Capture d'écran d'une intervention de François Boulo, avocat et porte-parole des « gilets jaunes » de Rouen, lors d'une émission de LCI le 2 janvier 2019. Il était notamment invité avec Patrick Martin, président délégué du Medef.

© Crédits photo : LCI / Capture d'écran.

« Gilets jaunes » : François Boulo, au barreau des médias

Anonymes et inconnus des médias avant les premières occupations de ronds-points le 17 novembre 2018, ils et elles sont devenus au fil de l’an passé des figures emblématiques de la protestation des « gilets jaunes ». Comment ces personnes ont-elles vécu leur médiatisation ? Épisode 4 de notre série avec François Boulo, la voix des « gilets jaunes » de Rouen.

Temps de lecture : 8 min

Petites lunettes, chemise, pull, coiffure soignée, François Boulo a l’allure d’un gendre idéal. Ce style, l’avocat de 33 ans l’a arboré sur de nombreux plateaux télévisés. Mais ce qu’il a pu y porter, et c’est probablement le plus important, ce sont les revendications des « gilets jaunes ». Au mois de décembre, il a été désigné porte-parole des « gilets jaunes » de la capitale normande. « Le 17 novembre, je suis sorti de chez moi pour courir. J'avais prévu de voir ce qu'il se passait à côté de chez moi. » Il est retourné chaque jour sur les ronds-points rouennais. « Et puis il y a eu dans cet intervalle deux ou trois rassemblements de « gilets jaunes » au cours desquels j'ai pris la parole. C'est à la suite de ça que les trois grands ronds-points de Rouen m'ont sollicité. »  Il expliquait au Point en janvier qu’un document en ce sens a été signé par 200 personnes présentes sur ces trois ronds-points

Si certaines figures du mouvement ont acquis leur notoriété médiatique un peu par hasard (Ingrid Levavasseur) et que d’autres ont créé les conditions pour exister médiatiquement (Jacline Mouraud et Priscillia Ludoski), François Boulo est à part. Ce n’est qu’au moment où on lui a accordé les responsabilités de porte-parole qu’il est devenu réellement médiatisé. « Je me refusais à m'exprimer dans les médias tant que l'on ne m'avait pas demandé de le faire, tant que je n'avais pas de légitimité. Je ne voulais pas m’imposer. Cela vient certainement de ma profession, qui fait que vous êtes mandaté par un client pour le représenter, c'est une logique que je pratique tout le temps. ». Cette fonction de porte-parole et son investissement au sein du mouvement des « gilets jaunes » ont marqué son baptême médiatique, car il ne connaissait auparavant, de son propre aveu, « rien aux médias ».

Clarté de discours

Durant notre entretien, l’avocat s’interroge : « Les médias m'ont-ils vraiment donné la parole parce que j'étais porte-parole ou parce qu'ils avaient vu que je m'exprimais bien ? » Il se remémore alors une de ses rares prises de parole à la télévision avant d’être désigné. « Ce sont les « gilets jaunes » sur place qui m'ont demandé de faire l'interview. Le journaliste, après, m’a dit que je m’exprimais bien et qu’il allait voir pour que je passe en plateau à Paris, car sa rédaction était à la recherche de personnes à la pensée claire, qui s’expriment clairement. » S’il est limpide dans ses propos, François Boulo nous explique que c’est parce qu’il réfléchit avec des mots simples et « décortique. » Il évoque aussi ce qui l’a mené vers sa profession d’avocat : sa passion du débat, la contradiction, les arguments.

C’est son passage sur LCI, le 2 janvier, qui a selon lui réellement lancé sa médiatisation. « Nous avions envoyé à LCI la lettre ouverte que j'avais écrite au président de la République en réponse à ses vœux, et la chaîne m’a invité ». Une séquence en particulier, longue de trois minutes, a fait beaucoup réagir sur les réseaux sociaux. On y voit François Boulo expliquer les revendications des « gilets jaunes » à Patrick Martin, président délégué du Medef. Cette partie a été séquencée par Le Média et partagée notamment sur Twitter et Facebook, extrait qui a fait plus de cinq millions de vues au total. À la suite de ce « buzz », son téléphone n’a plus cessé de sonner. « Donc je ne sais pas si ma médiatisation tient à la clarté de mon discours ou si c'est juste parce que je venais de buzzer. »

Évoquant quelques déconvenues avec des journalistes, dont des désinvitations de dernière minute, il ajoute : « La logique des médias peut m'échapper à bien des égards. » Pour François Boulo, ces derniers ont été avant tout un porte-voix pour défendre le mouvement et porter ses revendications. « Pour mes toutes premières interventions, je travaillais un peu mes argumentaires. Quoi qu'il arrive et quelles que soient les questions que l'on me posait, je plaçais ce que j'avais envie de dire. »

Bienveillance de prime abord et mépris de classe

L’avocat explique ne pas avoir mal vécu sa médiatisation, même si évidemment les premiers plateaux TV ont été sources de stress. « Je n’étais pas habitué et j’avais envie de bien faire », explique-t-il. « La réaction des gens que vous êtes censé représenter est tout ce qui compte. Si vous êtes sincère et que vous faites bien les choses, les gens vous soutiennent et ça se passe relativement bien. » Si ses interactions avec les journalistes se sont toujours bien déroulées, car il a « les codes », François Boulo tient à nous relater une anecdote qui semble l’avoir marqué. « C’était l’une de mes premières apparitions télévisées, je n’étais pas encore très identifié, je portais mon gilet jaune. Il y a un changement de plateau, des éditorialistes passent à côté de moi. L’un deux m’ignore, l’autre me tend la main mais je sentais presque du dégoût. C’était la première fois depuis très longtemps que je ressentais ce que l’on pourrait appeler du mépris de classe. » Les semaines passant, cette impression s’est estompée. Arrivé plus tardivement que des figures comme Éric Drouet, Maxime Nicolle ou Ingrid Levavasseur, présents dès novembre, François Boulo, pense ne pas avoir été identifié par le grand public, même s’il est très connu au sein du mouvement. « Je peux encore me balader dans la rue de manière relativement anonyme. »

A-t-il trouvé les médias justes avec les « gilets jaunes » ? « Non, mais il faut nuancer », et définir ce que l’on entend par « les médias ». Car ce sont selon lui avant tout « les JT, les grandes chaînes, celles qui font de d’information en continu, les grandes radios » qui forgent véritablement l’opinion publique... Pas la presse écrite ? « Oh si, Le Monde, L’Obs, Le Figaro… mais à la limite on peut être plus nuancé sur la presse écrite. Le problème est que plus personne ne la lit. » François Boulo juge le traitement du mouvement par les médias bienveillant et empreint de curiosité... dans un premier temps. « J'étais très étonné que les médias exposent autant le mouvement, notamment lorsqu'ils ont invité Jacline Mouraud à la suite de sa vidéo qui avait beaucoup été partagée sur les réseaux sociaux. » Étonné, car selon lui, les médias ne se sont pas rendus compte qu’il y avait de nombreuses personnes en colère et qu’ils alimentaient quelque chose qui allait « déborder ». Il pense aussi notamment que l’une des premières revendications exprimées, à savoir l’abolition d’une taxe, n’allait pas tout à fait « contre la pensée dominante ». « Il y a eu un effet de sidération dans toute la société, et il faut dire ce qui est, les médias ont tendu les micros et sont allés sur les ronds-points. Ils ont fait ce travail-là ».

À partir de décembre, les évènements ont pris une autre tournure, notamment après les manifestations du 1er et du 8, très violents, mais surtout après les annonces d’Emmanuel Macron le 10, estime-t-il. « Il y a eu une surexposition des violences, et on nous rappelait en permanence que le grand débat avait été lancé et qu’il ne servait donc plus à rien de manifester. »

L’avocat rappelle qu’à ce moment-là, le mouvement est soutenu par une grande partie des Français. Ils étaient même 70 % dans ce cas selon un sondage publié le 19 décembre ; en avril, un autre sondage disait que six Français sur dix souhaitaient que le mouvement s’arrête. « Les médias se sont appliqués à effriter le soutien de l'opinion publique », estime l’avocat. Et d’ajouter : « Ils ont mis beaucoup de temps avant de parler des violences policières, alors que très rapidement on voyait les images des gens mutilés et des violences circuler sur les réseaux sociaux. Et lorsque l’on a commencé à en parler, c’était finalement par le prisme restreint de l’usage des LBD, mais on n’est pas allé beaucoup plus loin. »

S’ils ont été déstabilisés, les médias n’ont pas réellement changé, regrette le Rouennais… avant de se raviser sur un point. « Peut-être qu’il y a quelques personnes qui ne sont pas dans la pensée dominante libérale qui n’étaient pas invitées auparavant et qui le sont maintenant. C’est peut-être le seul changement ».

Remise en question du système médiatique

Autre axe de critique des médias pour l’avocat : certains médias du service public auraient persisté à ne pas l’inviter ou à le décommander malgré son mandat. « C'est à mon sens un manquement à leur devoir déontologique, car j’étais à ce moment-là le seul désigné par une partie des « gilets jaunes » pour parler en leur nom. »

Parallèlement à cela, François Boulo s’est rendu à plusieurs reprises chez Russia Today et Sputnik, deux chaînes proches du pouvoir russe. « J'ai été trois fois chez Frédéric Taddei (le présentateur d’Interdit d'interdir sur RT, NDLR) et j'en étais extrêmement heureux. Il avait fait une tournée d'interviews au moment du lancement de son émission, et on lui demandait souvent ce que ça faisait de travailler pour Vladimir Poutine. Il répondait de la manière suivante : « Pourquoi suis-je obligé d'aller sur cette chaîne-là pour faire cette émission ? » » Une réponse que s’approprie le Rouennais. « Lorsque je vais sur BFM, LCI ou CNews, je suis un peu dans l'arène et puis il faut se battre pour arriver à parler. On est sous tension et il y a de l'adversité. Quand je vais sur RT ou Sputnik, on me laisse quand même beaucoup plus le temps de développer ce que j'ai à dire, c’est plus confortable. » Le porte-parole des « gilets jaunes » de Rouen précise être conscient que « Sputnik ou RT sont des chaînes qui ont un prisme d'attaque évidemment favorable à la Russie ».

Capture d'écran de Francois Boulo, porte-parole des « gilets jaunes » de Rouen lors d'une interview donnée à la chaîne Sputnik.

© Crédits photo : Sputnik / Capture d'écran.

De fait, François Boulo conçoit le traitement médiatique comme un ensemble et s’appuie sur une maxime d’Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde : « L’objectivité n’existe pas. L’honnêteté, oui. » « Il faut que l’on abandonne l’idée qu’un média ou quelqu’un puisse être objectif. On peut faire de notre mieux, mais on ne l’est jamais vraiment. Ce qui fait l'efficacité, la pertinence et la sincérité d’un système médiatique, c'est le pluralisme, que toutes les opinions s'expriment, etc. Force est de constater que l'ensemble des médias influents ont plutôt une ligne qui a rapidement viré anti-« gilet jaune ». » Deux médias constituent à ses yeux des « îlots de résistance », Sud Radio et Marianne, qui font entendre d’après lui un positionnement idéologique « différent de tous les autres ».

Quant à son regard plus global sur les médias, le mouvement des « gilets jaunes » n’y a pas changé grand-chose. « La seule chose que j'ai peut-être apprise en allant sur les plateaux télé, c'est le niveau d’insouciance, d’inconséquence des gens qui s'expriment. Des éditorialistes s'expriment tout le temps, sur tout et n'importe quoi et disent surtout n'importe quoi. » Selon l’avocat, ils ne prennent pas du tout la mesure du pouvoir qui leur est donné avec le temps d’antenne dont ils bénéficient. « Ils donnent leur avis mais on sent qu’il a été construit en cinq minutes sur un bout de table, sans faire le travail de base journalistique qui est d'essayer de creuser un sujet pour le maîtriser avant d'en parler. »

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