Photographie d'illustration avec une main tenant en premier plan un smartphone avec le logo Facebook. En arrière plan, on voit un écran avec la représentation du coronavirus SARS-CoV-2, responsable du Covid-19.

La crise sanitaire mondiale pousse Facebook à modifier son approche éditoriale vis-à-vis des médias.

© Crédits photo : Olivier Douliery / AFP

Le Covid-19 pousse Facebook à assumer un rôle plus éditorial

Éditorialement et financièrement, Facebook se rapproche à nouveau des médias d’informations. Quitte à briser un tabou absolu pour l’entreprise de Mark Zuckerberg : assumer publiquement un rôle éditorial.

Temps de lecture : 4 min

La pandémie de Covid-19 changera- t-elle quelque chose à la relation que Facebook entretient avec les médias ? Jusqu’il y a peu, leur interdépendance relative a surtout profité surtout au premier, mais la crise sanitaire liée au Covid-19 pourrait bien faire évoluer la dynamique de cette relation « amour-haine ».

À juste titre, la crise sanitaire fait craindre à Facebook une augmentation des contenus volontairement faux, et donc de se retrouver à nouveau sur le banc des accusés. Échaudé par les précédents du Brexit et de la présidentielle de 2016 aux États-Unis, le réseau social veut cette fois agir immédiatement. D’où un resserrement des liens, déjà nombreux, avec la presse. Ce rapprochement prend deux aspects : financier et éditorial.

Financier d’abord, puisque Facebook a décidé de nouvelles aides (dont une réorientation des moyens déjà engagés vers les médias des pays les plus touchés par le Covid-19) et un nouveau fonds pour les services de fact checking. Près de 900 000 dollars ont ainsi été répartis entre 21 projets sélectionnés par Facebook et l’International Fact-Checking Network, dont 40 000 dollars pour le journal gratuit 20 Minutes en France et son projet « Oh My Fake » (production de vidéos, podcasts, stories autour du Covid-19).

Un rapprochement éditorial spectaculaire

C’est cependant le volet éditorial qui est le plus spectaculaire. Pour opérer ce rapprochement, Facebook a publié un guide de bonnes pratiques destiné aux « partenaires médias » à l’occasion de la pandémie. Guide dans lequel on trouve surtout des conseils pour… produire des contenus sur Facebook et Instagram. La page hébergeant le guide invite même à mettre en avant la collecte de fonds de réponse solidaire au Covid-19 organisée par Facebook en faveur de l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Mais c’est concernant la presse en particulier que l’évolution est la plus décisive : le réseau social a mis en ligne un portail spécifique qui rassemble les informations à propos du Covid-19 « publiées par des sources et médias de confiance ».

Sur son guide, Facebook conseille surtout comment utiliser les différents outils qu’il a développés.
Sur son guide, Facebook conseille surtout comment utiliser les différents outils qu’il a développés. Crédits : Facebook / Capture d’écran.

Ce principe — sélectionner les contenus fiables sur un sujet donné — est précisément celui de Facebook News, lancé en octobre 2019. Un service pourtant seulement disponible aux États-Unis à l’heure où nous écrivons ces lignes. La pandémie du Covid-19 a donc accéléré les choses pour l’extension du service à d’autres pays. Néanmoins, pour faire fonctionner Facebook News aux États-Unis, le réseau social dit avoir recruté des « journalistes expérimentés », ce qui n’est pas (encore) le cas en France. Pour pallier ce manque, Facebook a dû recourir dans l’urgence à un service tiers : Upday, un agrégateur d’informations présent sur les téléphones Samsung, que le fabricant a développé en partenariat avec l’éditeur allemand Axel Springer. Le service fonctionne de la même manière que « Facebook news » : tous les jours, des journalistes opèrent une sélection d’informations, laquelle est alors proposée aux utilisateurs et utilisatrices du service.

À défaut de « journalistes expérimentés » recrutés en son sein, Facebook compte sur un service extérieur pour remplir les actualités à la Une de sa page d’information.
À défaut de « journalistes expérimentés » recrutés en son sein, Facebook compte sur un service extérieur pour remplir les actualités à la Une de sa page d’information. Crédits : Facebook / Capture d’écran.

En France, Facebook joue donc dorénavant un rôle actif dans la sélection et la distribution d’informations à propos du Covid-19. Autrement dit un rôle éditorial, tout en refusant de se voir reconnaître le statut juridique d’éditeur. Et pour cause : d’énormes responsabilités incomberaient alors au réseau social.

Pourtant, cet équilibre semble impossible à tenir. D’autant que Facebook joue de fait un rôle éditorial depuis des années.

Une plateforme au statut flou

Depuis 2015, les efforts de Facebook pour retenir le public le plus longtemps possible sur sa plateforme (vidéos live, « articles instantanés »…) ont abouti à une contradiction fondamentale, comme l’expliquait en septembre 2018 Nathalie Pignard-Cheynel dans un article publié sur La Revue des médias. « Dans cette logique d’économie de l’attention, Facebook se heurte à un obstacle [...] : son statut d’intermédiaire. Dans la relation que la plateforme entretient avec les médias, elle ne devrait être qu’un lieu de passage, une mise en lien (hypertexte) qui conduit le public au final vers les sites d’information. » En développant des outils de publication, Facebook est en effet sorti de ce rôle de « simple » intermédiaire.

Cette ouverture auprès des médias n’a cependant pas duré. En 2016, l’élection de Trump et le Brexit passent par là. Dans les deux cas, Facebook est accusé d’avoir favorisé, en raison de son architecture, la circulation de contenus manipulatoires. Ainsi, « si Mark Zuckerberg a longtemps refusé catégoriquement toute étiquette de média, il a finalement dû se résoudre à reconnaître, notamment devant le Congrès américain, la part de responsabilité éditoriale de sa plateforme », écrit la professeure en journalisme numérique.

Dès lors, « la plateforme entend à l’avenir éviter les débordements et restaurer la confiance envers ses utilisateurs et ses clients, les annonceurs ». Pour ce faire, le réseau social prend deux directions : d’abord, une baisse de visibilité pour les médias via un changement algorithmique. Ensuite, la production de contenus d’informations spécifiquement pour le réseau social : « L’exemple le plus saillant est le lancement de plusieurs émissions d’information […] en partenariat avec des chaînes telles que CNN, ABC ou Fox News. »

En 2020, c’est donc à l’occasion d’une autre crise propice à la circulation de contenus manipulatoires, la pandémie de Covid-19, que ce rapprochement éditorial entre Facebook et la presse se poursuit.

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