Le film Hold-up prétend raconter l’histoire secrète de l’épidémie

Le film « Hold-up, retour sur un chaos », réalisé par Pierre Barnérias, prétend raconter l’histoire secrète de l’épidémie de Covid-19.

© Crédits photo : Illustration : Margot de Balasy

« Rien à foutre qu’on me traite de complotiste, je sais ce que je vaux »

On peut lire assidument la presse et apprécier Hold-up, retour sur un chaos. C’est le cas de Delphine et Serge. Nous les avons rencontrés sur Facebook, occupés à défendre le film contre « les attaques des médias ».

Temps de lecture : 8 min

Delphine est une passionnée de journalisme. Elle a fait une licence Information-Communication et, trois décennies plus tard, parle encore avec chaleur de ce qu’elle y a appris. À 25 ans, elle est partie réaliser son rêve au Mexique : tourner un documentaire. Elle n’a pas pu le terminer et « la vie » l’a conduite dans la communication culturelle puis, pendant onze ans, dans l’enseignement. Prof dans un lycée privé, elle assurait en experte les modules d’éducation aux médias. Au chômage depuis quelques mois, elle réalise « un travail d’information à [son] niveau » en relayant sur Facebook des articles « qui amènent à réfléchir ». Elle vit dans une ville moyenne du sud de la France. Elle a 49 ans. 

Serge, lui, a « failli être astrophysicien ». Finalement, il a intégré une école de commerce. Il a occupé des fonctions dirigeantes dans de grands groupes. Il fait désormais du conseil, à son compte. Il a « adoré » le JDD, il a été abonné au Monde, il a beaucoup lu Les Échos. Depuis 2016, son forfait SFR lui donne accès à « un maximum d’informations » sur le kiosque numérique de l’opérateur. Il lit la presse sur sa tablette, c’est plus pratique. « Attentif à ce qui se passe », il « aime apprendre et comprendre ». Il vit en banlieue parisienne. Il a 59 ans.

« Il y a pléthore de sources sur Internet »

Comme des centaines de milliers de personnes, Delphine et Serge ont regardé Hold-up, retour sur un chaos. Serge, qui l’avait « écouté trois fois » quarante-huit heures après sa mise en ligne, trouve que c’est « un excellent documentaire ». Delphine regrette des maladresses formelles, mais les comprend : « La forme classique d’un documentaire aurait fait fuir les spectateurs. Les infos doivent être accessibles pour le quidam de base. » Sur le fond, elle n’envisagerait « pas une demi-seconde » d’émettre des réserves : « J’avais balancé pas mal de bombes sur Facebook ces dernières semaines. J’étais arrivée aux mêmes conclusions que le film. »

Delphine s’est mise « en alerte » quand le recours à l’hydroxychloroquine pour traiter le Covid-19 a été interdit par le ministère de la Santé. « Ça m’a fait tiquer. De quel droit un État se permet-il d’interdire une pharmacopée, à moins de vouloir amener tout un pays à la faillite et une part importante de la population à la mort ? » Alors, « dix heures par jour », pendant des semaines, elle a lu tout ce qu’elle a trouvé sur le sujet. « Il y a pléthore de sources sur Internet. Des encyclopédies en ligne, des sites universitaires, de boîtes d’édition… On a tous les moyens de vérifier une information. »

« Soldats de l'oligarchie »

Serge, lui, a trouvé fantaisistes les prévisions des morts du Covid et les discours sur le « rebond » de l’épidémie. Il prévient : « Quand il y a anguille sous roche, moi, je gratte. » Pour se documenter, il a acheté les livres de Michel Onfray, de Bernard-Henri Lévy, du professeur Raoult, de Philippe Douste-Blazy et du professeur Perronne. 

Serge a pris l’habitude de « gratter » ainsi en 2017. « Pendant la campagne présidentielle, le JDD parlait de Macron comme d’un petit génie. Je me suis rendu compte que c’était aussi le cas du Figaro, du Monde, de Libération. La pluralité idéologique avait disparu. Pendant ce temps-là, les autres candidats se faisaient tailler des costards trois pièces. » Sa conviction fut bientôt faite : « Il a été décidé que l’oligarchie devait prendre le pouvoir. D’où la fabrication de Macron, au détriment de Juppé, pour dessouder le Code du Travail. Biden et Macron sont des soldats de l’oligarchie. C’est un fait. »

« Je ne suis pas quelqu’un de crédule »

Pour Delphine, le tournant est plus récent. Témoin d’événements graves dans son milieu professionnel, elle a multiplié les dénonciations. En vain. « Après une série de coïncidences qui n’en sont pas, raconte-t-elle, j’ai commencé à me renseigner sur la franc-maçonnerie… » De proche en proche, elle s’est intéressée à « la question de l’idéologie kabbaliste ». 

Elle dit : « Je ne suis pas quelqu’un de crédule, je suis quelqu’un qui cherche… On m’a appris en Info-Com à ne négliger aucun support d’info, à regarder différents canards, à repérer les points de divergence… Dans mon réseau, je relaye des journaux de tous bords. C’est comme en politique, il y a des choses intéressantes partout. » Elle se voit en éveilleuse de consciences. Dans son entourage, « les trois quarts des gens ont regardé Hold-up ». Sidération générale. « Après deux ans de « gilets jaunes », les gens avaient déjà compris que quelque chose n’allait pas. Faut pas avoir fait Saint-Cyr pour se rendre compte que les gens crèvent la bouche ouverte. Mais maintenant, ils comprennent pourquoi. »

« Ces mecs n’ont aucune culture »

Serge s’est inscrit récemment sur Facebook, pour retrouver des amis. Il y passe pas mal de temps et ne mégote pas sur les points d’exclamation. Certains jours, la bêtise de ses contemporains l’effraie. Les platistes, par exemple. « Ces mecs n’ont aucune culture. Ils sont complètement cons. »

Serge, lui, revendique « une culture politique, historique, économique, financière ». Sa conversation est labyrinthique. Dès qu’un raisonnement s’approche d’une impasse, il tente l’intimidation intellectuelle : « Vous savez ce que disait McLuhan ? », « Vous connaissez le fonctionnement du cerveau reptilien ? Et celui du limbique ? », « C’est la loi binomiale, vous comprenez ? » Parfois, sur Facebook, il se fait taxer de complotiste. Il certifie que ça glisse sur lui « comme un pet sur une toile cirée ». Il précise : « J’en ai rien à foutre qu’on me traite de complotiste, je sais ce que je vaux ! »

« On a un cerveau, faut s’en servir »

En ce moment, quand il veut se détendre, Serge allume Cnews. Sinon, il regarde plutôt TF1 et « un peu BFM TV». En presse écrite, il distingue « les journaux des milliardaires » et « les indépendants » : Le Canard enchaîné, Mediapart, et Front Populaire, la revue de Michel Onfray. Delphine confie bien aimer Natacha Polony avant de se raviser : « Je n’ai pas d’organe de presse de préférence. » Tous deux insistent sur leur capacité à penser par eux-mêmes et à s’autodéterminer : « On n’est pas des moutons ». Ils répètent aussi : « On a un cerveau, faut s’en servir ».

Au cours des jours qui ont suivi la mise en ligne de Hold-up, ils ont vu défiler sur Facebook les posts de médias faisant la promotion de leurs articles de fact-checking. Signal indubitable à leurs yeux que le film touche juste. Cette « levée de boucliers » est la preuve que les journalistes sont « au garde à vous devant leurs actionnaires », estime Serge. Delphine souligne que « la formulation des titres trahit les intentions des détracteurs ». Elle soupire : « Vous savez qui finance la presse… » 

« Travail de sape »

Tous deux s’interrogent : pourquoi les médias dépensent-ils autant d’énergie à contredire un film s’il est si farfelu ? Certains de leurs amis s’étonnent que ces contenus soient gratuits « alors qu’ils sont payants 99 % du temps ». D’autres exigent, pour équilibrer, une liste de « ce qui est vrai » dans Hold-up. Tous se réjouissent de la publicité assurée au film par « les journaleux ».  

Parce qu’ils perçoivent ce fact-checking (eux jugent le terme de « désinformation » plus adapté) comme « une insulte à l’intelligence », leur premier réflexe a été d’aller « dézinguer » ces publications dans les commentaires. Delphine en parle comme d’un méthodique « travail de sape des médias mainstream ». À force de lire ses commentaires, espère-t-elle, les journalistes, aujourd’hui « obligés de fermer leur bouche », vont finir par « se réveiller »

« Cet article est un acte complotiste ! »

Ni l’un ni l’autre n’a lu les articles avant de commenter. Ni les vérifications de Sciences et Avenir (qui a relevé « 4 fake news majeures »), ni celles des Décodeurs du Monde (qui ont sélectionné 7 exemples d’assertions « approximatives, voire complètement fausses »), ni celles de l’équipe CheckNews de Libération (qui s’est attardée sur « dix contre-vérités »), ni celles de l’AFP (qui est revenue sur « une trentaine de fausses affirmations »). Ils ne voient pas l’intérêt. 

Pour la Revue des médias, ils ont accepté d’en lire un. Serge a choisi celui du Monde. Après une première conversation téléphonique de 58 minutes, il a détaillé sa réaction dans une succession de 33 messages postés sur Messenger (avant de passer aux e-mails). Il en ressort qu’il pense qu’« on » a demandé aux journalistes du Monde de produire un texte « à charge ». Il écrit : « Le Monde passe sous silence les éléments gênants sur lesquels il aurait dû réagir (notamment son financement) et en parallèle grossit à souhait des dizaines de sujets en mentant de façon éhontée ! Cet article est un acte complotiste ! Il en a toutes les caractéristiques ! » 

« Les sbires de Macron »

En colère, Serge multiplie les insultes à transmettre, « de la part du peuple français », aux rédacteurs du Monde. Puis, les jours suivants, il pratique l’esquive. Il affirme que l’analyse d’un article revient à se contenter du « petit bout de la lorgnette » or « c’est l’analyse systémique qui importe ». Il promet tout de même de « faire le travail demandé ». Plus tard, il annonce avoir achevé son analyse « dans un document Word ». Mais faute de pouvoir réunir les garanties nécessaires pour « protéger sa famille », il ne l’enverra jamais.

Delphine, elle, s’est attaquée à l’AFP et à Libé. De l’AFP, elle n’attend pas grand chose : « Quand vous voyez tous les sbires de Macron qui sont au Conseil d’administration… L’info est nécessairement orientée. » Elle a malgré tout pris le temps de rédiger une note extrêmement détaillée pour répondre point par point à ces publications. Or — c’est vertigineux — les réfutations de Delphine sont fondées sur… les arguments du film. On n’en sort pas. 

« Comme une affichette dans un hall »

Déprimant ? Adrien Sénécat reste philosophe. Journaliste au Monde, il est l’un des auteurs de l’article examiné par Serge. Il sait qu’une partie du public, « déjà tellement polarisée », est « imperméable » à ce que son journal peut publier. Mais il espère qu’auprès d’autres personnes, l’information « fera son chemin ».

Son travail, suggère-t-il, ne doit pas susciter des attentes irréalistes. « Le fact-checking n’a pas pour but de faire changer d’opinion les gens. On ne fait que poser des informations factuelles sur la table, dont on peut espérer ensuite qu’elles soient reprises dans des conversations, dans des débats télé, sur Wikipédia, sur Twitter… » Il ajoute : « C’est exactement comme quand on colle une affichette dans un hall d’immeuble. On sait que tout le monde ne la lira pas. On sait aussi que tout le monde ne retiendra pas l’information. Mais elle est là. »

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