Photographie de Piotr Pavlenski (Pavlensky en anglais) avec des micros tendus vers lui.  À sa droite, son avocat, Yassine Bouzrou.

Piotr Pavlenski s'adresse à la presse le 18 février. À sa droite, son avocat,Yassine Bouzrou.

© Crédits photo : Guillaume DAUDIN / AFP.

Après l’affaire Griveaux-Pavlenski, plaidoyer socio-historique pour la préservation de l’anonymat et du pseudonymat

La publication d’une « sextape » attribuée à Benjamin Griveaux, dont sont soupçonnés Piotr Pavlenski et Alexandra de Taddeo, a fait ressurgir le vieux débat de l’anonymat et du pseudonymat en ligne. Malgré des abus possibles, ces formes d’expression historiques doivent être sauvegardées. Nikos Smyrnaios, maître de conférences et contributeur à la revue des médias, livre un plaidoyer en faveur de l’anonymat et du pseudonymat en ligne.

Temps de lecture : 8 min

Paradoxale affaire Benjamin Griveaux. De la publication de vidéos à caractère sexuel au renoncement électoral du candidat La République en marche, tous les protagonistes de  cette succession d’évènements sont identifiables. Pourtant, voilà qu’est remise à l’ordre du jour la question de l’anonymat sur Internet, vieille question qui réapparait à intervalles réguliers à l’occasion de faits d’actualité, portée souvent par des politiciens au discours conservateur.

C’est par exemple le cas du sénateur Jean-Louis Masson, remarqué récemment pour des propos islamophobes, qui déjà en 2010 avait déposé une proposition de loi pour obliger les blogueurs à signer leurs billets de leur nom. Un discours déjà tenu à plusieurs reprises par Donald Trump lui-même. Le paradoxe est que, cette fois ci, ce genre de proposition provient d’acteurs politiques censés incarner le libéralisme.

Le discours de ceux qui voudraient « interdire l’anonymat » sur Internet se fonde sur l’idée que celui-ci serait une menace pour la démocratie. En réalité, c’est tout le contraire : historiquement, l’anonymat (du grec ανωνυμία qui veut dire se présenter sans nom) et le pseudonymat (se présenter sous un faux nom) ont toujours eu une fonction importante dans la régulation des rapports sociaux, et ont participé à l’émergence d’une sphère publique démocratique.

C’est un non-sens historique

Historiquement, l’anonymat et le pseudonymat ne sont évidemment pas les produits de l’internet, mais résultent de la découverte de l'écriture, qui permet de dissocier un discours du corps physique de celui qui le prononce. Leur utilisation systématique est particulièrement répandue dans tout contexte historique où s’exercent censure et contrôle des moyens d'expression publique par le pouvoir (État, église, bureaucratie, pouvoir économique, etc.).

Un cas caractéristique est celui des Lumières et de la période prérévolutionnaire en France, pendant laquelle l’emploi de l’anonymat et du pseudonymat a permis une critique ouverte du pouvoir royal(1)

Un autre cas intéressant est leur utilisation par les écrivaines en Grande-Bretagne au XIXe siècle. Cette pratique leur a permis d'échapper aux contraintes d'expression imposées aux femmes par la société victorienne conservatrice(2).

Dès le départ, l’anonymat et le pseudonymat ont permis l’exercice de la liberté d'expression

Dès le départ, l’anonymat et le pseudonymat ont permis l’exercice de la liberté d'expression mais aussi l’abus de cette liberté. Cette double nature se retrouve notamment dans les libelles, ces petits textes de caractère satirique, insultant ou diffamatoire qui visent des personnalités célèbres. Particulièrement développés aux XVIIe et XVIIIe siècles en France, ils critiquaient d’une part des personnalités de pouvoir — en se référant à des événements réels, avec férocité et liberté totale de parole —, et diffusaient d'autre part souvent des calomnies et des rumeurs visant à désinformer et manipuler le public(3).

À partir de ce bref aperçu historique, nous pouvons conclure que l’anonymat et le pseudonymat sont des formes d’expression publique très répandues depuis des siècles qui, malgré leurs aspects négatifs, ont contribué au processus d’autonomisation de la sphère publique que décrit Habermas, permettant ainsi la critique des pouvoirs en place. 

C’est un non-sens sociologique

Les discussions sur ce sujet utilisent de manière indifférenciée les concepts d'anonymat et de pseudonymat, mais ne font pas référence au même phénomène. Historiquement, l’idée de l’anonymat sur l’internet a eu une connotation positive car liée à la protection des données personnelles de l’utilisateur, c’est-à-dire au fait d’éviter de relier une personne physique aux activités en ligne qu’elle développe. L'anonymat en ce sens est légitime car il protège la vie privée des utilisateurs, ce que les anglo-saxons désignent par le terme privacy.

L’accent négatif mis sur l’anonymat en ligne a été le résultat de l'émergence de la blogosphère dans la première moitié des années 2000 et plus précisément de la possibilité qu’offraient les premières plateformes de blogging à poster des commentaires publics anonymes (c’est à dire sans signature ou avec une signature à usage unique). Auparavant, certains services en ligne développés dans les années 80 (Bulletin Board Systems, forums) permettaient de publier de manière anonyme des commentaires, qui restaient toutefois accessibles à une petite communauté. 

Cet anonymat ne protège pas complètement les auteurs de discours haineux

Le phénomène des commentaires anonymes sur les blogs librement accessibles à l’ensemble des internautes s'est développé rapidement — notamment été porté par  certains sites d’information français comme Rue 89 et Mediapart, désireux de favoriser la participation des internautes —, et a donné lieu à des pratiques de harcèlement, de diffamation et de discours haineux. C’est cette étape qui a déclenché les premières propositions visant la suppression de l’anonymat en ligne. Pour autant, cet anonymat ne protège pas complètement les auteurs de discours haineux, en témoignent certains cyberharceleurs de la journaliste Nadia Daam, condamnés en 2018 et 2019.

D'un autre côté, la notion de pseudonymat est inextricablement liée à l'histoire de l’internet, en tant que partie intégrante de la culture des « pirates », hackers et autres cyberpunks. Fondamentalement, c’est l'utilisation d'une persona récurrente qui, sans être une véritable identité, est reconnaissable à ses caractéristiques intemporelles : nom d'utilisateur, avatar, profil, etc.

Bien que l’utilisation d’un pseudonyme par exemple sur Twitter ne soit pas exclusive (un utilisateur peut avoir plusieurs comptes pseudonymes et inversement plusieurs utilisateurs peuvent animer le même compte), le plus souvent, celui-ci est caractérisé par une certaine stabilité dans le temps, mais aussi par un investissement social de l'utilisateur qui vise l’accumulation de reconnaissance par les pairs, l’influence ou la réputation. 

Un utilisateur ne fait pas obligatoirement « n’importe quoi » parce qu’il est pseudonyme

De ce fait, un utilisateur ne fait pas obligatoirement « n’importe quoi » parce qu’il est pseudonyme, tout comme un utilisateur n’est pas exempt des pratiques discutables simplement parce qu’il est éponyme (par exemple sur Facebook). Il arrive même que les commentateurs éponymes utilisent un langage davantage abusif que les commentateurs pseudonymes. La recherche a ainsi montré que le pseudonymat d’un auteur d’un blog n’a pas, a priori, d'impact négatif sur la perception du public, contrairement à d'autres paramètres tels que l’orthographe. 

Bien sûr, la facilité avec laquelle on peut créer un grand nombre de profils pseudonymes sur les réseaux sociaux a considérablement réduit les coûts liés à un changement de persona, permettant ainsi de réduire le coût social d’un mauvais comportement. Mais ces coûts demeurent, notamment pour les utilisateurs aguerris, caractérisés par un investissement important dans leurs activités pseudonymes en ligne. En ce sens, le pseudonymat peut constituer une sorte de « frein moral » face à des pratiques comme la calomnie ou à l’harcèlement et, de ce point de vue, ne doit pas être confondu avec l’anonymat absolu. 

C’est un outil indispensable pour les lanceurs d’alerte

Le troisième aspect du problème porte sur les cas où l’anonymat est le seul moyen de donner une information confidentielle, de révéler une affaire ou de dénoncer un scandale. Par exemple, la loi protège les sources des journalistes depuis des décennies : garanti notamment par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme, ce droit et devoir a fait l’objet d'une jurisprudence des plus protectrices de la Cour européenne des droits de l'homme. Elle le définit comme une « condition essentielle au libre exercice du journalisme et au respect du droit du public d’être informé des questions d’intérêt général ». L’objectif est de protéger les lanceurs d’alerte et les informateurs de toutes représailles. 

Depuis une décennie, la pratique de whistle-blowing se développe en ligne à grande échelle grâce à des services tels que Wikileaks. Plusieurs millions de documents relatifs à des scandales de corruption, d'espionnage et de violations de droits de l'homme concernant des dizaines de pays à travers le monde ont été publiés sur des sites de ce type depuis leur création. Les révélations de Wikileaks sur les abus de l’armée américaine dans la guerre en Afghanistan, reprises par des dizaines des médias à l’échelle du monde, n'auraient pas été possibles sans l’anonymat de ceux qui ont divulgué des documents militaires américains et le pseudonymat des principaux contributeurs de Wikileaks.

Dans ce cas particulier, le secret basé sur la technologie (méthodes de cryptage, réseaux décentralisés, etc.) est un élément clé de l'efficacité de Wikileaks et une garantie qui permet la divulgation. Au niveau individuel, l’anonymat est un moyen fondamental pour les membres d’une organisation sous contrôle hiérarchique (entreprise, armée, État) de critiquer cette organisation. Souvent, la possibilité d'une plainte en ligne anonyme permet d’équilibrer en quelque sorte la faiblesse des organes collectifs traditionnels tels que les syndicats.

C’est une façon de filtrer la présentation de soi au quotidien

Enfin, le quatrième aspect du problème est de nature sociologique. Il est généralement admis en sociologie que dans notre vie quotidienne nous adoptons tous des comportements différents en fonction du contexte et des interlocuteurs. Dans son ouvrage classique La Mise en scène de la vie quotidienne, le sociologue Erving Goffman utilise l'imagerie du théâtre pour décrire les interactions humaines (4) : dans la vie quotidienne, un individu en interaction avec un autre individu agit comme un acteur en représentation, dans la mesure où il doit maîtriser l’impression qu’il donne par différents procédés de mise en scène selon la situation. Ainsi, nous montrons une facette de notre personnalité et nous dévoilons une partie de notre identité différente à notre patron, à notre voisin de train ou à notre collègue de travail. 

L’équilibre des relations sociales que nous développons dépend de ce filtrage des informations que nous transmettons ou faisons taire à chaque interlocuteur. Par conséquent, on peut légitimement s’interroger sur le bien-fondé du principe qui voudrait que l’on assume obligatoirement tous les propos que l’on tient en ligne et ceci sans limite dans la durée, ni dans la sphère sociale dans laquelle ces propos seraient accessibles. 

C’est un mur contre une logique préemptive et répressive

Ces arguments, entre autres, montrent pourquoi l’anonymat et les pseudonymat sur l’internet doivent être considérés non seulement comme des pratiques tolérables mais aussi comme des droits, et en tant que tels doivent être protégés. Cela ne signifie pas pour autant que les abus qui découlent de leur utilisation (calomnie, racisme, désinformation) ne doivent être punis. La question est de savoir si nous sommes disposés à limiter nos libertés individuelles à l’autel d’une logique préemptive et répressive.

La création d'un mécanisme massif d'identification des utilisateurs anonymes ou pseudonymes des réseaux sociaux tel qu’il est implicitement proposé par des nombreux commentateurs, ne peut que contribuer à l’émergence d’une dystopie où le sujet serait totalement transparent, comme le rêve Mark Zuckerberg. L’histoire et la sociologie nous montrent que les tentatives dans ce sens, même lorsqu'elles sont motivées par des bonnes intentions, servent finalement le but opposé de celui qu’elles prétendent défendre.

(1)

DELON, Michel. « Subversion littéraire, subversion politique : des Lumières à la Révolution ». In :Universalia, Paris, Encyclopedia Universalis, 1992, p. 404-406.

(2)

EASLEY, Alexis. First-person anonymous: women writers and Victorian print media, 1830-1870. Ashgate publishing, 2004.

(3)

ROUSSIN, Philippe. « Critique et diffamation chez Pierre Bayle ». In : Critique et affaires de blasphème à l’époque des Lumières. Paris, Honoré Champion, 1998.

(4)

GOFFMAN, Erving. The Presentation of Self in Everyday Life. Anchor Books, 1959.

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