collage couvertures fanzines

Collage réalisé avec les couvertures de Résiste ! (2014), Adventures in menstruating (Chella Quint, 2005), Psychoses menstruelles (Sisca Locca, 2019) et La Bûche (Léandre Ackermann & Fanny Vaucher, 2015).

© Crédits photo : La Fanzinothèque ; Justine Babut.

Le grand réveil du fanzine

Dans les médias, c'est le beau-bizarre, venu là par hasard. On pensait que le numérique signerait son arrêt de mort, internet lui aura finalement permis de respirer encore. Rencontre avec les créateurs de ces micro-publications qui résistent grâce à la passion.

Temps de lecture : 8 min

18 heures dans la micro-librairie du Fanzinarium, rue des Vignoles, à Paris. Plein mois de novembre. Un homme d’une trentaine d’années, chemise déboutonnée jusqu’au nombril, fait son entrée. Avec ses cheveux en pétard, on le croirait tout droit sorti d’une case de bande dessinée. Il court, trébuche sur la marche puis dépose cinq livrets gris sur le comptoir. « C’est mon zine, c’est anonyme, vous le prenez ! » L’original repart aussi vite qu’il est arrivé. « Enchiridion pour un pape François », indique la couverture. Yann, le cofondateur du lieu, feuillette la dizaine de pages agrafées à la va-vite. Des dessins de nu au stylo bic, une nuée de poèmes tantôt français, tantôt espagnols, quelques mots-valises absurdes… « Des trucs comme ça, j’en reçois tous les jours. »

Contraction de « fan » et « magazine », le fanzine est une publication indépendante et non professionnelle élaborée par des passionnés, pour d’autres passionnés. Certains ont une périodicité, bien que souvent anarchique. D’autres sont des « one shot », étoiles filantes de l’auto-édition. Parce qu’ils sont fabriqués à la main, on les reconnaît à leur esthétique do-it-yourself (DIY) où ratures et graffitis se mêlent aux collages et calligraphies.

En deux ans d’existence, le Fanzinarium a accumulé une collection hétéroclite de 4 000 ouvrages. « Notre ambition, c’est de valoriser ces trésors tout en créant du lien social, résume Yann, l’un des quatre cofondateurs. Nous organisons tous les mois des vernissages au cours desquels le public peut venir directement à la rencontre de fanzineux actifs, qui seraient, selon nos estimations, entre 300 et 600 en France. » Une preuve de la vitalité du fanzine, pourtant mis en danger par l’arrivée des réseaux sociaux.

Le fanzine est mort, vive le fanzine !

Le fanzine a vécu de multiples vies. Tout commence aux États-Unis dans les années 1930. Lassés que leur genre de prédilection soit relégué au rang de sous-littérature, des fans de science-fiction entament des correspondances, partagent leurs connaissances, se rencontrent parfois. De ces réunions naissent les premiers clubs de fans et avec eux, les premiers « zines », très expérimentaux.

Il faut attendre une quarantaine d’années pour voir s’élargir le champ des possibles. Dans la foulée de mai 1968, le fanzine devient un objet de contestation politique que les étudiants se passent de main en main. S’ensuit le mouvement punk où anarchistes, antifascistes, féministes et autres idéalistes plongent dans l’encre leurs idées et leurs colères. Puis les années 1990, âge d’or d’un fanzine plus graphique, avec les débuts de la BD alternative. Au cours de ces années, une thématique reste comme un fil rouge : la musique rock, longtemps considérée comme l’antithèse du politiquement correct.

Internet entre en jeu dix ans plus tard. Les plus pessimistes prédisent la mort du fanzine. Plus pratique de fouiller sur des forums que dans les recoins les plus obscurs de son disquaire pour se tenir informé des sujets qui nous tiennent à cœur. Les pratiques sont bouleversées mais les fanzineux découvrent de nouveaux terrains de jeux. 

Bruno, cofondateur de Zines de France, un projet collaboratif de catalogage en ligne de fanzines de supporters, y voit un tournant. « Pour la saison 1994-1995, nous avons recensé un total de 189 numéros. Dix ans plus tard, pour 2004-2005, nous n’en comptons plus que 74 », détaille ce Niçois, avant de souligner un retour en force du fanzine sur les trois dernières années. Pour lui, internet est à la fois la main qui tue et la main qui soigne. « L’instantanéité du numérique a convaincu le public de s’en servir comme canal d’archive et de communication. Maintenant, la situation inverse se produit. Les supporters cherchent à nouveau à graver sur le papier l’histoire de leur club et de leurs groupes », analyse le passionné.

Graph, rock et féminisme

Du côté de la Fanzinothèque de Poitiers, qui se donne pour mission depuis plus de trente ans d’archiver les fanzines, en grand majorité francophones, on dresse le même bilan. « Il y a eu une vraie période de creux, en particulier sur la scène musicale, en raison de l’arrivée de MySpace. Les titres de fanzines liés à des groupes de musique ont chuté de 80 % dans les années 2000 », se souvient Marie Bourgoin, cofondatrice du lieu.

Passage obligé pour les créateurs, la Fanzinothèque reçoit entre 50 et 70 nouveaux titres par mois. La moitié sont des « graphzines », réalisés par des étudiants en école d’art. 35 % restent des zines musicaux. « Dans les 15 % restants, on trouve de plus en plus de fanzines queers, féministes, écolos... Toutes ces valeurs que beaucoup estiment mal défendues dans la presse mainstream », note la fanzinothécaire. 

Derrière elle, l’étagère remplie des derniers ouvrages reçus confirme ses dires. Ici, coincé au milieu d’une dizaine de publications rock, un « one shot » listant tous les concerts du groupe angevin Les Thugs. Là, Contre-écrou, le fanzine vélorutionnaire briochin rempli d’histoires vraies et de dessins. Juste à côté, une enquête sur l’héritage des Riot Grrrls, ces féministes punks des années 1990 qui se sont emparées de la scène underground américaine, devenant une référence dans le fanzinat.

étagère de la fanzinotheque à poitiers
Depuis 1989, La Fanzinothèque (Poitiers) a archivé plus de 60 000 fanzines. Crédit : Marine Slavitch.

Il y a vingt ans tout pile, ces rebelles publiaient leur manifeste dans le fanzine Bikini Kill : « Parce que dans tous les médias, nous sommes giflées, décapitées, moquées, objectivées, violées, banalisées (...) lorsque nous prenons un stylo, nous créons la révolution. »Les zines s’inventent dès lors comme une solution pour reprendre la main sur son propre récit. « Malgré l’arrivée d’internet, qui aurait pu permettre de faire entendre de nouvelles voix, il y a toujours aussi peu de diversité dans les médias, soupire Marie Bourgoin. La récente augmentation des zines queers et féministes est une preuve de l’urgence à se réapproprier la parole. »

Ces difficultés à renouveler le récit médiatique ont pu pousser quelques journalistes à quitter la profession pour se lancer dans le fanzinat. C’est le cas de Fanny Vedreine, une ex-pigiste aujourd'hui serveuse dans un bar de Pigalle, à Paris, et autrice sur son temps libre. « Avant, on me disait de choisir des sujets plus mainstream, on me censurait tout le temps. J’en ai eu ras-le-bol. J’ai dit merde à la presse à la française misogyne et j’ai créé mon propre espace. » Résultat ? Le String, un recueil semestriel qui laisse carte blanche aux autrices et artistes pour parler rock et féminisme, le tout avec des encres naturelles sur du papier recyclé.

« Un fanzine, c’est fait pour inonder la Terre »

Son message, Fanny Vedreine le fait aussi passer grâce aux réseaux sociaux. « Peu importe ce que tu fais. Avoir un compte Insta, c’est obligatoire. » Sur le compte du String, le fanzine s’incarne. À la une, un entretien vidéo avec la cofondatrice de Cartelle Disques, un label dédié aux projets musicaux de femmes, personnes trans et non binaires. Plus bas, une story sobrement intitulée « VNR » dans laquelle la jeune femme confie son épuisement « de voir les mecs systématiquement nous couper la parole sur les plateaux TV ».

« Mon fanzine, une enveloppe kraft, et j’envoie tout ça »

En lui envoyant directement un message privé sur Instagram, ses followers peuvent lui commander la dernière édition de l’ouvrage. « Je fais des petites virées à La Poste chaque semaine. Mon fanzine, une enveloppe kraft, et j’envoie tout ça », sourit l’ex-journaliste. En moyenne, Fanny écoule 500 exemplaires à chaque numéro. Son passage sur la plateforme de financement participatif KissKissBankBank lui a par ailleurs fait bénéficier d’une certaine notoriété lors de son lancement.

Ce qui aurait pu apparaître comme une hérésie pour la radicale-fanzinothécaire Marie Bourgoin n’est est pas une. « Internet offre de la visibilité, et un fanzine, c’est justement fait pour inonder la Terre », affirme-t-elle. La question de la vente ne se règle cependant pas par le simple fait d’ouvrir un compte Instagram. « L’achat se déclenche souvent lors d’une rencontre physique avec l’objet ou à l’occasion d’un dialogue avec son créateur. La diffusion du fanzine reste compliquée. »

Pour les micro-publications indépendantes, difficile de trouver des librairies acceptant de mettre en avant des recueils sans ISBN, fabriqués avec des bouts de ficelle et dont les pages sont souvent si chargées qu’on ne sait où y apposer un tampon ou un numéro. Seule solution, se tourner vers les petites librairies spécialisées, les concept-stores, les disquaires, ou carrément venir chercher son lectorat lors de festivals dédiés à la micro-édition.

Certains fanzineux disposent aussi de bonnes fées pour mettre en avant leurs créations auprès d’une communauté déjà passionnée. Sur la scène de l’illustration, ces chasseurs de fanzines s’appellent Jean Dalin, Yann Quelennec et Jules Tirilly. Ce soir de novembre, les trois garçons présentent leur projet de zine-box au Fanzinarium. Le concept tient dans le nom, Un Fanzine Par Mois. « Il est difficile de trouver des zines de BD quand on n’a pas le temps de fouiller ou d’aller en festival. Alors nous, on fait le taf pour vous. Tous les mois, on choisit un fanzine qui nous plaît et on l’envoie directement dans votre boîte aux lettres », explique Jean.

Les trois copains présentent les différentes formules d’abonnement à leur box en parlant en canon. Rencontre du troisième type entre la start up et les artistes. En trois ans d'existence, ils ont (presque) toujours été à l’équilibre. « Cela veut dire qu’on ne perd pas d’argent sur l’achat du fanzine, la production de l’article et l’envoi, pas qu’on en gagne », précise Jean. Le projet n’est qu’un à-côté pour les jeunes hommes, qui ont chacun leur activité. Avec environ 50 abonnés permanents à leur actif et un pic à 100 certains mois, les adeptes font partie de la micro-communauté du graphzine, même si la box commence doucement à séduire quelques curieux.

Renouveau VS élitisme underground

Une cigarette entre les doigts, devant la vitrine du Fanzinarium, Guillaume Soulatges écoute, intrigué, le discours des jeunes hommes. S’il comprend leur démarche, cet auteur-illustrateur doute qu’internet en tant qu’outil de communication de masse puisse s’adapter à des démarches minoritaires. « Pour moi, le lien entre l'éditeur et le lectorat, c'est un lieu, la librairie. C'est là que tout se passe, insiste ce fanzineux. Quand tu fais des livres à parfois juste 50 exemplaires, ils s'adressent à un public qui va en librairie, pas aux touristes du web, qui cherchent devant quelle série à la con ils vont pouvoir s'emmerder. »

« C’est une société secrète, une communauté inavouable »

Guillaume est un élitiste underground. Il aime les publications que l’on se passe sous le manteau, celles que l’on passe du temps à chercher et dont on ne parle pas trop fort. « C’est une société secrète, une communauté inavouable. » Aujourd’hui, cet artiste a le sentiment que le sens de la pratique se perd. « C'est devenu un moyen pour des aspirants graphistes de montrer leur travail, un book avec des prétentions plus qu'une forme d'expression en soi, ou une posture plutôt qu'une conduite esthétique. »

Côté esthétique, justement, si les collages, les accumulations et le DIY restent bien présents dans les fanzines du XXIe siècle, il semble que ceux-ci se soient assagis. « Chaque génération se construit en rébellion par rapport à l’ancienne, souligne Delphine, cofondatrice du Fanzinarium. Celle-ci est très soft et girly. Elle aime les couleurs pastel, les ronds, les paillettes... » Effet Instagram et Pinterest. De là à dire que tout était mieux avant ? « J’ai l’impression que la production actuelle est assez tiède et consensuelle. Mais je disais déjà cela il y a vingt ans », sourit Guillaume Soulatges. Pour remarquer les trésors, il faut parfois prendre un peu de recul.

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