Une gender editor est chargée de faire respecter la représentation des femmes dans sa rédaction.

© Crédits photo : Illustration : Lucile Farroni.

Profession : « gender editor »

Pour en finir avec la sous-représentation des femmes dans les médias et mieux refléter la réalité, plusieurs rédactions à travers le monde ont choisi de nommer des « gender editors ». Voici comment ces responsables éditoriales chargées des questions de genre s’y prennent pour changer les pratiques journalistiques au sein de leurs rédactions.

Temps de lecture : 9 min

Mariana Iglesias travaille à Clarín depuis 1996. Au sein du quotidien le plus lu d’Argentine, la journaliste traite de la place des femmes dans la société. Au début de l’année 2018, elle découvre qu’un poste d’un nouveau genre a été créé au New York Times : gender editor, responsable éditorial chargé de veiller à la bonne représentation des femmes. « J’ai proposé à Clarín la création d’un poste de gender editor après avoir lu que le New York Times l’avait fait, se souvient Mariana Iglesias. J’ai présenté un projet avant d’être nommée à ce rôle de responsable éditoriale en 2019. » L’idée est bien perçue par la rédaction. « Tous, ou presque tous mes collègues, veulent travailler le plus correctement possible et ne plus contribuer à la reproduction des stéréotypes ou de discriminations. »

Lénaïg Bredoux, gender editor à Mediapart depuis octobre 2020, s’est sentie elle aussi soutenue par sa rédaction. « Et puis, on ne partait pas d’une feuille blanche », reconnaît-elle. La journaliste ne perçoit pas sa nomination comme une rupture, mais plutôt comme une continuité. Elle assure que le pure player a entamé une réflexion sur la place des femmes dans la rédaction et leur représentation bien avant son affectation : « Le journal menait déjà des actions concrètes pour augmenter le temps de parole des femmes en conférence de rédaction et, de mon côté, je m’occupais de ces questions quand j’étais au service politique. Mais nous avons estimé que la situation justifiait la création d’un poste à part entière. » Comme Mariana Iglesias, de Clarin, Lénaïg Bredoux est convaincue que le niveau de conscientisation de ses collègues facilite son travail. Mais il n’empêche pas les faux pas. « Il y a quelques années, après l’élection de Rodrigo Duterte [le président philippin, NLDR], une de nos titrailles le qualifiait de « président viril ». On s’est dit que ce n’était pas possible de dire ça d’un homme qui ironise publiquement sur le viol, alors on a fini par changer le titre. »

« Imposer une façon de faire ne fonctionne pas »

Six mois après sa nomination, elle est toujours la seule gender editor au pays d’Olympe de Gouges. Claudia Vaccarone tient le compte. Cette experte en questions d'égalité de genre et diversité dans les médias basée en Suisse s’intéresse à la question de près et prépare un livre blanc sur le développement de ce poste balbutiant. Pour le moment, elle estime qu’il n’existe que cinq gender editors à travers le monde : à El Pais, à Mediapart, à Clarin, au New York Times et à BBC World — qui a nommé une première correspondante sur le genre et l’identité en 2018, un poste essentiellement consacré au reportage.

Lénaïg Bredoux définit son nouveau rôle comme celui d’une « interlocutrice privilégiée ». Son quotidien repose sur deux axes. D’une part, la journaliste mène une réflexion sur les pratiques journalistiques en se basant sur des événements objectifs et factuels. « Est-ce qu’il y a des femmes en Une ? Doit-on davantage diversifier nos interlocuteurs ? Est-ce qu’il est nécessaire d’ajouter un avertissement en début de papier pour dire que certains passages sont durs et peuvent être traumatisants ? » L’autre part est plus « classique » : assurer la coordination des pratiques éditoriales. « Il ne s’agit pas seulement de placer une femme de temps en temps dans nos papiers, mais également de leur donner une vraie place dans nos thématiques. Par exemple, les violences sexuelles et les féminicides sont des sujets que la presse a longtemps considérés comme des faits divers et marginaux relevant de la vie privée, ce n’est pas le cas chez nous. »

À Clarín, Mariana Iglesias jette parfois un coup d’œil aux articles avant leur publication et peut contribuer à certains ajustements, mais il lui est bien évidemment « impossible de tout lire avant publication ». Pour apporter le changement, la gender editor juge qu’il est plus efficace de sensibiliser ses confrères aux « inégalités qu’ils ne perçoivent pas toujours ». Sa solution : animer des ateliers avec ses collègues, leur donner des conseils au quotidien et discuter avec eux.

Repenser les habitudes journalistiques

Les leviers pour éviter l’invisibilisation des femmes sont nombreux. Une des solutions martelées par le collectif Prenons la Une et le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes prend la forme d’un conseil assez simple : mieux nommer les choses. Au cœur des rédactions, cette recommandation suscite des débats. Faut-il féminiser les noms ? Passer à l’écriture inclusive ? Utiliser le terme féminicide ? Quelle que soit la réponse de ses collègues, Lénaïg Bredoux rappelle à nouveau qu’elle est là pour conseiller et faire naître une réflexion commune : « Si un rédacteur me dit qu’il tient à l’emploi d’un mot ou autre, j’accepte le contradictoire et la discussion, c’est une dynamique collective. »

La journaliste reconnaît qu’elle apprend son rôle en marchant et qu’il consiste beaucoup à discuter pour imaginer des solutions : « Je ne crois pas que la brutalité et le coercitif soient la solution. Je ne force pas les journalistes à écrire ce qu’ils ne veulent pas écrire. Je pense qu’imposer une façon de faire ne fonctionne pas. Il faut laisser le choix au rédacteur, par exemple pour l’écriture inclusive. »

De l’autre côté de l’Atlantique, Jessica Bennett, journaliste au New York Times et première gender editor du monde, fait elle aussi de la langue l’un des chantiers majeurs d’un journalisme plus inclusif : « Je vois régulièrement un langage sexiste se glisser dans un article. Ce n’est pas toujours fait exprès. Nous avons tous des préjugés et ils peuvent très facilement apparaître dans notre manière d’écrire. Mais il y a un test assez simple pour éviter cela, il suffit de se demander : "Est -ce que j'utiliserais ce langage si cette personne était un homme blanc?". »

Sa méthodologie pour changer les pratiques rédactionnelles est peut-être plus affirmée que celle des autres gender editors, puisqu’elle a occupé ce poste pendant trois ans, de 2017 à 2020. Elle repose sur trois piliers et autant de questions. Pour ne pas oublier les femmes dans la production médiatique, elle invite à se demander qui est sujet au centre des articles et des photographies. Puis, à prendre du recul sur les sources en s’interrogeant : « Qui citez-vous dans vos histoires ? Pouvez-vous diversifier votre liste de sources ? ». La dernière question menant vers une meilleure représentation des femmes est plus surprenante : « Comment diffusez-vous votre contenu ? ». Les plateformes de diffusion ont un usage genré, rappelle Jessica Bennett : « Cela semble évident, mais nous savons que les femmes, par exemple, sont plus susceptibles d'utiliser des plateformes comme Instagram. Les mères qui travaillent sont plus susceptibles de lire une newsletter si elle est envoyée tôt le matin. »

Des stratégies variées

Toutes les rédactions ne passent pas par la case gender editor pour changer leurs pratiques. Au printemps 2017, Pauline Talagrand et Aurelia End s’agacent de certaines habitudes journalistiques de leur rédaction, l’Agence France-Presse (AFP). « Quand des femmes étaient tuées par leur mari, des dépêches évoquaient des crimes passionnels ou des drames familiaux. Avec Pauline, nous faisions également le constat qu’on avait du mal à faire parler des femmes de certaines professions. Par exemple, il y a beaucoup d’avocates et pourtant, ceux que l’on entend le plus souvent, ce sont des hommes. On peut faire la même remarque pour les économistes », constate Aurelia End. Les deux journalistes font remonter le problème à Michèle Léridon, alors directrice de l’information. Surprise : la responsable leur confie une mission de plusieurs mois pour penser des consignes rédactionnelles précises.

Pauline Talagrand et Aurelia End rendent leur rapport sur la place accordée aux femmes dans les contenus produits par l’AFP en octobre. Sur la base de ce document, la direction de l’agence de presse annonce une série d’initiatives en janvier 2018, en se passant du poste de gender editor : systématisation de la féminisation des titres ainsi que des fonctions, mise en garde à propos des descriptions physiques ou vestimentaires réservées en grande partie aux femmes et incitation à solliciter un plus grand nombre d’expertes. Comment tranchent-elles entre contraintes et recommandations ? « Il faut un savant mélange entre les deux, mais surtout, il est nécessaire d’établir des règles claires, sinon on ne s’en sort pas. Sur la féminisation des titres et fonctions, on a choisi de l’imposer. Par contre on n’a pas donné de quota d’expertes. Ça ne nous semblait pas envisageable, notamment parce que constituer un carnet d’adresses, ça prend du temps. »

Les décisions prises, reste à mesurer leurs effets. Pour s’assurer que la place et le traitement journalistique dédiés aux femmes s’améliorent, l’agence mandate une personnalité externe : la sociologue Marlène Coulomb-Gully. Depuis 2019, la chercheuse et professeure en sciences de l’information et de la communication dresse un bilan annuel à partir d’un échantillon de contenus de l’AFP. « Je crois qu’on est le premier média français à faire cette expérience, relève Aurelia End, avec un brin d’enthousiasme dans la voix. Le bilan, c’est qu’il y a des progrès, mais que la représentativité des femmes plafonne autour des 30% des personnes citées dans nos contenus, des résultats que l’on retrouve chez les autres médias. » La pandémie aurait même mis un coup d’arrêt à la féminisation des interlocuteurs : « Les chefs de service médicaux sont surtout des hommes. Et en plus, une partie des femmes sont restées coincées à la maison, puisqu’elles ne trouvaient pas toujours un moyen de faire garder leurs enfants avec le confinement. » La rédactrice en chef pour l'économie internationale sait la parité difficile à atteindre. Les dirigeants politiques et économiques interrogés par l’AFP sont encore souvent des hommes.

Aurelia End est convaincue qu’il reste encore beaucoup à faire. Et s’il fallait passer un pallier en nommant un ou une gender editor ? « Il est important d’institutionnaliser ces changements, même s’il n’est pas indispensable que cela passe par ce type de postes. Le plus important pour que cela fonctionne, c’est de ne pas confier cette mission de manière artificielle. Il faut que la problématique émerge grâce à des journalistes déjà impliqués. À l’AFP, on est devenues référentes sur ces sujets avec Pauline, en plus de notre quotidien. Mais à partir de cet été, je vais déménager et travailler à l’étranger. Donc la question de la création de ce poste se posera peut-être. »

Un avenir incertain

Quatre ans après sa nomination, Jessica Bennett a changé de fonction. La journaliste a endossé sa cape de gender editor fin février 2017 et l’a quittée en 2020 : « Pour être claire, je ne suis plus gender editor. Je suis maintenant grand reporter, sur les questions de genre et d'autres sujets. » « Écrivaine dans l’âme », elle ne se voyait pas rester dans un rôle d’édition plus de trois ans et elle estime que le départ de « Jodi Rudoren, la femme qui avait plaidé pour ce rôle », qu’elle qualifie de « mentor », a entrainé l’effondrement de « la structure qui l'entourait » et supposait une autre organisation.

Elle n’a pas été remplacée mais une partie de son nouveau job est dans la continuité du précédent. « Mon quotidien était de réfléchir sur ce qu’il se passait dans l’actualité. Cela allait de l’édition de reportages à la conception de projets spéciaux comme This is 18 pour lequel nous avons documenté la vie de filles de 18 ans à travers le monde ou Overlooked, notre projet de rédaction de nécrologies pour les femmes qui ne les ont jamais reçues. » Aujourd’hui, elle travaille sur « The Primal Scream », un projet consacré aux mères qui ont dû jongler avec leur travail durant la pandémie. Jessica Bennett n’est plus gender editor mais elle est confiante : les changements culturels qu’elle a impulsés lui survivront.

Le New York Times ne se soucie pas de la place accordée aux femmes dans ses pages uniquement par choix éditorial, mais aussi pour conquérir de nouvelles parts de marché. « Lorsque j'ai commencé en 2017, nous savions, grâce à de nombreuses recherches, qu'un peu plus d'hommes que de femmes lisaient et s'abonnaient au Times, rappelle Jessica Bennett. Nous voulions combler cet écart. Nous pensions que la meilleure façon de le faire serait de combiner notre couverture journalistique (des histoires racontées à travers une optique de genre), du marketing et des mécanismes de diffusion repensés, avec un compte Instagram, une newsletter, des conférences et d’autres initiatives. » Une stratégie commerciale que ne vise pas Mediapart : « Je sais que le New York Times s’est posé la question du marketing, explique Lénaig Bredoux. Nous, on ne l’a pas fait pour ça, le but recherché n’est pas de conquérir un lectorat féminin, simplement de mieux rendre compte de la réalité. »

Quelles que soient les motivations qui ont poussé à la création de leur poste, les différentes gender editors pensent avoir entraîné une progression des contenus sur les problématiques féminines, tout en se refusant à dresser un bilan complet. Malgré son livre blanc sur leur apport au sein des rédactions, Claudia Vaccarone estime également qu’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions : « Statistiquement, ce n’est pas valable de déduire quelque chose. Il faudrait une trentaine d’exemples, quand il n’y en a que cinq. La seule certitude, c’est que pour l’instant, c’est plutôt un phénomène de presse écrite. Mais est-ce passager ou est-ce que ce rôle va se cristalliser au sein des rédactions ? » 

Mise à jour du 03/03/2021 à 09 h 48 : erreur concernant la nationalité et l'intitulé du poste de Claudia Vaccarone. 

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