L'union dernier quotidien dans le département de la Marne

L'Union est le dernier quotidien local dans le département de la Marne. 

© Crédits photo : Illustration : Johanne Licard.

À Vitry-le-François, l’information régionale perd ses lecteurs mais pas encore de son influence

Le quotidien L’Union est le dernier journal d'information locale du département de la Marne. Dans la petite ville de Vitry-le-François, il reste le quotidien de référence, même si ses lecteurs sont de moins en moins nombreux.

Temps de lecture : 6 min

Vitry-le-François, sous-préfecture de la Marne à moins de 200 kilomètres de Paris, 12 000 habitants. Une ville à la fois proche et loin de tout. Pas de gare TGV, pas d’autoroute à proximité immédiate mais des nationales qui traversent la ville où se succèdent les camions transporteurs. Fierté de Vitry, l’imposante église la collégiale Notre-Dame de l’Assomption, la plus grande du département. En sortant de l’édifice religieux, à gauche, le bureau de poste et à quelques encablures encore, la Maison de la presse. Ce n’est pas la grande foule en cette matinée glacée de fin novembre. Mais à dire vrai, si on franchit les portes de cette boutique, c’est moins souvent pour acheter un journal que pour d’autres articles en rayon.

Dans le département de la Marne, le quotidien L’Union est le dernier rescapé d’un secteur qu’internet a ravagé il y a déjà plus d’une vingtaine d’années. Et si la situation géographique de Vitry-le-François, située au confluent de deux autres départements, permet aux habitants d’accéder à d’autres titres régionaux, L’Est éclair pour l’Aube et Le journal de la Haute-Marne, ici, c’est L’Union qui demeure le journal de référence. Pour celles et ceux qui l’achètent encore.

Avec plus de 71 000 exemplaires vendus quotidiennement — une diffusion stable par rapport à l’an dernier —, il n’est pas question d’enterrer le quotidien dont le gros de la rédaction est installé à Reims. Mais comme beaucoup d’autres, ses lecteurs vieillissent… et disparaissent. « Des clients de moins de 50 ans, je n’en vois pas beaucoup », nous confirme d’ailleurs Richard Avert, le patron de la Maison de la presse, installé ici depuis presque vingt ans. Sur son étal, on trouve à peu près toute l’offre de journaux nationaux, sauf Libération, qui ne livre plus sa boutique depuis presque deux ans, mais de toute façon, lorsqu'un client vient ici, c’est plutôt pour acheter un quotidien du coin. Le commerçant estime que le rapport de vente entre un titre national et régional est de un à huit.

Le quotidien L'Union sur la place de la Halle à Vitry le François
Les locaux du quotidien L'Union, place de la Halle à Vitry-le-François. Illustration : Johanne Licard.

À Vitry-le-François, L’Union se vend à 3 200 exemplaires chaque jour. C’était 4 000 il y a sept ans, lorsque Damien Engrand est arrivé pour en devenir le chef d’édition. « Les gens sont encore attachés au journal, il fait partie de leur vie, son enracinement est bien réel mais ils l’achètent de moins en moins », détaille le journaliste. Une tendance qu’il sera difficile d'inverser alors que Vitry-le-François se vide de sa population depuis quarante ans et que même parmi celles et ceux qui lisent L’Union, peu l’achètent encore.

« Je ne suis pas assez informée et c’est dommage »

C’est le cas par exemple pour Marylène Beldigod, 70 ans, attablée dans une brasserie du centre-ville avec sa fille Peggy, 50 ans, et sa petite-fille Raphaëlla, 22 ans. C’est le beau-père de Marylène qui achète le quotidien avant que son mari ne le récupère, le lise, puis le passe à sa femme qui le feuillette au gré de l’actualité. Pour s’informer, Marylène privilégie les journaux télévisés à 13 heures comme à 20 heures, zappant entre « la une et la deux pour savoir ce qui se passe dans le monde ». Et « beaucoup la quinze aussi car on y apprend plein de trucs ». La quinze, c’est BFMTV, la seule chaîne d’info qui nous sera citée par les Vitryats. Sans abonnement internet à la maison ni smartphone dans son sac, Marylène n’est pas spécialement touchée par la propagation des « fake news », ce qui ne l’empêche pas d’en avoir peur. Elle apprécie à ce titre les séquences de « fact-checking » qui lui permettent de démêler le vrai du faux.

La télé, sa petite-fille Raphaëlla ne l’utilise que pour Netflix et Prime Video, jamais pour les infos, ou alors si sa grand-mère l’appelle pour lui signaler un événement. « Il ne me viendrait pas à l’idée de l’allumer à 19 heures », reconnaît d’ailleurs cette jeune boulangère-pâtissière. Les rares fois où elle a regardé les infos, c’était lors des attentats de 2015 et pour quelques-unes des allocutions d’Emmanuel Macron durant la crise sanitaire. Le reste du temps, sa source d’information s’appelle Facebook. Avec ses limites… « Je ne suis pas assez informée et c’est dommage », admet la jeune femme qui ajoute que son petit ami, lui, parcourt Google Actualités pour se tenir au courant.

La mère, la fille et la petite-fille à Vitry-le-François
Marylène, Peggy, Raphaëlla : trois générations de femmes attablées dans une brasserie de Vitry-le-François. Illustration : Johanne Licard.

Des habitudes qu’on retrouve chez Julie, 30 ans, salariée d’un commerce de Vitry-le-François. Elle regarde la télé, mais pas les JT, « on nous répète toujours la même chose », ni les chaînes d'info, « elles racontent tout et n’importe quoi ». Elle s’informe grâce à Facebook : « Il y a tout ici. » Par « tout », il faut comprendre ce que partagent ses « amis » car Julie, pas plus que Raphaëlla, ne suit les pages de médias locaux ou nationaux, se contentant de lire ce qui défile sur son fil d’actualité. Sans être dupe : « On y trouve surtout des conneries. » Une méfiance qui se retrouve dans un sondage publié le 25 novembre lors des Assises de l’audiovisuel local : moins d’un Français sur cinq fait confiance aux réseaux sociaux pour s’informer alors qu’ils sont 80 % à croire ce que disent la presse régionale, les radios et les chaînes de télévision locales. Un avantage considérable pour ces médias, qui sont pourtant en inexorable perte de vitesse face aux plateformes de médias sociaux.

« Nous nous effaçons progressivement »

Cette perte de vitesse est déjà largement observée aux États-Unis, avec l’apparition de « déserts de l’information ». C’est ainsi qu’on appelle ces zones où il ne subsiste qu’un seul journal local, voire plus aucun. Selon l’organisation PEN America, plus de 1 800 titres de presse ont mis la clé sous la porte depuis 2004, laissant ainsi 200 comtés et plus de trois millions d’Américains sans le moindre journal local. La moitié des comtés restants, c’est à dire à peu près 1 500, doivent composer avec un seul titre, le plus souvent hebdomadaire.

Si la France n’en est pas là, les risques de désertification de l’information sont bien présents. La Revue des médias avait déjà fait apparaître des zones frappées par ce phénomène or, depuis, aucun élément ne permet d’envisager une amélioration de la situation. Le public fait confiance à ses médias locaux mais ne les achète plus. L’illusion d’avoir tout à disposition gratuitement sur internet rend de plus en plus inaudible la promotion de la presse payante. Philippe Launay, chef d’édition adjoint à L’Union, nous raconte qu’un lecteur âgé de 80 ans, abonné depuis quatre décennies, est venu à l’agence pour arrêter son engagement « car ses fils ont tout sur leur “plaquette” (sic) ». « Nous nous effaçons progressivement, souffle Philippe Launay, mais si vous me demandez si la presse régionale quotidienne est morte, je réponds que non. »

« Au début des années 2000, quand je rentrais chez moi avec la voiture du journal, j’étais quelqu'un ! »

Les habitants de Vitry-le-François continuent de s’intéresser à ce qui se passe dans leur ville et aux alentours. Étonnamment parfois davantage à ce qui se passe dans les villes d’à côté plutôt que chez eux. Pierre, père quadra d’un garçon qu’il attend devant l’école, nous explique ainsi être plus curieux des activités proposées du côté de Saint-Dizier, Epernay, voire Reims que de celles de sa propre ville. « On a le sentiment que c’est ailleurs que ça se passe. Vitry s’est rétrécit et j’ai le sentiment que j’ai mieux à faire ailleurs. » Pour savoir quoi faire, il regarde parfois le quotidien local mais ce sont surtout les pages Facebook des autres villes qu’il consulte. Encore une chasse gardée des médias régionaux qui leur échappe doucement mais sûrement.

Manque de chance, ceux-ci ne peuvent pas s’appuyer sur une équipe sportive en vue pour garder un lien avec les habitants. À la différence de Reims et de Troyes, qui ont toutes les deux des équipes de foot en Ligue 1, Vitry-le-François, située à seulement une heure de route, ne brille dans aucune discipline sportive. Alors, encore une fois, les Vitryats regardent au-delà de leur ville.

Malgré cet éloignement progressif, être journaliste d’un titre régional octroie toujours une place à part aux membres d’une rédaction. Philippe Launay, de L’Union, raconte : « Au début des années 2000, quand je rentrais chez moi avec la voiture du journal, j’étais quelqu'un ! » Si les voisins sont peut-être moins bluffés aujourd'hui, à en croire Damien Engrand, leur situation reste enviable : « C’est une fonction qui a encore du prestige, nous sommes toujours considérés comme des notables de la ville. » Au point même d’être sollicité lors d’un conseil municipal comme le serait un élu, ou cité lors du discours d’un maire lors d’une cérémonie du 11 novembre. Un lien social qui résiste encore au risque de désertification de l’information.

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