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© Crédits photo : Captures d'écran de BFM TV, CNews, LCI et franceinfo, jeudi 26 septembre.

ÉTUDE. Incendie de l’usine Lubrizol à Rouen et mort de Jacques Chirac : comment les chaînes d'info ont traité d’une double actualité

L’INA a mesuré, durant cinq jours, le temps de traitement accordé, sur les chaînes info et Twitter, au décès de Jacques Chirac et à la couverture de l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen. Le verdict de ce décryptage fait ressortir un bilan plus nuancé que les accusations « d’éclipse » de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, lancées en premier lieu.

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L’événement faisait pourtant les gros titres. Jeudi 26 septembre, la ville de Rouen s’est réveillée dans la fumée noirâtre de l’incendie de l’usine chimique Lubrizol, classée Seveso seuil haut, survenu dans la nuit aux alentours de 2 h 40. Sur place, d’importants moyens humains sont déployés pour maîtriser le feu. Les images , dont les premières sont diffusées sur BFM TV et LCI à 5 h 56, sur lesquelles apparaissent d’épaisses fumées noires sont spectaculaires, les prémices de l’événement importantes. À l’antenne des principales chaînes d’information en continu, les faits sont répétés, les futures conséquences sanitaires et environnementales brièvement évoquées.

Cet incendie aurait pu être l’actualité majeure de ce jeudi 26 septembre. Jusqu’à ce que l’AFP sonne le glas. « Jacques Chirac est mort », peut-on lire sur le flash de l’agence, émis à 11 h 57. Pour les rédactions, « une autre journée commence », résume Louis Laforge, présentateur de franceinfo, sur Twitter.

Sur les réseaux sociaux, les médias sont rapidement accusés de distorsion médiatique : alors que les hommages à l’ancien président de la République et les témoignages se multiplient, les informations portant sur l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen auraient, elles, disparues. L’événement, d’envergure le jeudi matin, ne serait plus qu’une poussière d’étoile dans la galaxie des médias l’après-midi venue.

Plusieurs médias ont constaté ce différentiel médiatique, comme Télérama. Certains ont même cherché à quantifier cette disparité entre ces deux événements, à l’image d’Arrêt sur Images, qui a étudié, vingt-quatre heures durant, le traitement médiatique de BFM TV. Le Parisien, qui a analysé les comptes Twitter d’une centaine de médias français entre jeudi 26 et lundi 30 septembre, a été le premier média à nuancer ce déséquilibre, marqué seulement dans les premières heures suivant le décès de l’ancien président. « Pour l'ensemble des médias, […] le nombre d'articles consacrés aux deux sujets a eu tendance à se rejoindre, une fois l'émotion de l'annonce de la mort passée », rapporte Le Parisien, qui relève que Russia Today, sur son site internet, est l’un des médias à s’être indigné de ce « traitement médiatique qui passe mal ».

L’INA a souhaité non seulement objectiver ce différentiel sur plusieurs jours, mais également en comprendre les raisons. Nous avons donc mesuré, du jeudi 26 au lundi 30 septembre, les différences de traitement médiatique entre ces deux événements d’ampleur sur les quatre principales chaînes d’information en continu : franceinfo, BFM TV, LCI et CNews. La plateforme OTMédia, développée par l’INA, qui suit l’apparition et la propagation d’une information, montre que l’actualité a été écrasée le jeudi 26 septembre par l’annonce du décès de l’ancien président de Jacques Chirac, qui domine également sur trois des quatre jours suivants. À l’exception des toutes premières heures suivant le décès de Jacques Chirac, l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen n’a toutefois jamais disparu des antennes.

Jeudi matin, entre dix heures et midi, l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen occupait 62 % du temps d’antenne. Mais après l’annonce du décès de Jacques Chirac, le sujet s’efface rapidement au point de disparaître complètement à partir de 14 h et jusque minuit.

Jeudi 26 septembre après-midi, le décès de Jacques Chirac éclipse le reste de l’actualité.

Cet effet d’éclipse médiatique, provoqué par le décès de l’ex-chef d’État, ne perdure toutefois pas. Alors que les différences de traitement médiatique sont relativement similaires sur les journées du jeudi et du vendredi, considérées dans leur globalité, la médiatisation de ces deux événements finit par s’équilibrer le samedi. La majeure partie du temps d’antenne est même accordée à d’autres sujets d’actualité.

Durant quatre jours, plus de la moitié du temps d’antenne est consacrée à Jacques Chirac.

L’hommage populaire du dimanche 29 septembre et le deuil national du lundi 30 septembre redonnent ensuite au décès de Jacques Chirac une place prépondérante dans l’actualité, au détriment de l’incendie de l’usine Lubrizol (plus de 50 % du temps d’antenne consacré à Jacques Chirac ; respectivement 5 % le dimanche et 7 % le lundi à l’usine Lubrizol), alors que sur les réseaux sociaux l'intérêt grandit quant à l'accident, ses conséquences, et le traitement médiatique de celui-ci.

À partir de samedi, il est plus question de l’incendie de l’usine Lubrizol que de Jacques Chirac sur Twitter.

Sur Twitter, le 26 septembre, la mort de Jacques Chirac occulte complètement l’incendie de Rouen, avec une estimation de plus de 120 000 tweets entre 12 h et 13 h. Le lendemain, contrairement aux médias d’informations en continu, on y parle autant de l’incendie de l’usine Lubrizol que de l’ancien président. L’incendie est même davantage évoqué dès le samedi 28 septembre, avec un rapport de 1 à 2 pour cette journée.

Un traitement plus équilibré entre les deux événements pour BFM TV et franceinfo.

Sur les cinq jours, BFM TV est la chaîne d’information en continu qui a accordé le plus d’importance à l’incendie, avec une moyenne de 13 % de temps d’antenne dédié à Lubrizol, et 56 % à Jacques Chirac, soit un rapport d’environ 1 à 4. Samedi 28 septembre, l’usine Lubrizol y occupe même une place prépondérante (15% de son temps d’antenne), contrairement aux trois autres médias. « Notre format consiste à traiter l'événement qui vient de se produire, c'est la première promesse qui est faite à nos téléspectateurs. C'est ce que nous avons fait pour l'incendie de Rouen et le décès de Jacques Chirac. La balance entre ces deux actualités s'est rééquilibrée ensuite, c'est l'avantage d'une chaîne d'information en continu », explique Céline Pigalle, directrice de la rédaction de BFM TV. Ce résultat s’explique aussi, selon Pascal Froissart, maître de conférences en information-communication à l’université Paris-VIII, par le fait que les images de l’incendie permettaient un « traitement visuel et esthétique de la catastrophe », conforme à l’identité de BFM TV. 

La chaîne de télévision franceinfo accorde un traitement presque similaire, avec un temps d’antenne pour Lubrizol de 12 %, contre 53 % pour le décès de Jacques Chirac, soit un même rapport de près 1 à 5. Pour Alexandre Kara, directeur de franceinfo pour l'édition TV, le numérique a surtout permis d’équilibrer le traitement médiatique : « À la télévision, jeudi 26 septembre, le breaking news emporte tout sur son passage. La couverture de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen était faible. Mais grâce au délinéarisé, sur notre site internet, la hiérarchisation de ces deux événements était plus cohérente, plus équilibrée. » 

Le différentiel de médiatisation le plus important apparaît sur CNews : la chaîne d’information a accordé huit fois plus de temps à l’ancien président qu’à l’incendie de l’usine Lubrizol.

Mise en récit et hiérarchisation de l’information

Comment expliquer cette domination médiatique ? Pour Thierry Devars, maître de conférences en science de l’information et de la communication au Celsa, la mort de Jacques Chirac, au-delà de son statut de personnalité politique de premier plan, est surtout un événement qui « fait appel à un passé commun », permettant de réunir les téléspectateurs autour d’un élément fédérateur, où la dimension émotionnelle est mise en valeur. « Cette logique d'audience s'appuie sur des ressorts classiques de l’information télévisuelle et permet la mise en récit d’un événement. » Elle fonctionne au moment où il y a de la « matière propice à sa mise en œuvre : une figure hautement symbolique relevant du premier rang du champ politique », analyse le chercheur. Un élément que confirme la directrice de la rédaction de BFM TV : « Jeudi, nous étions à 3 % de part d'audience, contre 2,3 % en moyenne. Ces scores recueillis prouvent qu'il y avait un réel intérêt pour le décès de Jacques Chirac. »

« L’incendie à Rouen apparaît comme un événement local aux conséquences encore abstraites »

Thierry Devars

 

Inversement, la mise en récit est beaucoup plus complexe pour l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, « difficile à traiter médiatiquement », selon Thierry Devars. Céline Pigalle confirme : « Les informations arrivaient au compte-goutte. C'était très compliqué d'avoir des informations fiables. Les experts n'avaient pas d'éléments pour analyser ce qui était en train de se produire. » Même constat pour Alexandre Kara, de franceinfo : « À midi, ce jour-là, on ne connaît pas encore la gravité de l’incendie. Peut-être que nos équipes ont sous-estimé l’événement, mais on ne connaissait pas encore les dangers de cette pollution et la nature des produits. »

Face au décès de Jacques Chirac, l’incendie est soudain apparu comme un événement local aux conséquences encore abstraites. « Cet incendie n’a pas donné lieu à des informations notables et traitables. Il n'y a pas eu de victime qui aurait pu donner lieu à une logique de captation d'image, ou de débats suffisants pour attirer l'audience », reprend Thierry Devars.

 

« Les informations arrivaient au compte-goutte. C'était très compliqué d'avoir des informations fiables. Les experts n'avaient pas d'éléments pour analyser ce qui était en train de se produire »

Céline Pigalle

Une position que partage Thierry Rabiller, rédacteur en chef de Paris-Normandie, seul quotidien ayant fait sa Une sur l’incendie de l’usine Lubrizol, vendredi 27 septembre. « Notre profession fonctionne beaucoup au drame. Quand on a su que l’incendie était essentiellement matériel, avec des émanations de fumées, mais qu’il n’y avait eu aucune victime, pour la plupart des médias extérieurs à la Normandie et à Rouen, ce n’était plus très grave, c’était un feu d’usine. » Dans un article, le quotidien régional a d’ailleurs montré à quel point « le désintérêt soudain des médias nationaux » a vivement été critiqué par la population de Rouen et ses environs.

Cette médiatisation contrastée met aussi en lumière des pratiques journalistiques quotidiennes : la création d’un événement médiatique et la hiérarchisation de l’information. Thierry Devars rappelle ainsi que « chaque jour dans les rédactions, des choix et des lignes éditoriales sont posés, sans que les logiques de mise en visibilité ou d’invisibilité soient forcément commentées ».

Pour le chercheur Pascal Froissart, cette hiérarchisation est certes visible avec ces deux événements d’ampleur mais difficile à critiquer. « Le grand public s'informe toujours de manière thématique, c'est ce que l’on appelle « l'exposition sélective ». Les critiques viennent donc de ceux qui estiment que le thème qui les préoccupe n'a pas été assez évoqué, parce qu'ils sont proches du lieu, de l'objet, ou inquiets sur un plan environnemental ou politique. Cela ne veut pas dire que leur vision est objective. La critique de la hiérarchie de l'information est une critique subjective par essence, mais elle est difficile à mesurer. » Le chercheur souligne que cette disparité médiatique est aussi un moyen pour certains de renforcer la défiance envers les journalistes fondée sur l’idée d’une « connivence entre journalistes et politiques, qui passeraient plus de temps à parler du décès d’un ancien président que d’une catastrophe majeure ».

Alors qu’il était encore trop tôt jeudi pour analyser en profondeur les conséquences de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, les médias d’information se sont concentrés sur un événement auquel ils se sont préparés de longue date. Que ce soit en presse, en télévision ou en radio, « quand un ancien président de la République décède, c'est une sorte de tsunami », explique Jean-Philippe Baille, de la radio franceinfo. « Un travail a été fait en amont, toute une rédaction se mobilise. C'était un événement attendu. »

La boîte à outils

OTMedia (Observatoire transmédia) traque l’apparition, la propagation et les relais d’une information. Cette plateforme permet la collecte, le traitement, la recherche et l’analyse transmodale de plus de 1 500 flux d’information d’actualité français provenant de la télévision, de la radio, du web, de la presse, de l’AFP et de Twitter. Les contenus des radios et des télés sont automatiquement retranscrits avec le logiciel du LIUM(1).

Pour réaliser cette analyse, les événements « Jacques Chirac » et « Lubrizol » ont été définis par un ensemble de termes spécifiques déterminés manuellement. Exemples de mots utilisés pour détecter l’événement « Jacques Chirac » : « Jacques Chirac », « ancien président », « hommage », « dissolution », « Quai Branly »…

S’agissant de « Lubrizol » : « Rouen », « seveso », « usine », « fumée »...

L’apparition de chaque terme est repérée dans la transcription télé, réalisé dans le cas présent 24 h/24. Une estimation de densité est ensuite réalisée pour cerner les moments où le sujet est traité. Les paramètres de cet algorithme ont été validés à la suite d’une comparaison avec un décompte humain des temps d’antenne.

Ces résultats automatiques comportent quelques biais connus et maitrisés. Les chiffres concernant le temps d’antenne consacré au décès de Jacques Chirac sont légèrement sous-estimés, de l’ordre 5 %. Jeudi 26 septembre, quelques brefs passages sur le décès de Jacques Chirac ne sont ainsi pas détectés.

Ces mêmes termes sont également recherchés sur Twitter, selon une méthode mise en place à l’INA permettant de scanner 50 % des tweets en français émis sur la plateforme de microblogging, statistiquement représentatifs de l’intégralité du contenu.

Remerciements : Béatrice Mazoyer pour les tweets, le Lium pour le logiciel de transcription, ainsi que Pierre Letessier et Denis Rakulan pour son intégration technique avec OTMedia.

Une première étude de ce type a été réalisée sur la journée du 16 mars, durant laquelle se déroulait une manifestation de « gilets jaunes » et la « Marche du siècle ».

(1)

LIUM ASR systems for the 2016 Multi-Genre Broadcast Arabic challenge, Natalia Tomashenko, Kévin Vythelingum, Anthony Rousseau, Yannick Estève, 2016 IEEE Spoken Language Technology Workshop (SLT)

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