Affichage "Risque pollution : ralentir" sur le périphérique parisien, le 26 février 2019.

Face aux pics de pollution, plusieurs grandes villes annoncent, le 26 février 2019, des mesures de réduction des vitesses autorisées, du jamais vu en hiver.

© Crédits photo : Capture écran France 2 - journal télévisé du 26 février 2019.

Trois fois plus de temps pour l’environnement dans les JT depuis la fin des années 1990

Les journaux télévisés accordent une place croissante aux questions environnementales. Dans le même temps, les angles se diversifient, entre pollution, climat, biodiversité et énergie. Et depuis quinze ans, l'environnement voit son importance confortée dans la hiérarchie des sujets.  Voici quelques leçons de cette étude inédite publiée à l'occasion du festival Médias en Seine, qui se penche notamment sur le rapport entre journalisme et environnement.

Temps de lecture : 7 min

702 sujets en 1997-1998, 1 540 la saison dernière (2019-2020). En un peu plus de vingt ans, le nombre de sujets consacrés à l’environnement dans les JT du soir de 5 chaînes « historiques » (TF1, France 2, France 3, Arte et M6) a plus que doublé. Avec d’inévitables variations en fonction de l’actualité mais la tendance est bien là. Énergie, climat, pollution, biodiversité : les sujets environnementaux sont de plus en plus présents dans les journaux télévisés français.

Évolution du nombre total de sujets « environnement », dans les JT du soir de 5 chaînes « historiques » (TF1, France 2, France 3, Arte et M6)

Plusieurs actualités fortes ces deux dernières années peuvent contribuer à comprendre le niveau inédit atteint ces deux dernières années : accidents (incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, en septembre 2019 ; gigantesques incendies en Australie, essentiellement couverts en janvier 2020), phénomènes météorologiques extrêmes (sécheresses ; canicules), politiques ( « grand débat national », en janvier 2019 ; COP 25 de Madrid décembre 2019 ; démission du ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, au micro de la matinale de France Inter, le 28 août 2018 ; municipales 2020), mouvements sociaux (marches pour le climat ; émergence de la figure de Greta Thunberg) ...

Sur cette période, le JT de 20h de TF1 est celui qui a le plus évoqué la thématique environnementale (33,1 % du total de l’ensemble des sujets environnements de tous les JT1), devant celui de France 2 (27 %) — pour un volume similaire de sujets. Viennent ensuite les journaux télévisés de France 3 (16,5 %), Arte (11,9 %) ou de M6 (11,6 %) — qui diffusent, eux, un volume de sujets beaucoup moindre dans leur JT(1).

Évolution, par chaînes, du nombre de sujets « environnement » dans les JT du soir (TF1, France 2, France 3, Arte et M6)

Trois fois plus de temps accordé à l’ « environnement » en un peu plus de vingt ans

La progression du temps de JT consacré aux enjeux environnementaux est encore plus spectaculaire : elle a plus que triplé (x3,3), pour une durée quotidienne moyenne, tous JT confondus, d’un peu plus de 11 min au cours des deux dernières années. D’une manière générale, les durées cumulées des sujets « verts » connaissent à peu près les mêmes évolutions sur toutes les chaînes.

Évolution, par chaînes, de la durée cumulée des sujets « environnement » dans les JT du soir (TF1, France 2, France 3, Arte et M6)

La pollution reste un sujet majeur, mais moins central

En même temps que le nombre et la durée des sujets s’allongent, les angles se diversifient. Jusqu’en 2004-2005, les questions de « pollutions et déchets » dominent largement. Le 12 décembre 1999, le pétrolier Erika, affrété par Total, fait naufrage au large de la Bretagne avec plus de 30 000 tonnes de fioul lourd. 400 km de côtes sont touchés par une gigantesque marée noire, qui décime plusieurs centaines de milliers d’oiseaux marins. Recherche des responsabilités, enquêtes sur l’état du navire, reportages sur l’état des plages et leur nettoyage, récits des opérations de colmatage et de pompage… les sujets se multiplient et se poursuivront bien au-delà de cette saison qui totalise 994 sujets « pollution », un record (73,2 % de l’ensemble des sujets « environnement » des JT).

12 décembre 1999 : naufrage de l'Erika

Depuis 2006-2007,  la pollution demeure souvent la principale approche des sujets environnementaux, mais dans des proportions moindres (29,3 % de l’ensemble des sujets environnement en moyenne).

Évolution des angles des sujets « environnement » dans les JT du soir (TF1, France 2, France 3, Arte et M6)

La seconde évolution frappante concerne les enjeux climatiques. Encore marginaux au début de la période (10 % des sujets environnementaux au début des années 2000), ceux-ci sont, à partir de 2004-2005, de plus en plus couverts. Si l’entrée en application du protocole de Kyoto, le 16 février 2005, suscite bien quelques sujets — mais l’ouverture d’aucun journal télévisé —, il en va autrement de la sécheresse dans plusieurs régions françaises et, dans une moindre mesure, en Espagne et au Portugal — où se sont déclarés d’importants incendies. L’intérêt pour les sujets climatiques s’accroit en 2006-2007, année marquée par un hiver anormalement doux et la réunion à Paris du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pour son quatrième rapport d’évaluation, puis en 2009-2010. Le Sommet de Copenhague (COP 15) fait alors l’ouverture du sujet de TF1 et de France 2, le 7 décembre 2009, puis sur France 2 le 19 décembre — TF1 préférant ouvrir ce jour-là sur « Les naufragés de l’Eurostar », ces passagers bloqués dans le tunnel sous la Manche en raison de la suspension du trafic provoqué par le gel et les chutes de neige. Les manifestations dans la capitale danoise et les négociations difficiles avec la Chine et les États-Unis, les deux pays les plus pollueurs de la planète, alimentent une intense couverture médiatique jusqu’à son dénouement, le 18 décembre, avec un accord sans contrainte se bornant à affirmer la nécessité de limiter le réchauffement planétaire à 2°C par rapport à l'ère préindustrielle.

Évolution du nombre total de sujets « climat » dans les JT du soir (TF1, France 2, France 3, Arte et M6)

L’attention des journaux télévisés aux enjeux climatiques décline ensuite avant de culminer à nouveau en 2015-2016 (494 sujets), à l’occasion de la COP 21, qui se déroule au Bourget, près de Paris, du 30 novembre au 12 décembre. L’événement fait ainsi 6 fois l’ouverture du JT de France 2 (entre le 12 novembre et le 12 décembre), tout comme sur TF1 (entre 8 novembre et le 12 décembre), 4 fois sur France 3 (entre le 28 novembre et le 12 décembre) ainsi que sur Arte (entre le 30 novembre et le 12 décembre) et 3 fois sur M6. L’organisation, par la France, de cet événement, et son résultat, l’« Accord de Paris », favorisent incontestablement sa médiatisation, de même, probablement, qu’une prise de conscience renforcée de la menace climatique, favorisée par l’éclipse médiatique de Claude Allègre, principale figure française des négateurs du dérèglement climatique, à la suite d’une crise cardiaque (janvier 2013). Le climatologue Jean Jouzel nous confiait d’ailleurs, il y a cinq ans, avoir remarqué que, depuis 2015 : « Les animateurs ne vont plus chercher une contre-écoute systématique en invitant des climato-sceptiques, alors que c’était le cas avant. »

Passé l’acmé de cette conférence internationale, le nombre de sujets sur les questions climatiques retombe légèrement les années suivantes, tout en se maintenant à un niveau élevé (près de 300 sujets par an en moyenne), ce qui en fait très nettement le deuxième thème environnemental traité dans les JT au cours des quatre dernières années. Pourtant, 57 % des Français sondés en 2019 estimaient le dérèglement climatique « mal traité » dans les médias, selon le Baromètre de la confiance des Français dans les médias réalisé par Kantar pour le quotidien La Croix.

La biodiversité est, sur la période récente, le troisième grand sujet environnemental traité dans les journaux télévisés, avec un triplement du nombre de sujets sur les huit dernières années (86 en 2001-2012, tous JT confondus ; 264 en 2019-2020, saison durant laquelle les pesticides ont fait l’objet d’un intérêt accru).

Quant aux problématiques énergétiques, elles sont en forte croissance jusqu’en 2011-2012, année marquée par des débats sur la filière nucléaire française, alimentés par les négociations à ce sujet entre entre le Parti socialiste et Europe-Écologie-Les-Verts (novembre) dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, et le suivi des conséquences de l’accident nucléaire de Fukushima, au Japon, l’année précédente.

Un sujet de plus en plus prioritaire depuis une quinzaine d’années

Si les questions environnementales sont de plus en plus couvertes dans les journaux télévisés, leur place évolue-t-elle dans la hiérarchie de l’information ? Oui, comme peut nous l’apprendre l’observation des heures médianes annuelles de diffusion des sujets environnement dans les JT de TF1 et de France 2 (50 % des sujets démarrant avant cette heure, 50 % après). Cet indicateur est intéressant car, au sein des rédactions, l’ordre des sujets du journal du soir est très discuté — voire disputé. C’est donc un enjeu très fort.

Le premier enseignement est que la hiérarchisation des sujets environnement par les deux principaux JT (en audience, durée, nombre de sujets), concurrents sur le même créneau horaire, suit à peu de chose près la même évolution, car ils couvrent peu ou prou les mêmes actualités. Entre les deux chaînes, TF1 est celle qui priorise le plus cette thématique dans les JT, avec d’ailleurs une amplitude moins forte entre les valeurs extrêmes (10min et 39 secondes entre l’heure médiane la plus basse (1999-2000) et la plus haute (2004-2005) ; 16 min 50 d’amplitude pour France 2).

Heures médianes annuelles de diffusion des sujets "environnement" dans les JT de TF1 et France 2 (1997-2020)
Heures médianes annuelles de diffusion des sujets « environnement »  JT  de TF1 et France 2

L’année où la priorité accordée à l’environnement est la plus forte dans ces deux JT correspond à la saison 1999-2000, au cours de laquelle le pétrolier Erika fait naufrage, provoquant une immense marée noire sur la façade ouest du pays. Cet épisode, qui ravive de douloureux souvenirs (comme celui de l’Amoco Cadiz,en mars 1978), conjugue plusieurs critères cumulatifs favorisant son important traitement médiatique (le sujet faire régulièrement l’ouvertures des JT) : la proximité du drame (au large de la Bretagne), la succession d’épisodes (la recherche de responsabilités, les fuites, le colmatage et pompage, le nettoyage des plages, le bilan écologique,…), la matérialité durable et immédiatement constatable de la pollution par des millions de Français, ou encore l’ampleur de la catastrophe écologique. Plus largement, cette actualité s’inscrit également dans une période où la couverture des enjeux environnementaux se fait encore majoritairement à travers des sujets consacrés à la pollution.

Puis, tendanciellement jusqu’aux années 2003-2004 et 2004-2005, la thématique environnementale est repoussée vers la deuxième partie des JT. Depuis, cette heure médiane se réduit, traduisant une priorisation accrue de ces questions de la part des journaux télévisés, avec cependant des aléas selon l’actualité.

Méthodologie

Cette étude porte sur les journaux télévisés (JT) du soir de 5 chaînes « historiques » (TF1, France 2, France 3, Arte et M6). Les statistiques sont présentées ici par « saison éditoriale », entendue du 1er septembre au 30 juin, et sur la période 1997-1998 à 2019-2020.

Un sujet « environnement » de JT  est  un sujet indexé avec des mots-clés relevant du vocabulaire de l’environnement dans le thésaurus de l’INA. Ces sujets répondent à une liste de 70 mots-clés orientés environnement, protection de la nature, écologie, biodiversité, pollution, gestion des déchets, climat et réchauffement climatique, énergies renouvelables...

Sur l’ensemble de la période, les sujets catégorisés comme « autres » représentent environ 16 % du nombre total de sujets, avec d’importantes variations selon les années. Affiner le classement de ces sujets n’est, pour des questions de temps, pas envisageable. C’est pourquoi il importe de considérer avant tout les chiffres présentés ici comme des indicateurs de tendance.

S'agissant de la hiérarchie de l’information, nous n'avons considéré que les journaux de TF1 et France2, car ces journaux sont comparables par leurs audiences, leurs horaires de diffusion et leurs durées. Par ailleurs, ils sont les seuls à n’avoir pas fait évoluer leur horaire de début et à être indexés de manière homogène sur toute la période par l’INA.

(1)

Depuis 2000 : 1,5 fois moins de sujets environ dans le JT de France 3 que dans celui de TF1 ou de France 2 ; 1,7 fois mois chez M6, 2,7 fois moins chez Arte.

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