Hachette : chronique d’une mort annoncée ?

Hachette : chronique d’une mort annoncée ?

Jean-Yves Mollier s’interroge sur l’avenir d’Hachette Livre après son conflit avec Amazon.

Temps de lecture : 3 min

 

Le 13 novembre 2014 marque pour Jean-Yves Mollier la fin d’une époque, celle de la réussite de la société Hachette(1), qu’il qualifie de « parfois insolente ».
 
L’auteur, historien dont les travaux sur l’édition et la presse font autorité, pose comme postulat que l’accord signé en novembre entre Hachette Book Group, filiale américaine, et Amazon, le géant de la distribution, à propos du prix du livre numérique aux États-Unis, est une reddition qui lui permet de poser une question cruciale : « L’édition telle que nous la connaissons depuis plus de deux cents ans est-elle en train de disparaître sous nos yeux ? »
 
Jean-Yves Mollier va donc rechercher dans l’histoire « pourquoi il convient d’éclairer l’envol puis la possible chute de la société Hachette parce que cette dernière porte en elle une partie du destin de l’édition du livre dans le monde de demain. »

Hachette déstabilisée par les GAFA

Tout d’abord, Hachette Livre aurait été « déstabilisée » par les technologies numériques et notamment par l’essor des liseuses et des livres numériques qui n’auraient pas trouvé leur modèle économique. La faute en reviendrait aux GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) qui bouleversent les règles en vigueur dans l’édition. Jean-Yves Mollier entrevoit même la possibilité pour Amazon de devenir lui-même éditeur « si l’occasion s’en présente ».

Ensuite, Hachette, habituée à s’appuyer sur des politiques bienveillants pour étendre son pouvoir de marché, voit son recours aux États et même à l’Europe communautaire devenir moins efficient compte tenu du poids exorbitant des GAFA.

De surcroît, la mondialisation, en accentuant la financiarisation des industries de la culture et de la communication, a renforcé la tendance à « rétrécir la marge de manœuvre des éditeurs travaillant dans les grands groupes » comme Hachette.
 Facebook ne servirait qu’à vendre des produits standardisés 
Enfin, les réseaux sociaux auraient fait perdre de leur influence aux prescripteurs traditionnels des livres comme la presse écrite et la télévision. Selon Jean-Yves Mollier, ces prescripteurs « étaient en mesure, jusqu’au seuil des années 2000, de sensibiliser les lecteurs d’une partie de la planète aux qualités d’une œuvre ou à la finesse d’écriture d’un écrivain qui dérangeait les habitudes ou heurtait la tradition. » Pour l’auteur, en creux, Facebook serait donc dans l’incapacité de jouer le même rôle et ne servirait qu’à vendre des produits standardisés, en n’étant qu’un nouvel outil marketing.
 
Pour finir, Internet, en permettant l’autoédition, fragiliserait des éditeurs, « bien démunis pour trouver les parades qui seraient nécessaires à leur sursaut ».
Pour Jean-Yves Mollier le constat est alarmant, mais pour autant ses arguments sont-ils tous recevables et l’avenir des éditeurs comme Hachette est-il écrit à l’avance ?

Une société qui a toujours su rebondir

On pourra faire remarquer que le conflit qui a opposé Hachette Book Group à Amazon a été circonscrit aux États-Unis. D’une part, l’entreprise de commerce électronique a évité d’étendre sa rétention des commandes des livres des filiales d’Hachette à la France et, d’autre part, elle a déclenché les hostilités alors que ses résultats étaient sérieusement en baisse. Elle avait un besoin urgent de rassurer ses actionnaires, l’œil rivé sur le cours de la bourse de New York et le bras de fer engagé contre Hachette obéissait tout autant à une stratégie de communication qu’à une logique économique. Son rapport de force était-il alors aussi évident que Jean-Yves Mollier le laisse supposer ?
 

 Amazon avait un besoin urgent de rassurer ses actionnaires 
En outre, et comme il le reconnaît, les clauses de l’accord entre les deux belligérants n’ont jamais été dévoilées, mais Jean-Yves Mollier doute qu’Amazon « soit allée à Canossa et qu’elle ait reculé sur le fond ». Bref Hachette serait le perdant de l’accord.
 
Il est indéniable que les dirigeants d’Hachette Book Group ont résisté beaucoup plus longtemps que d’autres éditeurs et n’ont pas semblé subir la catastrophe escomptée par Amazon.
En revanche, il est incontestable que la branche Hachette Livre du groupe Lagardère est au cœur des manœuvres en cours dans les industries de la culture et de la communication, avec toutes les contradictions entre les grands opérateurs de la communication, les GAFA, et les fournisseurs de contenus comme Lagardère.
 
Par exemple, il n’est pas écrit que les GAFA éprouvent le besoin d’investir dans la recherche de contenus ; s’il s’avère que la seule distribution de contenus est suffisamment rentable, la prise de risque dans la conception et la fabrication des produits culturels, qui restent des prototypes avec leurs aléas, restera confiée aux industries de la culture. Bien que la société Amazon se soit engagée récemment dans la production de contenus, l’avenir dira si elle persiste dans cette voie.
 
Hachette Livre reste la branche la plus florissante du groupe Lagardère et s’est adaptée au nouvel environnement technologique. Elle résiste plutôt bien aujourd’hui à la concurrence, grâce à une politique de diversification vers les livres dits à rotation rapide (fascicules et livres pratiques), mais aussi dans des secteurs encore en expansion comme la littérature jeunesse, la bande dessinée (avec le rachat des Éditions Albert René, éditeur des albums Astérix), etc.

Par ailleurs, le groupe Lagardère a modifié sa stratégie en se désengageant de la distribution de presse et de la presse magazine pour investir dans de nouvelles activités, la production audiovisuelle, le commerce de détail en zone de transport (le Travel Retail), le marketing sportif et le divertissement (notamment dans le spectacle vivant, espérant ainsi trouver de nouvelles sources de valorisation pour compenser les aléas des autres activités, dont celles du livre.
 
Le livre de Jean-Yves Mollier pose une question incontournable, celle de l’avenir de l’édition et par là même de la pérennité d’Hachette Livre. Toutefois, au-delà de l’activité de sa branche maîtresse qu’est le livre, c’est l’avenir du groupe Lagardère qui est en jeu, au travers d’une financiarisation qui l’a beaucoup plus fragilisé, compte tenu de ses résultats actuels, que les démêlés d’Hachette avec Amazon.
Mais, c’est sans compter sur la capacité à rebondir affichée par Hachette tout au long de son histoire…
(1)

La dénomination de la branche livre de Lagardère est fluctuante. La marque commerciale est Hachette Livre mais elle est souvent raccourcie sous la forme « Hachette », et dans les documents du groupe à destination des marchés financiers, la branche prend le nom de Lagardère Publishing marquant ainsi son appartenance au groupe Lagardère. Par commodité, nous emploierons indifféremment Hachette ou Hachette Livre dans cet article. 

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