Une famille réunie le 23 avril 1961 pour regarder l'allocution du général De Gaulle.

Une famille réunie à Paris le 23 avril 1961, pendant la guerre d'Algérie, pour écouter l'allocution radio-télévisée du général De Gaulle.

© Crédits photo : AFP.

De la cohésion nationale à la parole des témoins et des familles : 60 ans de guerre d’Algérie à la télévision

Si, au sortir de la guerre et dans les années 1970, il faut maintenir la cohésion de la nation, dans les années 1980 et 1990, la parole s’ouvre et se complexifie, laissant place aux récits intimes des témoins directs de la guerre puis à ceux de leurs enfants et petits-enfants.

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Dans les premières pages du rapport que Benjamin Stora a remis en janvier 2021 au président Macron (Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie), l’historien écrit que « la représentation du passé n’est pas un acte anodin quand il s’agit de la guerre d’Algérie ». La raison en est que les contenus de cette représentation touchent « à plusieurs groupes de personnes traumatisées » et entrent « en contradiction avec des discours dominants, officiels ». De ce fait, la réminiscence se révèle « moins évidente, plus douloureuse, et l’analyse de ce passé est plus confuse, délicate » (p. 5). D’une certaine façon, ces propos font écho aux représentations de la guerre d’Algérie qui, depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962 jusqu’aujourd’hui, ont circulé à la télévision française, un média qui s’est progressivement imposé sur le plan mémoriel, remplaçant de la sorte la radio qui, pour sa part, avait largement couvert les événements en Algérie.

Quelle que soit la période, le traumatisme est une constante des productions télévisuelles. Il est celui qu’expriment des représentants de l’un ou l’autre groupe cité par l’historien et qui, pour beaucoup, évoquent des souvenirs empreints d’une blessure profonde. Celle-ci résulte d’un processus de culpabilité (pour les appelés par exemple) ou est nourrie d’une forme de rancœur (notamment pour les harkis ou les pieds-noirs…). La parole des témoins invités à raconter et se raconter — mais aussi celle de leurs enfants ou de leurs proches (par exemple des harkis, des soldats ou des immigrés…) qui, à partir des années 2000, ont repris le flambeau de la réminiscence — est souvent fondée sur l’exhumation individuelle et collective de faits refoulés, dont les contours et la spécificité ont évolué à la faveur d’événements politiques, scientifiques et/ou sociétaux particuliers.

Maintenir une forme de cohésion nationale

Le cessez-le-feu du 19 mars 1962 ne met aucunement fin aux violences qui continuent de déchirer les communautés en Algérie, attisées par des groupes dont l’Organisation de l’armée secrète (OAS). La guerre n’en a pas fini. Meurtrière, elle installe un climat d’insécurité et de profonde instabilité. Dans une période censée tourner la page de la colonisation, elle contribue notamment à accélérer le départ précipité de milliers d’Européens.

C’est précisément le sort de ces rapatriés qui est au cœur de plusieurs éditions de l’émission phare des années 1960, « Cinq colonnes à la une ». Avec une particularité toutefois qui montre l’embarras des producteurs de l’époque : sur les douze émissions consacrées aux rapatriés, seules deux traitent de la situation spécifique des harkis… De toute évidence, le cas de ces supplétifs de l’armée française dérange. Contrairement à ce que prévoyaient les accords d’Évian, très peu ont pu rejoindre la France et beaucoup font l’objet de règlements de compte en Algérie. Leur cas est aux antipodes d’un discours journalistique qui se veut rassurant et que l’on retrouve dans plusieurs des magazines d’information (« L’avenir est à vous », « Sept jours du monde », « Panorama », « Zoom ») créés au début des années 1960.

L'une des rares émissions de « Cinq colonnes à la une » dédiées aux harkis.

Mais rassurer, c’est aussi inscrire le parcours de certaines personnalités dans un récit dont la visée correspond aux valeurs du moment. Un récit présent dans la séquence d’un médecin filmé dans la pénombre dans « Cinq colonnes à la une », une première fois à Alger en avril 1961 (après le putsch des généraux), une seconde en octobre 1962 (à visage découvert), avant le départ de ce dernier pour la France. La vertu pédagogique de ces deux séquences est indéniable : la vie de ce « médecin d’Alger » est menacée ; il n’a pas d’autre choix que de rejoindre la France qui, pour sa part, n’a pas d’autre alternative que de l’accueillir. La télévision présente ainsi aux métropolitains les ressorts d’une histoire déchirante à partir d’un cas individuel, plus à même de faire passer un message collectif de compréhension et d’ouverture…

Plusieurs des images diffusées au début des années 1960 remplissent une fonction métonymique : d’une certaine façon, elles ont façonné une représentation type du rapatriement. Tel est le cas de ces hommes, femmes et enfants qui sont massés dans des paquebots et que l’on peut voir par exemple dans Algérie : le mois de l’exode (1er juin 1962).

Algérie : le mois de l'exode est l'un des documents qui vont façonner les représentations du rapatriement.

Pour autant, au fur et à mesure des années, la guerre d’Algérie est non seulement moins présente à la télévision qu’elle ne l’était au sortir de la guerre mais elle l’est aussi selon des dispositions différentes. C’est par exemple le cas dans des documentaires qui dressent le portrait de grands hommes (le général De Gaulle, le colonel Bigeard, Mendès-France, Camus, Mauriac…), ou dans des émissions littéraires qui présentent les ouvrages parus sur le sujet. Car, dans les années 1970, le thème de la guerre d’Algérie fait une entrée en force dans la littérature ou les essais ; la télévision en est le relai. Évocations et souvenirs permettent ainsi à différentes personnalités — plus ou moins connues — d’exprimer de la nostalgie, des regrets ou de la rancœur, en convoquant des souvenirs privés voire intimes (i.e. Des feux mal éteints, P. Labro, 1967 ; L’Algérie pour mémoire, J. Sutra, 1979 ; Algérie mon amour : Constantine - 1920-1962, F. Stora, 1978…).

C’est par la fiction que des sujets délicats pénètrent le petit écran, par exemple — mais pas seulement — dans le magazine « Les Dossiers de l’écran » qui a pour particularité de présenter un film et d’en débattre avec des invités aux avis contrastés. Le 22 octobre 1969, parole y est donnée aux relations entre les pieds-noirs et les Algériens après la projection des Oliviers de la justice (J. Blue, 1961, à partir de l’ouvrage de J. Pélegri, 1959) ; le 25 avril 1978, c’est à la torture que le magazine s’intéresse en programmant R.A.S (Y. Boisset, 1973). Ailleurs, c’est aux appelés que l’on prête attention ou encore aux harkis ou aux Algériens… Mais ces présences restent rares et il faut attendre pour que la parole s’ouvre et se complexifie.

La parole s’ouvre enfin

Justement, c’est au cours des années 1980 puis 1990 que les représentations télévisuelles de la guerre d’Algérie connaissent plusieurs évolutions. L’histoire officielle portée par les grands hommes perd du terrain ; elle est remplacée par les témoignages de diverses personnalités dont beaucoup, anonymes, confèrent au sujet une réelle dimension affective. Les thèmes abordés sont plus larges, les questions de torture ou de répression (dont le massacre du 17 octobre 1961 ou la manifestation du métro Charonne le 8 février 1962) sont développées de façon plus frontale. Les illustrations se font elles aussi plus directes. Par exemple, les photographies prises par Elie Kagan en octobre 1961 sont intégrées au documentaire Les Années algériennes (B. Favre, P. Alfonsi, P. Pesnot, B. Stora, 1991) dans lequel elles sont discutées par leur auteur, tandis que des images des ratonnades d’Oran sont commentées dans le documentaire De Gaulle et l’OAS (P. Abramovici, 1991).

Justement, les documentaires (dont Guerre d’Algérie, mémoire enfouie d’une génération, D. Chegaray, O. Doat, 1982 ; La Guerre d’Algérie, P. Batty, 1984 ; La Guerre sans nom, P. Rotman, B. Tavernier, 1992) occupent une place significative dans la programmation des chaînes mais aussi dans les avis portés par les journalistes de la presse de l’époque. Dévoilement, exhumation, levée d’interdits fondent la rhétorique des propos tenus à leur sujet, ne serait-ce que parce que le qualificatif de guerre est pleinement assumé par ces réalisateurs, même si le terme ne sera officiellement adopté qu’en 1999, sous la présidence de Jacques Chirac.

À cette indéniable percée du thème « guerre d’Algérie » à la télévision, il faut ajouter les travaux des historiens sur un sujet qui gagne non seulement du terrain mais aussi de la légitimité. D’ailleurs, visibilités scientifique et médiatique sont entremêlées, des historiens — dont Benjamin Stora — jouant un rôle déterminant dans la présence médiatique du sujet.

Benjamin Stora est invité de l'émission « Caractères » le 22 novembre 1991.

Toujours est-il que le mouvement qui se dessine accorde une place significative aux témoignages confiés par différentes catégories d’acteurs. Le documentaire La Guerre sans nom est un bon exemple de l’importance accordée à la remémoration de souvenirs enfouis. Patrick Rotman et Bertrand Tavernier se sont rendus à Grenoble pour y recueillir les récits de rappelés — des conscrits libérés de leurs obligations militaires et pourtant appelés à servir en Algérie — qui, plus encore en cette ville qu’ailleurs, refusaient de s’y soumettre (1) . Montrant l’importance de la démarche mémorielle, le film se présente dès son ouverture comme une mosaïque de portraits qui sont autant de traces d’un passé collectif dont des pans seraient restés dans l’obscurité. Au-delà des différences — politiques, sociales, militaires — qui séparent ces hommes, tous sont unis par une vision similaire du rapport au passé, précisément parce qu’ils sont restés silencieux jusque-là. Cet aveu de silence devient paradoxalement le dénominateur commun d’un groupe dont les caractéristiques ne sont évidemment pas limitées à une ville de France. Ces caractéristiques font écho aux expériences de nombreux autres appelés ou rappelés, voire à d’autres catégories de témoins, dont la parole s’ouvre au cours des décennies suivantes.

Choc testimonial

L’affaire commence dans Le Monde le 20 juin 2000. Florence Beaugé publie dans le quotidien un article — « Torturée par l’armée française en Algérie, "Lila" recherche l’homme qui l’a sauvée » — qui marque le début de plusieurs mois de polémiques, de procès, d’articles, de reportages, de tribunes et de témoignages divers. Lila, Louisette Ighilahriz, raconte les sévices qu’elle a subis lors de son incarcération à la villa Sesini (ou Susini). Elle met en cause Massu qui était « brutal, infect », Bigeard qui « n’était pas mieux » et Graziani qu’elle décrit comme étant « le pire ». Cette ancienne combattante du Front de libération national (FLN) explique rechercher le médecin qui l’a sauvée, le commandant Richaud, qui lui aurait permis d’échapper à la torture. Deux jours plus tard, le général Massu, toujours dans Le Monde, reconnaît la torture (ce qu’il avait toujours fait) mais, surtout, il confie ses doutes quant à l’efficacité de celle-ci.

Pendant deux années, ce témoignage engendre un mouvement particulièrement intense d’anamnèse, les médias s’emparant de cette affaire pour demander une reconnaissance officielle par la France, L’Humanité publiant même un appel signé par 12 personnalités qui sera suivi de la publication dans le quotidien de nombreux courriers de lecteurs racontant leur expérience de la torture. Ainsi pendant des mois, des représentants de l’armée — au fronton de laquelle les généraux Aussaresses (qui sera condamné en 2002 pour délit de « complicité d'apologie de crimes de guerre ») et Bigeard —, du monde politique (Lionel Jospin explique qu’il faut laisser travailler les historiens et Marie-Georges Buffet réclame la création d’une commission d’enquête), des champs journalistiques et scientifiques exposent dans la presse ou à la télévision leurs accords et divergences sur le sujet. Ils font de la torture la question incontournable pour aborder le rôle de l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Le témoignage s’impose dans tous les médias comme une donnée structurante de la connaissance du passé mais aussi de l’engagement à son sujet.

Par exemple, pendant la période de commémoration des cinquante ans de la fin de la guerre d’Algérie, le témoignage occupe une place centrale dans l’évocation des faits mais avec une focalisation sur le récit de famille. Certes, cette démarche n’est pas propre à cette guerre. Elle enchevêtre des facteurs sociologiques et culturels qui participent d’un mouvement de transmission intergénérationnelle. Pour la guerre d’Algérie, la connaissance et le récit de faits qui s’éloignent touchent désormais les deuxième et troisième générations. Ainsi des fils/filles ou petits-fils et petites-filles tentent de démêler des secrets familiaux qui touchent l’un ou l’autre sujet propre à ce conflit. La torture, les appelés, la non-reconnaissance des harkis, la quête des disparus sont dès lors quelques-uns des sujets au cœur des ouvrages rédigés par des acteurs de l’événement ou des chercheurs (parmi lesquels Pieds-noirs de père en fils. Voix et regards, C. Buono, 2004 ou La petite fille sur la photo. La guerre d’Algérie à hauteur d’enfant, B. Benkemoun, 2012) ou des films et documentaires programmés à la télévision. Dans un documentaire diffusé le 26 juin 2011 sur France 3, Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu (2011), la réalisatrice Hélène Cohen raconte que, lors de l’enterrement de son père, elle découvre sur sa tombe des noms qu’elle ne connaissait pas et qui sont ceux de membres de sa famille « disparus en Algérie en juin 1962 ». À la quête qu’elle mène pour retrouver la trace de ces personnes, s’ajoute un questionnement sur les raisons du silence paternel.

Et c’est encore notamment ce silence qui motive le travail de Thierry de Lestrade, auteur-réalisateur avec Sylvie Gilman du documentaire Algérie, la guerre des appelés (diffusé sur France 5 le 3 novembre 2019). Enquêtant sur les derniers appelés d’Algérie, eux aussi exhument des souvenirs, compensant probablement ceux que le père du réalisateur n’a jamais racontés et dont il dit qu’« il est mort avec ses silences ».

Histoires de famille

La guerre d’Algérie devient aussi une histoire de famille. C’est d’ailleurs le titre d’un documentaire diffusé sur France 2 et présenté depuis Marseille par Laurent Delahousse le 30 novembre 2018, France-Algérie, une affaire de famille (F. Martin, D. Fargues). En préambule, le film revient sur la polémique provoquée par une interview du candidat Emmanuel Macron à la chaîne algérienne Echorouk News le 14 février 2017. Ce dernier y parle de crime contre l’humanité et de barbarie à propos de la colonisation, provoquant la colère de certains de ses adversaires mais aussi des pieds-noirs qu’il rencontre lors d’un déplacement dans le sud de la France quelques jours plus tard.


Extrait du documentaire France-Algérie, une affaire de famille, diffusé en 2018.

Le documentaire prend donc pour objet cette réconciliation impossible et s’efforce d’en comprendre les ressorts. Pour cela, il commence par la visite du président Gaston Doumergue en Algérie le 4 mai 1930 pour célébrer le centenaire de la colonisation et s’achève avec la montée de l’islamisme. Si le propos paraît pessimiste, conforté par ailleurs par les voix de nombreux témoins et spécialistes, il n’en demeure pas moins qu’il livre en conclusion un message positif. Un échange entre le journaliste et Samia Ghali, adjointe à la mairie de Marseille, laisse entrevoir une lueur d’espoir vis-à-vis de l’intégration. Fille d’immigrés algériens — engagés dans le FLN — la femme politique a connu les baraquements et les bidonvilles. Pour elle, Marseille incarne cette relation forte bien que difficile entre l’Algérie et la France.

Un regard qui, dans une certaine mesure, fait écho aux attendus du rapport rédigé par Benjamin Stora dont la mission était « de dresser un état des lieux juste et précis sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie » afin d’engager les deux pays sur la voie de la réconciliation. Mais les commentaires parus sur ce rapport donnent à penser que le chemin sera long pour y parvenir. Et les médias, dont la télévision, continueront d’investir un terrain qui reste sensible.

(1)

Le 18 mai 1956, une manifestation rassembla à Grenoble plusieurs centaines de rappelés qui refusaient de partir en Algérie. Elle fut l’une des plus violentes de France, la répression faisant une cinquantaine de blessés parmi les manifestants.

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