Photo montrant des manifestants « gilets jaunes » sur les Champs Élysées à Paris le 8 décembre.

© Crédits photo : Zakaria ABDELKAFI / AFP.

Étude. « Gilets jaunes » : une médiatisation d'une ampleur inédite

Avec 20 % des sujets des journaux télévisés entre novembre 2018 et mars 2019, le mouvement des « gilets jaunes » a connu une médiatisation inédite par son ampleur. Retour en chiffres sur la couverture TV de cette importante mobilisation sociale, à l’occasion de son anniversaire.

Temps de lecture : 12 min
Mise à jour du 12/11 à 11 h 38 : ajout de précisions méthologiques et corrections apportées aux légendes de certains graphiques.

Afin de mettre en perspective la médiatisation des « gilets jaunes », l’INA revient sur les cinq premiers mois de la couverture médiatique de ce mouvement sans précédent. Les journaux télévisés de début de soirée des cinq chaînes « historiques » (TF1, France 2, France 3, Arte et M6) sont analysés et mis en regard de données provenant de deux chaînes d’informations en continu (LCI et BFM TV), de Twitter ou encore de la médiatisation de mouvements sociaux plus anciens : les grèves de 1995 et Nuit debout.

Ces données donnent la mesure de l’intensité de la médiatisation, avec 20 % des JT consacrés aux manifestations pendant cinq mois, et sur les chaînes d’informations en continu, plus de 14 heures quotidiennes d’information dédiées aux événements lors des premiers week-ends de mobilisations (actes I à VI).

Décembre jaune

Entre le 3 novembre 2018, début des premiers rassemblements d’automobilistes en colère contre la hausse des prix du carburant, et la fin du mois de mars 2019, le mouvement des « gilets jaunes » a largement retenu l’attention des journaux télévisés, puisque un sujet sur cinq lui a été consacré (2 078 sujets soit 20,7 % de l’offre d’information sur la période). Le pic de médiatisation a été atteint en décembre avec 842 sujets, soit 27 sujets par jour en moyenne. TF1 et France 3 se distinguent par la part de sujets consacrés au mouvement (respectivement 550, soit 24,7 % du JT de TF1 et 499 sujets, soit 25,8 % du JT de France 3), suivies de France 2 (540 sujets, 22 % du JT), M6 (411 sujets, 18,9 %) et, loin derrière, Arte (78, 6,3 %).

La médiatisation du mouvement suit le rythme hebdomadaire des appels aux blocages et aux manifestations, le samedi. Le 1er et le 8 décembre, journées marquées par des épisodes violents, culminent avec respectivement 71 et 72 sujets. Après un suivi régulier mais plus modeste des journées d’action en janvier et février, le nombre de sujets remonte le samedi 16 mars — également journée de la Marche pour le climat —, à l’occasion d’un regain de violence à Paris.

Évolution du cadrage : de l’économie à la politique

Le volet économique des revendications apparaît central au début du mouvement, en novembre avec 150 sujets dédiés (annonce de la hausse du carburant, mesures du gouvernement, impact économique) et en décembre avec 255 sujets (annonces d’Emmanuel Macron pour répondre à la crise, les revendications et les mesures). Il est ensuite beaucoup moins médiatisé (20 sujets en janvier, 11 en février, 12 en mars).

Dans la rubrique Politique et sécurité, on trouve les thématiques en lien avec les débordements, les violences, y compris policières, le vandalisme et les questions de sécurité : ces sujets passent de 52 en novembre à 212 en décembre, puis 109 en janvier, 39 en février et 82 en mars. La polémique sur l’usage des armes utilisées par les forces de l’ordre fait l’objet de 28 sujets en janvier, tandis que l’affaire de l’ancien boxeur Christophe Dettinger frappant des gendarmes mobiles est traitée dans 14 sujets. En mars, 12 sujets se rapportent à la blessure d’une manifestante à Nice. Le grand débat national est surtout médiatisé en janvier (116 sujets).

Dans la rubrique Société, sont comptés les sujets centrés sur le récit des journées d’action et des blocages (295 sujets en novembre, 153 en décembre, 111 en janvier, 62 en février et 40 en mars) et, en février, sur les insultes antisémites adressées à Alain Finkielkraut en marge d’une manifestation (16 sujets).

Twitter, l’autre arène des débats

Afin de mettre en regard ces cadrages télévisuels avec Twitter, espace de discussion et de communication largement utilisé, aussi bien par les journalistes que par les « gilets jaunes » eux-mêmes, nous avons comptabilisé et classé les 50 hashtags utilisés en co-occurrence — c’est-à-dire en même temps — que le hashtag #GiletsJaunes, tous les samedis, de novembre 2018 à mars 2019.

Sur Twitter, les hashtags liés aux revendications économiques (#carburant(s), #taxecarburants) sont très présents les 10 et 17 novembre mais disparaissent ensuite. Un des hashtags de ralliement du mouvement, #MacronDémission, apparaît en 40e position le 10 novembre, et remonte ensuite progressivement pour atteindre la 8e place le 1er décembre (Acte III), avant de refluer en bas du classement.

Comme à la télévision, les violences des manifestants sont visibles avant celles des forces de l’ordre : #casseurs apparaît dès le 1er décembre, tandis que #ViolencesPolicières apparaît le 15 décembre dans le top 50 (et le 9 mars dans le top 20) des hashtags les plus utilisés (aux côtés de #flashball, dès le 8 décembre, et de #lbd, 10e hashtag le plus utilisé le 2 février).

Concernant les réponses à adopter au mouvement, si #GrandDébatNational (et ses déclinaisons) se fait une place sur Twitter à partir du 22/12 c’est #ric, apparu dans le top dès le 15/12 qui a la préférence des twittos.

Enfin, Twitter confirme son rôle de « second écran » sur lequel les grands médias sont massivement cités et parfois pris à partie : du 17 novembre au 12 janvier, #bfm (parfois dans sa déclinaison critique #bfmtg) est resté dans le top 20 des hashtags les plus utilisés, et l’on trouve chaque week-end dans le top 50 d’autres médias : #lci, #cnews, #BalanceTonPost, mais aussi #SputnikVideo ou #rtfrance, les chaînes historiques et grands médias traditionnels étant singulièrement absents du débat en ligne.

Une parole partagée ?

Les rédactions des JT, du mois de novembre à la fin du mois de mars, ont d’abord donné la parole aux personnalités politiques (51,8 % des 1 412 prises de parole, réparties sur 220 personnes). Parmi elles, Emmanuel Macron, Édouard Philippe et les membres du gouvernement totalisent 226 passages ; les députés et présidents de groupes, 212 ; les représentants de partis, 153 ; les maires ou adjoints, 94, et les sénateurs, 9. Marine Le Pen est la 3e personnalité politique la plus présente, avant le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Derrière les politiques, le monde syndical et professionnel représente 15,7 % des prises de parole (114 personnes, 222 passages). On trouve ensuite les figures des « gilets jaunes » les plus médiatisées, qui représentent 9,8 % des prises de parole avec 138 passages pour 26 personnes identifiées. Suivent les « experts » (71 personnes pour 130 passages, soit 9,2 %) et les personnels de la justice, de la police et de la haute fonction publique (63 personnes pour 106 passages, 7,5 %). On dénombre également 29 passages de représentants des médias et de la culture (2,1 % des prises de parole).

Ces chiffres ne prennent en compte que les personnalités « publiques » dont le nom est donné — il faut y ajouter la parole des « anonymes », qui a été relayée par 82 micros-trottoirs et des témoignages recueillis principalement dans les manifestations, sur les lieux de blocage et dans les quartiers impactés par la mobilisation. On trouve ainsi dans 206 sujets les réactions de « gilets jaunes » et de manifestants, de commerçants, de touristes, de riverains, de membres des forces de l’ordre, d’automobilistes, de passants, soit au total plus de 300 personnes (estimation).

La télévision sur les ronds-points ? Voyage dans la France des villes moyennes 

Comment la télévision a-t-elle rendu compte de la géographie du mouvement ? Dans l’ensemble des sujets consacrés aux « gilets jaunes », on relève 1 368 citations de villes et communes de France (pour 266 villes différentes). Paris, point de ralliement de nombreuses mobilisations du samedi, reste en tête avec 449 citations, suivi de cinq grandes agglomérations, dans lesquelles les manifestants ont été les plus nombreux : Bordeaux, Toulouse, Marseille, Nice et Lyon.

Si le mouvement a donné une médiatisation, assez rare pour être soulignée, à certaines villes de moins de 100 000 habitants, c’est d’abord parce que la télévision a mis en avant les lieux de heurts violents ou suivi les déplacements présidentiels. L’incendie partiel de la préfecture par des manifestants place ainsi Le Puy-en-Velay (Haute-Loire) en 7e position. Les caméras se sont posées à Bourges (Cher) pour des heurts entre manifestants et forces de l’ordre. Valence (Drôme) et Antibes (Alpes-Maritimes) sont citées pour des manifestations et des violences sur policiers, d’autres villes — Pont-de-Beauvoisin (Isère), Saint-Avold (Moselle) ou Hirson (Aisne) — sont citées pour des incidents ayant causé ici un mort ou là des blessures. Mantes-la-Jolie (Yvelines) apparaît au sujet des manifestations de lycéens et d’une interpellation qui fait polémique, Sens (Yonne) et Lorient (Morbihan) pour leurs barrages et points de blocage, Virsac (Gironde) pour le blocage de l’autoroute A10… Bourgtheroulde, dans l’Eure, est citée pour être la première étape d’Emmanuel Macron dans le lancement du grand débat national le 15 janvier, suivie par Souillac, où il s’est rendu le 18, ou Bourg-de-Péage, le 24 janvier. À noter enfin : outre-mer, le département de la Réunion a été cité 35 fois.

Quand l’information en continu voit jaune

Sur une période plus restreinte, du 17 novembre 2018 au 4 janvier 2019, la médiatisation du mouvement a pu être analysée sur deux chaînes d’information en continu, LCI et BFM TV.

Un calcul du volume horaire consacré au mouvement, sur les actes I à VI (soit les weekends compris entre le 17 novembre et le 4 janvier, en journée, de six heures à minuit) fait apparaître un temps d’antenne considérable : un peu plus de 176 heures sur LCI et 184 heures sur BFM.

BFM TV reste très mobilisée, avec chaque weekend plus de 15 heures (15 heures et 21 minutes) quotidiennes d’antenne consacrées au mouvement – les dimanches étant moins couverts, avec notamment un « creux » (relatif) sous la barre des 10 heures par jour les 9 et 16 décembre, avant un regain d’intérêt le dimanche 23 décembre, à l’occasion de nouvelles violences visant notamment des commerces, à la veille des fêtes de Noël(1). LCI s’est alignée sur ce modèle, avec des temps d’antenne légèrement inférieurs à ceux de BFM TV (14 heures et 44 minutes par jour en moyenne), mais une couverture très régulière, y compris les dimanches lors desquels BFM TV était moins présente.

Sur ces chaînes, le commentaire de l’actualité est omniprésent, avec un nombre de prises de paroles très important (1 361 sur LCI et 1 204 sur BFM TV en sept semaines, contre 1 412 sur cinq mois sur les cinq chaînes « historiques »). La parole est aussi répartie sur un nombre plus important d’intervenants : 471 personnes sur LCI et 452 sur BFM TV (contre 220 sur les cinq chaînes historiques). Ainsi, sur les chaînes d’info, éditorialistes, « experts » et représentants des « gilets jaunes » assurent, proportionnellement, plus de commentaires que les représentants du gouvernement, davantage présents sur les « grandes chaînes ».

Une médiatisation inédite pour un mouvement social ?

Les grèves de 1995 : la parole aux syndicats

Les grèves de 1995 contre le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale, accompagnées de grandes manifestations dans les grandes villes, ont été identifiées, à l’époque, comme les plus importantes depuis celles de Mai 68. Entre le 4 octobre et le 31 décembre 1995, 915 sujets leur ont été consacrés dans les JT sur les six chaînes « historiques » (y compris Canal +), suivant les temps forts de la mobilisation. Le 10 octobre a lieu une grève unitaire dans la fonction publique et les services publics. Mais le pic de médiatisation se produit six semaines plus tard, à partir du 24 novembre, journée de mobilisation interprofessionnelle, la grève étant reconduite à la SNCF puis s’étendant à la RATP (ce qui paralyse les transports en commun), La Poste et France Télécom à compter du 27 novembre. Le nombre de sujets décroît dès le 15 décembre, date du retrait de la réforme sur les retraites, la fonction publique et les régimes spéciaux. Ce mouvement social aura donc connu une médiatisation intense sur une période assez courte d’un mois environ, comparable par sa durée au pic de médiatisation des « gilets jaunes », mais de plus faible intensité.

Les JT ont, à l’époque, donné la parole principalement aux syndicats, perçus comme les animateurs du mouvement. Dans le top 10, on constate la prédominance des représentants syndicaux, Force ouvrière et CGT en tête (145 passages contre 61 pour les membres du gouvernement). Le PS (24 passages) est quant à lui le parti politique le plus représenté.

Les anonymes (en majorité des usagers des transports publics et des particuliers impactés par la grève, mais aussi des manifestants, des cheminots grévistes, des commerçants et des étudiants) se sont exprimés dans 41 micro-trottoirs et une vingtaine de témoignages.

Nuit debout : une médiatisation faible et centrée sur Paris

Un mouvement social plus récent, Nuit debout — né dans le sillage de la contestation contre la loi Travail portée par Myriam El Khomri —, n’a suscité que 66 sujets entre le 1er avril et le 15 mai 2016 (18 sur France 2, 17 sur France 3, 11 sur M6, 10 sur TF1, 5 sur Arte et 5 sur Canal+). Cette mobilisation a en effet surtout été traitée à travers des « brèves ».

Alors que des rassemblements Nuit debout ont été organisés dans plus d’une centaine de villes françaises, Paris et la place de la République sont cités dans 59 sujets, suivis de Strasbourg (2 sujets), Caen, Lyon, Marseille, Toulouse et Saillans dans la Drôme (1 sujet chacun).

Les pics suivent les temps forts de la mobilisation : assemblée générale place de la République le 10 avril, débordements et prise à partie d’Alain Finkielkraut le 16, incidents lors du défilé du 1er mai et évacuation de la place de la République.

Sur 38 prises de paroles (pour 31 personnes identifiées), aucune figure majeure ne se distingue, ce qui traduit la difficulté des journalistes à identifier  des interlocuteurs(2). Ainsi, 16 prises de paroles sont le fait de personnalités politiques, 9 de représentants syndicaux, 4 de sociologues, et 3 de personnes impliquées dans des mouvements citoyens alternatifs (Xavier Alberti, cofondateur de La Transition, Dominique Marion, président de la Fédération nationale d’agriculture biologique, François Ruffin, journaliste et réalisateur).

Seuls 8 micro-trottoirs et différents témoignages recueillis en marge des manifestations et des assemblées ont aussi donné la parole à des militants de Nuit debout, ou encore à des riverains, des commerçants, et des étudiants.

Le mouvement des « gilets jaunes » a donc bien connu une médiatisation inédite par son ampleur — même si la période de couverture la plus intense n’aura duré qu’un mois — et par la mobilisation des rédactions, et tout particulièrement celles des chaînes d’information en continu. Il aura donné à la télévision l’occasion de sortir de Paris, moins pour s’intéresser aux spécificités locales que poursuivre les déplacements présidentiels, toutefois. En phase avec le cadrage politique qui a été donné aux mobilisations, ce sont les personnalités politiques qui ont le plus été invitées à commenter le mouvement, du moins dans les JT des chaînes « historiques », tandis que les chaînes d’info en continu se sont appuyées sur les éditorialistes. La parole a aussi été donnée à certains « gilets jaunes », participant ainsi à l’émergence de porte-paroles ou « figures » du mouvement, ce qui a prêté le flanc à de nombreuses critiques de la part de « gilets jaunes ».

 

Méthodologie

La méthodologie de classification thématique des sujets de JT sur les cinq chaînes historiques est (TF1, France 2, France 3, Arte et M6) est accessible ici.

S’agissant des chaînes d’information en continu, le volume horaire consacré aux gilets jaunes sur LCI et BFMTV a été quantifié grâce à l’indexation par mots-clés réalisée exceptionnellement par les documentalistes de l’INA qui ont visionné les programmes du 17 novembre 2018 au 4 janvier 2019, entre 6 heures et minuit.

Les « apparitions » regroupent toute prise de parole, quelle que soit sa forme (extrait de déclaration, présence en plateau, interview dans le cadre d’un reportage…) ; une seule « apparition » est comptée par émission, même si l’intervenant apparaît plusieurs fois. Ce comptage ne porte que sur les sujets relatifs aux « gilets jaunes ».

(1)

Le 16 décembre, la rédaction de BFM TV a été mobilisée par l’hommage aux victimes de l’attentat de Strasbourg, qui a eu lieu le 11, et qui a pu contribuer au reflux de la médiatisation des « gilets jaunes » sur la chaîne.

(2)

Cela tient sans doute choix du mouvement de ne pas mettre un personne en particulier en avant, c’est pourquoi tous les militants et les militantes avaient pour consigne de se faire appeler Camille.

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