Avec les étudiants de première année de l'école de journalisme de Lille, le 14 avril 2023.

« Qu’est-ce qui distingue le militant du journaliste ? » Les étudiants de première année de l'École de journalisme de Lille entament la réflexion, le 14 avril 2023.

© Crédits photo : Sidonie Sigrist

Climat : la transition pédagogique de l’École de journalisme de Lille

Les quatorze écoles de journalisme reconnues par la profession ont signé la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence climatique. Et amorcé une mue pédagogique. Reconnue pour sa filière journalisme scientifique et son master pro « Climat et Médias », l'ESJ Lille a aussi musclé son programme pour la filière généraliste. Reportage.

Temps de lecture : 7 min

« Les médias cadrent et transmettent les informations sur le changement climatique. Ils ont un rôle crucial dans la perception qu'en a le public, sa compréhension et sa volonté d'agir. » Ce 14 avril, c’est par cette citation, issue du sixième rapport du GIEC, que Juliette Quef présente à la quinzaine d’étudiants de M1 de l’École supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, l’enjeu de la journée. Cofondatrice du média Vert, la journaliste commence par les interroger sur ce qui les a marqués dans l’actualité récente. Une étudiante juge décevante la couverture des « mégabassines » à Sainte Soline : « Certains médias n’ont parlé que des affrontements sans rappeler les enjeux liés à l’utilisation de l’eau. » Sa camarade évoque la médiatisation du dernier rapport du GIEC, résumé dans une dépêche AFP par une phrase alarmiste, un raccourci repris dans toute la presse. Un autre mentionne un reportage sur RMC lié à la tarification progressive de l’eau et l’interview d’un usager déclarant réaliser qu’entretenir sa pelouse n’a plus aucun sens. « C’est tout bête mais ça soulève la question de à qui l’on donne la parole et comment on se met à la hauteur des gens pour décrypter un sujet complexe. » Sa voisine loue le travail de vulgarisation de la journaliste Salomé Saqué chez Blast et la détermination de l’activiste Camille Etienne.

Une transition sur-mesure pour Juliette Quef qui relance : « Qu’est-ce qui distingue, justement, le militant du journaliste ? » Les réponses fusent, unanimes : « la diversité des sources », « la déontologie », « la distance critique par rapport à son sujet » en opposition à « la défense d’une cause », « la communication », « la posture personnelle » pour le militant.

Juliette Quef s’appuie sur les différents points de la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. Elle conseille : « Ce document peut vous servir de repère ». Le premier enjeu défendu dans le texte est de traiter du climat, du vivant et de la justice sociale de manière transversale, systémique. Exit la logique de « rubrique ». Elle les sonde : « Comment parler du changement climatique ? Quel vocabulaire choisir ? » L’une des étudiantes rebondit : « François Gemenne [co-auteur des derniers rapports du GIEC, venu prononcer une conférence en septembre 2022, NDLR] nous avait encouragés à parler de "crise" ». Sa voisine poursuit : « Mais si le GIEC parle de " climate change ", n’est-ce pas le terme à employer ? » Pour une autre étudiante, c’est l’usage du terme « stock » et « ressources » qui l’interroge : « Le terme ressource halieutique est peut-être plus fleuri mais il fait quand même écho à quelque chose dans lequel on puise. Comme si les poissons existaient pour être pêchés ! » Juliette Quef abonde : « Le terme population est effectivement plus adapté » et conclut : « Notre travail, c’est à la fois de réfléchir à la façon dont on transmet une information et à l’effet que l’on veut produire. Personnellement, je préfère parler d’"urgence climatique" car ça engage une action, une réaction. »

« Ça, c’est dans la rubrique environnement ? »

La journaliste projette à présent au tableau un large corpus d’articles de presse et de reportages télé. L’exercice : détecter les biais et les écueils de certaines productions. La lecture d’article du Monde — « Dans le désert marocain, l’homme Saint Laurent impose sa sobriété » — suscite de nombreuses réactions. « Le titre est trompeur, surtout quand on sait que les invités sont venus en avion, voire en jet privé » relève une étudiante. La chute de l’article, qui mentionne la neutralité carbone revendiquée du défilé par Kering (propriétaire de la marque), fait aussi réagir : « Ça fait un peu com’ de répéter le discours de Kering sans le confronter », souligne une autre étudiante. Juliette Quef abonde : « Cela aurait pu faire l’objet d’un autre angle ou d’un encadré, d’aller vérifier concrètement ce qu’impliquait cette " neutralité carbone "… » Un article du Parisien — ​​​​​​ Comment prendre l’avion sans trop culpabiliser — suscite aussi l’ironie des étudiants. « Ça, c’est dans la rubrique environnement ? » s’étouffe l’un d’eux. Juliette Quef donne aussi des exemples à suivre. Avec des sujets sur la disparition des insectes (Reuters), les espèces menacées en France (France TV info), ou encore le changement climatique expliqué aux enfants (New York Times), elle démontre aux étudiants la variété des angles et des formats auxquels se prête le changement climatique. Certains sont enthousiastes, d’autres plus inquiets : « Je ressens le poids des responsabilités sur ces questions-là et ça me stresse de ouf, témoigne Céleste à la pause déjeuner. C’est un sujet qu’on devra traiter, qu’on soit en éco, en société... »

« Connaissez-vous le concept d’éco-anxiété ? En éprouvez-vous les effets ? » interroge Juliette Quef, au retour dans la classe. La majorité d’entre eux lève la main. L’une des étudiantes regrette que ce terme soit trop « rabâché » et associé à leur génération. Et déplore surtout son caractère « psychologisant et dépolitisant ». La jeunesse n’a pas le monopole de l’éco-anxiété, précise Juliette Quef, pas plus que telle ou telle classe sociale.

Selon la formatrice, le journalisme de solutions peut être une piste intéressante pour sortir du catastrophisme (sans tomber pour autant dans le « rassurisme »). « Mais attention, cela n’a rien à voir avec le journalisme des bonnes nouvelles », précise t-elle. « Il ne s’agit pas de mettre en avant une entreprise ou une personne au comportement héroïque mais d’éprouver une solution dans ses moindres recoins et d’interroger sa réplicabilité. » La journée se conclut par un atelier « conférence de rédaction ». Les étudiants proposent, par petits groupes, des idées de sujets « solutions » liés à l’un des thèmes imposés par la formatrice : l’eau, les puits carbone et les gaz à effets de serre. En fin de journée, ils sont enthousiastes. « J’ai enfin compris comment fonctionnait le GIEC et j’ai moins peur de me plonger dans un rapport scientifique », confie une étudiante.

Tronc commun

La veille, la séance était en effet plus théorique. Les élèves ont été familiarisés avec les mécanismes du changement climatique, les ordres de grandeur, le fonctionnement du GIEC, les clefs pour décrypter un rapport scientifique et identifier des sources fiables… Cette formation sur deux jours, commune à toute la promotion, est une première à l’ESJ et a vocation à rester dans le tronc commun. Reconnue pour sa filière scientifique et son master pro Climat et médias, l’école lilloise voulait marquer le coup cette année. Le 30 septembre 2022, c’est à Loup Espargilière, cofondateur du média Vert et l’une des chevilles ouvrières de la Charte, que Rafaële Brillaud, journaliste scientifique et responsable pédagogique, a confié la leçon inaugurale. Tous les étudiants de M1 ont par ailleurs réalisé une fresque du climat. Enfin, le Master journalisme scientifique a été étoffé, allongé sur deux ans, avec un recrutement spécifique et un enseignement commun à tous les médias en première année. Une façon de booster aussi le niveau scientifique de l’ensemble de la promotion. « Moi, à la base, je ne suis pas venue pour faire des sciences mais pour apprendre un max d’outils, confie Eva devant l’école. Tout ça nourrit aussi un questionnement sur mon travail. Je veux être journaliste inter’ [international, NDLR] mais ça me paraît insensé de prendre l’avion pour passer deux jours en Chine. Je ne le prends pas pour partir en vacances. J’ai envie qu’il y ait du sens, une cohérence, entre mon métier et mes convictions. » Céleste, aussi, est en plein questionnement : « Est-ce que je suis prête à refuser des sujets ou des opportunités professionnelles pour des raisons écologiques ? Je ne sais pas, je suis en plein débat avec moi-même. »

« Les écoles bougent, dialoguent avec la profession »

L’ESJ n’est pas la seule école à s’être engagée dans une transition pédagogique. Les quatorze écoles reconnues par la profession ont toutes signé la Charte. « Il y a eu un consensus sur ce sujet, c’est inédit ! » s’enthousiasme Pascal Guénée, président de la Conférence des écoles de journalisme (CEJ) et directeur de l’Institut pratique du journalisme (IPJ). Anne Tézenas du Montcel, déléguée générale de la Conférence des écoles de journalisme, a réalisé un état des lieux des formations climat existantes : « Cela va au-delà de la note d’intention : il y a eu une intégration de ces sujets-là dans la maquette des écoles, avec aussi une montée en puissance des projets éditoriaux liés au climat. Les écoles bougent, dialoguent avec la profession. »

Outre des cours dédiés, des partenariats sont noués avec des centres de recherche. L’École de journalisme de Science Po Paris collabore avec l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), l’IUT de Lannion avec la station marine de Roscoff, le Celsa avec l’institut de l’Océan et l’École de journalisme de Grenoble (EJdG) fait travailler ses étudiants avec les chercheurs du Labex ITTEM sur la transition territoriale en montagne. Une façon concrète de former la relève médiatique à la culture scientifique. Un projet éditorial inter-école sur le climat est par ailleurs en cours de discussion. Une prise de conscience salutaire quoique tardive pour Anne-Sophie Novel, journaliste spécialisée et enseignante sur les questions environnementales à l'ESJ depuis 2019 (et à l'Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine (IJBA) depuis 2020). « Les mobilisations citoyennes, les différents rapports du GIEC et les collectifs comme Quotaclimat ou ClimatMédia ont incité la profession à changer dans son ensemble », estime t-elle. Depuis quelques années, certains médias réfléchissent à la façon de réduire leur empreinte carbone, d’autres, à l’instar de France Télévisions ou RFI, ont lancé de grands plans de formation sur le climat.

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