Hollywood bouleversé par la 3D ?

Hollywood bouleversé par la 3D ?

La 3D n'est pas une invention récente, bien au contraire elle existe depuis plus d'un siècle. Elle a même connue un âge d'or à Hollywood dans les années cinquante. Aujourd'hui on assiste à sa résurrection, fortement accélérée par les studios américains.

Temps de lecture : 8 min

Avatar ou le renouveau de la 3D : révolution du cinéma

Aux États-Unis, le box office américain a atteint un record en 2009 avec 10,6 milliards de dollars de recettes (contre 9.6 milliards de dollars l’année précédente) ; Avatar à lui seul ayant réalisé 749,7 millions de dollars. Ce film est numéro un du box-office dans le monde (plus de 2,7 milliards de dollars). Grâce à son unique technologie et à son double succès commercial et critique (1), les studios voient en Avatar l’avènement d’une nouvelle « industrie » dans l’industrie de l’entertainment.
« À partir de maintenant, les films seront divisés en deux époques : Av.A. et Ap.A. Avant Avatar et Après Avatar » écrit le bloggeur Jose Antonio Vargas, rédacteur « technologies et innovations » pour le Huffington Post.
 
Technologie actuelle
 
La différence avec la 3D préexistante, c’est qu’Avatar a prouvé que la technologie était maintenant assez développée pour non seulement permettre à ce procédé de s’exprimer pleinement, mais également pour l’appliquer à tout type de films et notamment à la fiction (par opposition à l’animation).
Pour réaliser Avatar, James Cameron a du co-développer une nouvelle génération de cameras stéréoscopiques et créer une camera virtuelle avec un moniteur portable lui permettant d’évoluer en 3D. Ce nouveau média permet une immersion absolue. Comme dans un jeu vidéo, grâce à quelques clics de souris, le point de vue est changé, et l’ordinateur redessine le monde virtuel à partir de cette nouvelle perspective. Il a fallu plus de dix ans à Cameron pour pouvoir réaliser le film de ses rêves. Il aurait écrit Avatar au milieu des années 1990, mais a dû attendre que la technologie soit prête pour pouvoir le réaliser.
 
 
Perspectives financières de la 3D dans un marché menacé
 
La 3D représente potentiellement une fantastique manne financière (cf. tableau) et pourrait sauver le cinéma, une industrie fortement menacée par la piraterie et les autres formes de divertissement. Brett Harriss, chargé d’études Média (Entertainment) chez Gabelli & Co., prévoit que les revenus des films en 3D représenteront 15 % du box office en 2010 et augmenteront pour atteindre de 20 a 30 % d’ici 2011-2012.
Plus de 80 % des recettes d’Avatar aux États-Unis proviennent des présentations en 3D (dont 64 % pour les projections en 3D normal et plus de 16 % pour celles en IMAX 3D). La 2D ayant seulement représenté 19 % des recettes totales.
 
Prix des billets
Avec la 3D, le prix des billets augmente considérablement (de trois à cinq dollars supplémentaires). Certains cinémas du réseau AMC à New York ont même essayé de facturer vingt dollars par billet, mais ont rapidement dû faire marche arrière suite aux protestations de la presse et du public. En 2009, le prix moyen d’un billet de cinéma était de 7,5 dollars, soit une hausse de 4,4 % par rapport à 2008. Pour Patrick Corcoran, porte parole de l’Association des propriétaires de salles de cinéma (National Association of Theatre Owners, NATO), cette hausse du prix des billets montre bien l’impact des projections en 3D.
 
Le cinéma : une expérience inégalée
Cette résurrection de la 3D devient également un moyen de faire revenir le public dans les salles, qu’il avait désertées au profit de nombreux autres modes de « consommation » de films (à la maison, sur ordinateur, sur iPod, etc). L’expérience de la salle de cinéma redevient donc « unique ». Robert Pisano, le Président et PDG par intérim de la puissante Motion Picture Association of America (MPAA), le lobby du cinéma aux États-Unis annonçait récemment : « Notre industrie est en mutation. […] Le futur de notre industrie est numérique et en 3D. Nous voyons ça comme une renaissance de l’expérience d’aller au cinéma ».
C’est ce que les studios martèlent continuellement depuis l’avènement de la nouvelle 3D. Jeffrey Katzenberg, PDG de Dreamworks Animation est sur le front. Dans une réponse au critique du L.A Times Patrick Goldstein publiée dans Variety, il affirme : « La 3D numérique est très réelle, elle enrichit l’expérience du cinéma de manière tout simplement phénoménale. Ce procédé offre aux cinéastes un tout nouveau vocabulaire visuel et donne la possibilité au public de franchir la barrière de l’écran et d’entrer dans d’autres mondes ».
 
 
 
Piraterie
Enfin, face au danger que représente la piraterie, la 3D se pose comme une arme redoutable, puisqu’il est impossible - pour le moment - de pirater ce type de films. Le secteur du cinéma et de la télévision aux États-Unis, qui représente 180 milliards de dollars au sein de l’économie américaine, serait victime d’un manque à gagner de 20 milliards de dollars par an à cause de la piraterie, aux dires de la MPAA. C’est donc l’ennemi public numéro un pour cette industrie et la 3D arrive à temps pour lui faire face.
Pourtant, les studios rencontrent des difficultés pour susciter l’engouement nécessaire à l’adoption définitive de ce « nouveau » format.

Résistances face à la 3D : coûts élevés, scepticisme et conversion 2D/3D

Les studios multiplient les appels aux exploitants les pressant de s’équiper pour le passage à la 3D.
Pour les propriétaires de salles de cinéma, cela implique un investissement de taille. En Amérique du Nord, le coût de conversion des écrans est estimé à environ 3 milliards de dollars. Un simple projecteur digital par exemple peut parfois revenir à 150 000 dollars. Il faut rajouter à cela le coût d’un écran, d’un nouveau matériel son, et d’envisager éventuellement la rénovation des salles (fauteuils supplémentaires). La transition peut donc représenter des millions de dollars. Selon certains experts de l’industrie, s’équiper d’un projecteur numérique et changer l’écran couterait en moyenne entre 75 000 et 100 000 dollars à l’exploitant.
 
Certains ont cependant pris les devants. Les chaînes Regal, Cinemark et AMC Entertainment aux États-Unis et au Canada se sont mobilisées pour le passage au numérique (et donc à la 3D) en créant le réseau Digital Cinema Implementation Partner (DCIP) en 2007, qui représente 14 000 cinémas en Amérique du Nord. DCIP a réussi à lever 660 millions de dollars notamment auprès des studios. L’investissement pour les membres de ce réseau est minime : entre 4 000 et 8 000 dollars pour la location d’un projecteur numérique, le reste étant pris en charge par le DCIP. Fin mai 2010, 4 384 écrans de cinéma adaptés à la 3D étaient recensés aux États-Unis par la NATO. Pour les exploitants, cet investissement permet d’augmenter leur marge de 10 %, la 3D représentant une marge de 30 % des recettes.
 
 
Alors que Martin Scorsese et Kenneth Branagh ont créé la surprise en se convertissant à la 3D (l’un avec Invention of Hugo Cabret, l’autre avec Thor prévus pour 2011), d’autres personnalités influentes du cinéma, telles que les critiques Anthony Lane - New Yorker - et Roger Ebert- Chicago Sun-Times - et les réalisateurs Christopher Nolan et John Favreau dénoncent les inconvénients du format. Dans un article publié en mai 2010 par le magazine Newsweek, Roger Ebert, critique américain émérite, détaillait ses arguments en défaveur de la 3D. Il dénonçait la prédominance de l’aspect financier de cette technologie qui bénéficie aux fabricants de projecteurs 3D, aux exploitants et bien entendu aux studios, lesquels ont trouvé avec ce format un nouvel outil marketing pour ramener le public au cinéma. Enfin, il évoquait les divers maux qu’elle est susceptible d’engendrer (2), l’obscurité propre aux films en 3D et le fait qu’elle ne s’adapte pas à tous les types de films.
Tout comme Roger Ebert, certains réalisateurs et talents à Hollywood ne sont pas encore convaincus. C’est le cas de Christopher Nolan, réalisateur d’Inception,qui, pour justifier le choix de la 2D, expliquait au public du L.A Times Hero Complex Film Festival que la qualité de la technologie 3D n’était pas encore là et qu’il trouvait « la faiblesse des images très repoussante ». Pourtant le réalisateur a annoncé que s’il devait tourner en 3D, il serait en faveur de la conversion en postproduction. Jon Favreau, réalisateur d’Iron Man, lui aussi préfère la 2D. Lors d’une avant-première de son dernier film, il annonçait : « "Cowboys and Aliens" est prévu pour l’année prochaine en 2D, prenez l’argent que vous économisez pour aller le voir une deuxième fois ».
Même son de cloche chez certains talents. En mars dernier, à l’occasion du Showest (Convention de l’industrie cinématographique à Las Vegas), l’actrice de Sex and the City Sarah Jessica Parker annonçait à propos de la 3D : « c’était déjà assez dur d’accepter les écrans en HD […]. Peut-être que je suis démodée mais je suis une fille 2D. Je ne veux pas avoir l’air de sortir de l’écran et de ramper vers le public ».
Enfin, le public - élément clé - ne semble pas complètement convaincu si l’on en juge par les récents chiffres des films 3D au box office.
 
Les défendeurs de la 3D attribuent ce sentiment à la piètre qualité de films comme Le Choc des Titans ou Le dernier maître de l’air sortis dans la mouvance d’Avatar mais rapidement convertis en 3D en postproduction (ce qui n’est pas le cas du film de James Cameron). Le Choc des Titans en est l’exemple le plus flagrant. Malgré un bon score de 491,9 millions de dollars au box office mondial, le film a été abattu par la critique, choquée par une conversion faite à la va vite, en dix semaines, et bâclée. Qualifiée de « maladroite et ratée », elle a pourtant coûté 4,5 millions de dollars à Warner Bros.
Or, de plus en plus de studios et de producteurs font appel à ce procédé de conversion 2D/3D pour pouvoir utiliser la 3D comme argument marketing et donc bénéficier des retombées financières liées au format. Les sociétés spécialisées dans la conversion 2D/3D sont très peu nombreuses et débordées par la subite charge de travail. Il en résulte une forte demande de sous-traitance auprès de sociétés qui manquent d’expertise, d’où « un travail bâclé » qui gâche l’effet de la 3D tout en semant la confusion sur l’apport du format au sein du public. Pour Vince Pace, l’un des principaux fournisseurs d’équipement pour caméras 3D, bien que la plupart des films convertis actuellement soient de mauvaise qualité, on va commencer à voir des films en 3D qui auront pris le temps nécessaire à une conversion bien faite.
Les défendeurs de la conversion en postproduction expliquent que ce système apporte plus de flexibilité créative au niveau de la cinématographie (pendant le tournage). C’est ce qui a convaincu Tim Burton et son chef opérateur Dariusz Wolski quand ils ont décidé de tourner Alice au Pays des Merveilles en 2D, pour ensuite le convertir.
D’autres professionnels affirment que c’est toute la chaîne de fabrication du film, de la production à la postproduction, à la distribution et à la diffusion, qui doit être impliquée. Un expert évalue le marché de la conversion des films et des séries télévisées en 3D à 35 milliards de dollars pour les cinq prochaines années.
Les principaux acteurs de ce nouveau marché s’appellent : In-Three Inc, Legend 3D, Sony Corp's, et Imageworks. Au niveau des coûts de conversion, la fourchette est large. Au sommet, In-Three ou Prime Focus facturent entre 50 000 et 100 000 dollars la minute selon la complexité et le temps passé à prendre des décisions créatives avec le réalisateur. À la base on trouve un système mis en place par JVC : une boite qui convertit automatiquement la 2D en 3D. Elle est disponible pour 30 000 dollars.

La 3D, un « formatage » de l’histoire

La technologie actuelle permet de résoudre les problèmes que posait la 3D avant Avatar (notamment eu égard à la restitution de la couleur et de la résolution des images) et les exploitants effectuent lentement mais sûrement la transition. Quant au public, séduit par James Cameron, il semble attendre l’occasion de s’enthousiasmer de nouveau pour un film de qualité équivalente, quitte à débourser quelques dollars supplémentaires.

Est-ce pour autant que l’on va voir la prophétie de Jeffrey Katzenberg se réaliser et que tous les films seront en 3D d’ici cinq à sept ans ?
Il est intéressant de rappeler à ce propos que Harry M. Warner, co-fondateur du studio du même nom, avait également prédît en 1953 que « tout serait en 3D dans deux ans ». Nous sommes en 2010 et une infime minorité de films 3D seulement sont distribués en salle.
 
La 3D n’est pas seulement un équipement complexe composé de doubles caméras pour le tournage, ou une conversion minutieuse en postproduction, et des écrans IMAX ; c’est également un « formatage » de l’histoire. Un film en 3D ne peut pas être pensé de la même façon, par le réalisateur et le producteur, qu’un film en 2D. Si la 3D peut certainement convenir à tous les types de scenarii, elle doit d’abord avoir été pensée à l’étape du développement et être accomplie à tous les stades de la fabrication, à savoir pré-production, production, postproduction, distribution et exploitation. Pour raconter une histoire en 3D, il faut en comprendre le mécanisme et cela demande le temps de l’éducation. Les stéréographes (intermédiaires entre le chef opérateur et le réalisateur) sont essentiels pour les films en 3D, mais ce sont tous les acteurs de la chaîne de fabrication, distribution et exploitation qu’il va falloir éduquer pour voir la 3D se répandre rapidement.
 
Au lieu de se répéter auprès des producteurs et exploitants, c’est plutôt vers les universités que Jeffrey Katzenberg devrait se tourner s’il espère un futur en 3 dimensions.
(1)

3 Oscars en 2010 : meilleure Direction Artistique, meilleur Directeur de la Photographie, meilleurs Effets Spéciaux ainsi que six autres nominations et deux Golden Globes : meilleur Réalisateur, meilleur Drame. 

(2)

Au moment du tournage, si pour une scène donnée, la distance (entre les axes des deux cameras) ou l'angle (divergence, convergence) entre elles ne sont pas réglés très précisément, le public est alors exposé à des maux de tête ou des douleurs oculaires. Certains films en 3D réalisés très rapidement sont tombés dans cet écueil. 

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