illustration de Margot de Balasy

« Gilets jaunes » : les images « vécues » disent-elles la réalité ?

S’estimant mal représentés par les médias « mainstream », les gilets jaunes proposent un autre rapport à l’image, considéré comme plus authentique. Mais ce sont en fait deux « réalités restreintes » qui se font face.

Temps de lecture : 10 min

« Les journalistes ont une espèce de fausseté dans leur façon de parler que les gens ne veulent plus voir. Ils veulent des vrais gens », confiait récemment à France Info Gabin Formont, créateur de la page Facebook « Vécu, le média du gilet jaune ». Curieusement, cette expression « vrais gens » est celle qu’employaient en leur temps les producteurs et les promoteurs de la télé-réalité. Enfin, avec ces émissions, on allait voir des anonymes à la télévision ! Ce rapprochement explique à lui seul la formidable méprise, pour ne pas dire le mépris, quant à la représentation des Français par les chaînes de télévision. Ceux que nous montraient Loft Story et ses innombrables variantes étaient peut-être issus de catégories populaires, mais leur souci quotidien n’était ni de travailler pour vivre ou survivre, mais seulement de s’occuper de leur corps, de séduire et de se disputer.
 
Si ces « vrais gens » habitent la télé-réalité, ils n’ont guère de place dans le reste des programmes, comme le souligne la parution récente du baromètre de la diversité. Selon cet indicateur publié par le CSA, on constate sur l’ensemble des programmes diffusés par dix-huit chaînes gratuites de la TNT une surreprésentation des catégories socioprofessionnelles supérieures (CSP+), soit 74 % à l’écran (88 % dans le seul journal télévisé), alors qu’elles ne représentent que 27 % de la population française. Plus grave encore, seules 0,7 % des personnes à l’écran sont en situation de précarité.
 
Le sentiment de ceux qui s’estiment invisibles est donc confirmé par l’analyse. Si la revendication de montrer des « vrais gens » dans les médias télévisuels restait lettre morte dans la télévision d’hier, celle qui dominait quand Internet n’existait pas, l’existence des réseaux sociaux leur a donné une résonnance inédite. Loin de se contenter de se plaindre des médias « mainstream », certains gilets jaunes ont proposé des contre-modèles. Non pas ceux que réclamait le politologue Thomas Guénolé lors du séminaire de la France Insoumise « Faut-il dégager les médias ? » (26 août 2017), qui suggérait de garder les codes du journal télévisé, mais plutôt une autre façon de regarder et de montrer la réalité des manifestations des Gilets jaunes.
 
Parmi les nombreuses pages Facebook des gilets jaunes, il est intéressant de s’arrêter sur « Vécu, le média du gilet jaune » car celle-ci permet de comprendre pourquoi les gilets jaunes condamnent les médias. Au-delà des critiques sur leur dépendance aux forces du pouvoir et de l’argent, c’est aussi, pour ainsi dire, un modus operandi qui leur est reproché. La première critique porte sur le comptage des manifestants lors des différents actes, la seconde sur la place insuffisante accordée aux victimes dans les rangs des gilets jaunes. Comment y remédier ?
 
On constate d’abord un refus de ce que Michel de Certeau appelait, dans L’invention du quotidien, ces « fleuves chiffrés de la rue » que sont les statistiques qui « se contentent de classer, calculer, mettre en tableaux, mais […] ne connaissent presque rien ». Le « vrai » chiffrage vient du « terrain », il additionne les comptages effectués par des personnes participant aux manifestations. D’où cette primauté accordée au vécu (contre le regard froid et distant du ministre de l’Intérieur) et au vu.
 
Grâce au smartphone, chacun peut être le centre du monde. Et les gilets jaunes ne s’en privent pas. C’est à partir du regard de chacun qu’existe la réalité, ce qui explique, en passant, la difficulté de trouver l’image qui représentera la diversité des manifestants. Ce que les vidéos mettent en avant, ce sont les violences policières et l’image des victimes. Par opposition, même si des efforts de caméra subjective sont faits par les chaînes d’info, leurs retransmissions qui alternent des plans sur les manifestants et sur la police paraissent surplomber la réalité. Cette impression est renforcée par la rhétorique télévisuelle qui coupe régulièrement la retransmission des événements en direct par des séquences de plateau, laissant place à des commentaires.
 
À ce découpage continuel qui augmente la tension narrative et le suspense pour le téléspectateur, les pages des gilets jaunes opposent de longs plans séquences en direct, sans interruption, censés être plus authentiques, moins susceptibles de manipulation. C’est évidemment une illusion dans la mesure où cadrer, c’est toujours éliminer de son champ toute une partie du monde. Mais on retrouve là l’interdiction du montage que prônait jadis le critique de cinéma André Bazin dans tous les cas où « l’événement est dépendant d’une présence simultanée de deux ou plusieurs facteurs de l’action ». Tout montage, même en direct, est soupçonné de mentir. Ce n’est pas pour rien que, dans cette contestation des chaînes de télévision, seule RT, la chaîne financée par la Russie, tire son épingle du jeu : elle diffuse en continu de longs plans séquences des événements.
 
Pour ce mouvement qui rejette toute médiation, la caméra est transparente. Elle capte la réalité sans la modifier. C’est selon ce principe que des gilets jaunes invités à Matignon ont voulu filmer la négociation avec le Premier ministre, comme si l’instrument de prise de vue n’aurait rien changé au contenu des conversation et à la nature des échanges. Pourtant, sur les pages Facebook, on rencontre des conseils donnés aux manifestants qui relèvent directement de la société du spectacle dans laquelle nous vivons, comme, par exemple, de s’allonger au sol pour susciter la violence des forces de l’ordre. 

 

 

N’existe pour ces contre-médias que ce qui est visible du point de vue d’un acteur engagé dans la réalité. Les images de Jérôme Rodrigues lâchant son smartphone sous la violence du choc provoqué par un projectile renforcent évidemment cette conviction. Tout autant que celle des « caméras piétons » portées par les policiers utilisateurs de lanceurs de balles de défense (LBD). Réalité restreinte contre réalité restreinte… Ainsi va la guerre des images et la lutte des médias alternatifs contre les chaines de télévision. Un fait s’impose pourtant : ce n’est pas de ces images « vécues » que se dégage la vérité. La vidéo de Rodrigues nous fait certes sentir la brutalité vécue mais ne nous explique pas grand-chose. C’est par recoupement et confrontation des différents documents filmés et, parfois, des caméras de surveillance que se construit, patiemment, une intelligibilité de l’événement. Il faut s’y résigner, l’individuation des regards opère une métamorphose du vu en vécu, mais elle n’est pas la façon la plus limpide pour comprendre la réalité.

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