Deux journalistes d'une chaîne télé sont en reportage sur une plage jonchée de détritus et bordée par une route surchargée d'où l'on voit des gaz d'échappement.

© Crédits photo : Alice Durand

À la rentrée, l’environnement sera de nouveau une préoccupation dans les médias

Après avoir été parfois modifiés ou interrompus par la crise de la Covid-19 pendant plusieurs mois, les contenus sur l’environnement devraient retrouver leur place dans les médias à la rentrée. Presse écrite, web, radio ou télévision… Tous souhaitent poursuivre les initiatives engagées ces dernières années.

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La machine repart doucement. « Petit à petit, nos journalistes se reconcentrent sur les sujets ‘‘environnement’’ et nous espérons un retour à la normale pour la rentrée », confie Thomas Baïetto, journaliste chez francetvinfo.fr et chargé du hashtag #AlertePollution. Lancé en décembre 2018, ce projet permet à toutes et tous d’attirer l’attention du média sur des sites possiblement pollués, grâce à un formulaire en ligne. Les signalements répétés sur des mêmes faits ont suscité, depuis le début de l’initiative, plus de soixante articles, indique Thomas Baïetto. La majorité des sujets est publiée sur francetvinfo.fr et le reste est diffusé sur franceinfo.tv. Deux canaux qui seront toujours utilisés en septembre.  

Sur France Inter, La Terre au carré, émission présentée par Mathieu Vidard, devrait également retrouver son fonctionnement habituel à la rentrée, avec davantage de sujets « sciences », annonce le journaliste. Lancée il y a un an, l’émission quotidienne remplace La Tête au carré, restée treize ans à l’antenne. La station voisine, France Culture, devrait également poursuivre ses programmes « verts » en septembre, avec le retour de La transitionchronique matinale quotidienne d’Hervé Gardette. Et celui du magazine De cause à effets, animé par Aurélie Luneau, qui s’attarde chaque dimanche durant une heure sur un sujet « environnement » en compagnie d’un ou deux invités.

Côté presse écrite, Libération continuera à l’identique d’alimenter sa rubrique « Le fil vert », créée en novembre 2018 et organisée chaque jour autour d’un format bien précis : une recommandation culturelle le lundi, un « questions-réponses » le mardi ou une actualité concernant le monde animal le dimanche… « Nous varions les formats pour une meilleure couverture », explique la journaliste Aude Massiot. À la rentrée, le service pourrait même renforcer ses effectifs.

Sur la Toile, le hashtag #Sauverleprésent, initié par les rédactions de Usbek & Rica, France Culture, Konbini et Le Parisien, sera également relancé à la rentrée. Depuis un an, ces médias travaillent régulièrement sur une même thématique : à l’issue d’une conférence de rédaction mensuelle commune, chaque média développe un angle précis en fonction de sa ligne éditoriale. « L’idée est de réunir des médias de la presse généraliste qui ne traitent pas les sujets ‘‘environnement’’ de la même manière. Cela permet de croiser nos lectorats et de renforcer les connaissances de tous et toutes sur l’urgence climatique », explique Mathieu Brand, journaliste chez Usbek & Rica et initiateur du projet. Une fois par mois, les quatre médias publient simultanément le sujet sur lequel ils ont travaillé, en renvoyant vers les publications de leurs confrères. En novembre 2019, #Sauverleprésent avait par exemple abordé les conséquences du numérique sur l’environnement à travers un sujet sur la low-tech (Usbek & Rica), une émission consacrée aux ondes électromagnétiques (France Culture), un format explicatif (Konbini) et un sujet « conso » sur le recyclage des anciens téléphones (Le Parisien).

Des programmes « verts » éclipsés par la Covid-19

Si tous ces médias poursuivent leurs programmes dédiés à l’environnement à la rentrée, ils n’ont pas traversé de la même manière la crise de la Covid-19 : maintien des programmes pour les uns, rediffusions voire interruptions pour les autres.

Chez Libération, le coronavirus n’a pas ébranlé les publications du « Fil vert » qui se sont poursuivies quotidiennement. « La crise a été en partie environnementale, il fallait continuer de traiter le sujet », explique Aude Massiot. Au même rythme que d’habitude, Le Parisien a continué d’alimenter sa rubrique environnement, avec des papiers sur le tri des déchets, la pollution de l’air ou le retour de la nature en ville.

L’offre d’autres médias a, au contraire, été bousculée par le coronavirus. Sur France Culture, la chronique La transition de la matinale a été maintenue mais l’émission hebdomadaire De cause à effets était rediffusée. Sur la Toile, le projet #AlertePollution de francetvinfo.fr a été ralenti pendant plusieurs semaines. « La couverture de l’épidémie a ‘‘écrasé’’ les autres sujets et mobilisé l’ensemble de nos journalistes », explique Thomas Baïetto. Quelques articles ont toutefois été publiés durant le confinement, par exemple sur le retour du plastique à usage unique impulsé par la crise. Hors période d’actualité chargée, deux à trois personnes se relaient pour couvrir l’environnement, car il n’existe pas de service dédié au sein de la rédaction.

« La situation était tellement chaotique que rien n’a pu se dérouler normalement. » — Mathieu Vidard

France Inter a aussi bousculé ses programmes. Pendant trois mois, La Terre au carré a laissé sa place au Grand rendez-vous, une émission d’information d’une heure trente s’inscrivant dans la continuité du journal de 13 heures. Présentée par Bruno Duvic, elle traitait d’un sujet lié au coronavirus. « L’urgence sanitaire a nécessité une réorganisation complète de la grille pour informer sur la pandémie, indique Mathieu Vidard. J’ai regretté que l’écologie passe au second plan, mais la situation était tellement chaotique que rien n’a pu se dérouler normalement. » L’environnement était toutefois abordé dans le Grand rendez-vous, qui traitait au quotidien des liens entre la biodiversité et la Covid-19. Camille Crosnier, journaliste pour l’émission, a aussi réalisé une série de podcasts d’entretiens avec des chercheurs, des philosophes ou des économistes pour penser la crise et imaginer ses répercussions sur la société et l’environnement.

Sur les ondes de la première radio privée, RTL, les deux chroniques vertes créées à la rentrée 2019 ont également été suspendues. La minute verte, de Jean-Mathieu Pernin, et C’est notre planète, de Virginie Garin, ont cessé d’être diffusées dès le début du confinement, tout comme l’émission hebdomadaire On refait la planète, animée par Vincent Parizot et de retour à l’antenne depuis le 25 mai.

Des projets d’événements ont aussi été reportés. C’est le cas des premières « Rencontres de l’écologie », que La Croix devait organiser à Angers en juin en partenariat avec France Inter. Il s’agissait de rassembler des professionnels (entreprises, associations, universitaires…) réfléchissant et travaillant sur les problématiques écologiques pour « créer des discussions avec le public et mener une réflexion profonde », explique Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef de La Croix. L’événement devrait finalement se tenir l’an prochain.

Si de nombreux programmes ont été touchés par la crise sanitaire, cette dernière n’a donc pas remis en cause la volonté affichée des médias de couvrir l’environnement. Coûte que coûte, ils réaffirment leur volonté de poursuivre cet « élan vert », visible depuis deux ans. « Ce sont des thématiques absolument centrales : notre espèce, l’‘‘Homo Sapiens’’, ne peut plus se permettre d’ignorer son impact sur les écosystèmes et le cycle climatique. Il est donc indispensable d’informer le public sur les résultats de la science et les menaces qui pèsent sur nos sociétés », souligne Mathieu Vidard, de La Terre au carré.

Une demande croissante du public

Pour Anne-Sophie Novel, journaliste et auteure spécialisée dans les questions de transition écologique, ce « virage vert » résulte de plusieurs facteurs récents : la multiplication des événements climatiques extrêmes, les alertes répétées de la communauté scientifique, la multiplication des manifestations citoyennes (« La marche pour le climat », la pétition « L’affaire du siècle »), les discours climato-sceptiques des présidents Donald Trump et Jair Bolsonaro, ou encore la démission de Nicolas Hulot. À l’échelle mondiale et selon le rapport annuel du Reuters Institute for the Study of Journalism, le dérèglement climatique est une préoccupation grave pour 69% des personnes interrogées en 2020.

Nicolas Hulot, invité de la matinale de France Inter, démissionne en direct le 28 août 2018.

Mais ce virage n’est pas encore assez visible au goût du public. En France, 57 % de la population considère que le réchauffement climatique est « mal traité » par les médias (et 32 % qu’il est « bien traité »), selon le dernier baromètre Kantar/La Croix. Or, comme en témoignent les résultats de la consultation sur l’audiovisuel public menée fin 2018 par France Télévisions et Radio France, la demande est forte. 77 % des répondants souhaitent entendre parler davantage du « quotidien » et d’engagement sur les questions d’environnement et de santé sur les ondes de Radio France. Concernant France Télévisions, cette attente est particulièrement forte chez les téléspectateurs de moins de 35 ans. « Ce sont principalement les jeunes qui insistent pour voir ces sujets apparaître dans nos programmes. Nous adapter, c’est aussi sécuriser notre lien avec eux », affirmait en octobre Takis Candilis, directeur général délégué à l’antenne et aux programmes chez France Télévisions, lors de la dernière édition du festival Médias en Seine.

France 2 a ainsi diffusé, mi-octobre, L’Émission pour la Terre. Co-présentée par Nagui et Anne-Elisabeth Lemoine, elle proposait dix gestes du quotidien pour limiter son impact environnemental. Le programme, suivi par 2,3 millions de téléspectateurs et téléspectatrices (soit 12,3% du public), représentait la quatrième plus grosse part d’audience de la soirée. Quatre reportages présentés par Hugo Clément sur France 2 et la série documentaire Green Blood sur France 5 ont également été diffusés la saison dernière.

« Le terme ‘‘changement climatique’’ donne l’impression que la situation est passive et douce alors que les scientifiques parlent bien d’une catastrophe pour l’humanité. » — Katharine Viner

Les années 1990-2000, où le dérèglement climatique et ses causes anthropiques faisaient encore débat dans les médias, nourrissant le succès de climatosceptiques comme Claude Allègre, paraissent bien loin.

C’est même la façon dont les journalistes travaillent qui change. Depuis le début de l’année, le service vidéo du Monde mesure ainsi l’empreinte carbone de chaque sujet réalisé. « Quelle crédibilité aurions-nous à parler de la crise climatique en prenant l’avion une fois par semaine pour le faire ? », s’est interrogé le journal. Pour réduire ses émissions de CO2, le service s’est imposé certaines règles : favoriser les transports en commun, ne jamais prendre l’avion pour un déplacement en métropole ou dans un pays voisin et réaliser plusieurs reportages sur place en cas de déplacement aérien.

Au Royaume-Uni, la BBC a décidé, en septembre 2018, de ne plus solliciter de personnes niant le changement climatique, partant du principe que celui-ci n’est plus à démontrer. Mais c’est surtout le Guardian qui a pris récemment les positions les plus fortes à ce sujet. La rédaction utilise désormais les termes « urgence climatique » et « surchauffe » à la place de « changement climatique » et « réchauffement climatique ». « Le terme ‘‘changement climatique’’ donne l’impression que la situation est passive et douce alors que les scientifiques parlent bien d’une catastrophe pour l’humanité », explique la rédactrice en chef Katharine Viner. Fin janvier, le quotidien a annoncé qu’il n’accepterait plus de publicité de la part d’entreprises liées aux énergies fossiles.

Si la couverture médiatique des enjeux climatiques et environnementaux s’accentue, ceux qui s’y intéressent depuis longtemps jugent le mouvement encore trop lent. « Les lignes rédactionnelles des médias restent orientées vers la prédominance de l’économie », déplore Anne-Sophie Novel, qui s’étonne que certains sujets soient encore traités sans mentionner leurs conséquences environnementales.

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