre 2009, énumère, parmi « les secteurs d’activité dans lesquels des contrats à durée déterminée peuvent être conclus pour les emplois pour lesquels il est d’usage constant de ne pas recourir au contrat à durée indéterminée », l’audiovisuel et l’information. Sans préciser quels types d’emplois sont concernés.

Luc Hermann justifie l’emploi de CDDU par l’exemple : « En juillet dernier, le programme "Tous les Internets" que nous réalisions pour Arte n’a pas été reconduit. Trois de nos collaborateurs qui bossaient dessus à l’année n’ont donc pas pu être renouvelés. » Autre exemple avec « Cash Investigation », l’émission phare de Premières Lignes. « France 2 ne signe pas une saison mais achète à l’épisode. Comme des saisonniers, nos enquêteurs travaillent sur une période de neuf à dix mois pour effectuer un reportage. » Le SNJ et Profession : pigiste, l’association des journalistes rémunérés à la pige, soulignent néanmoins le caractère « abusif » de l’utilisation de ces CDDU s’ils sont reconduits sur plusieurs années. « C’est une non reconnaissance du CDI », insiste Emilie Gillet, de Profession : pigiste. Clément, qui a enchaîné les CDDU dans la même entreprise pendant trois ans, en a fait les frais.

« Les entreprises mettent l’accent sur le fait que Pôle emploi complète les mois non travaillés », déplore Emilie Gillet. La crise sanitaire a également montré la limite des CDDU qui ne permettent pas, à l’inverse d’un CDI, de toucher le chômage partiel. « Certains journalistes en CDDU ont grillé leurs droits au chômage sans pouvoir les recharger, comme ils le font habituellement. À l’automne, ils se sont retrouvés sans rien », ajoute le SNJ. Quant à la rémunération, Clément a touché de 1 500 à 1 700 euros nets par mois, Alix 1 800, Emilie, 1 700. Pour l’émission « Invitation au voyage », diffusée sur Arte, le groupe Elephant embauche dix enquêteurs. « Je produis quarante-cinq minutes par jour », précise Blandine Grosjean, la productrice éditoriale de l’émission. « Souvent, les enquêteurs coûtent moins cher que des réalisateurs et sont employés uniquement pour cette raison. Ce n’est pas le cas chez nous, ils sont là pour des raisons éditoriales. » Profil : histoire de l’art, musicologie, khâgne. « Des personnes avec une énorme culture générale, ayant une pratique culturelle quotidienne, un goût du voyage et parlant plusieurs langues », ajoute Blandine Grosjean. Rémunération : 2 000 à 2 700 euros brut par mois.

Virginie, chez l’un de ses employeurs, était payée « à l’enveloppe ». « J’avais une enveloppe globale de 400 euros pour trouver les intervenants d’une émission et caler les interviews. Sauf que le temps nécessaire est aléatoire. » En parallèle, elle était au planning de France Télévisions, ce qui lui permettait de varier les sujets, compléter son salaire et obtenir la carte de presse.

La Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) précise qu’être en CDDU n’a pas d’incidence sur son attribution. « Nous regardons trois choses : si le travail effectué relève du journalisme, si cette activité constitue la majorité des ressources, et si la personne relève de la convention nationale des journalistes ou de l’audiovisuel. »

« Le bec dans l’eau »

Les enquêteurs interviewés rêvaient tous de réaliser leurs propres sujets. Clément a eu la chance d’avoir la double casquette d’enquêteur et de réalisateur dès ses débuts, ce qui lui a permis de décrocher un CDI. Virginie emprunte cette voie en alternant les missions d’enquêtrice en société de production et les reportages en chaîne d’info. C’est ce que conseille Luc Hermann. « S’ils n’ont pas été reporters télé avant, je pousse mes enquêteurs à partir faire de la réalisation de magazines courts ou de l’information en continu. » Luc Hermann souligne que les réalisateurs de Cash Investigation, par exemple, « ont longtemps travaillé pour Capa, Envoyé Spécial, Complément d’enquête. Ils savent déjà tourner du long, de l’investigation ».

Pour les autres, le chemin est compliqué. Émilie, qui regrette « d’être à 99 % du temps devant un ordinateur ou accrochée au téléphone », a profité de l’été pour quitter Paris et l’audiovisuel et renouer avec le terrain grâce à un contrat en presse quotidienne régionale à Nice-Matin.

Quant à Alix, après ses longues vacances à l’autre bout du monde, elle gagne temporairement sa vie dans la communication, avant de probablement changer de voie. Après avoir quitté CProd où elle a travaillé sur les plateaux incarnés d’« Enquête Exclusive », la jeune femme a tenté pendant près d’un an de vendre ses propres sujets, en vain. « C’est le syndrome de la bonne élève », relève-t-elle. Non sans amertume, elle tranche : « J’ai tout fait comme il faut, j’ai bossé sans rechigner et cinq ans après, je me retrouve le bec dans l’eau. » Elle quitte la place de Clichy, sous la pluie, dans sa parka vert d’eau.

* Tous les prénoms sont les prénoms des personnes interviewées mais elles n’ont pas souhaité donner leur nom de famille de peur de se fermer des portes dans le milieu. 

Mise à jour du 28/09/2021 à 14 h : suppression du nom de famille de Clément.

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