« Pour que que les journalistes parlent du changement climatique, on va les former »

« Pour que que les journalistes parlent du changement climatique, on va les former. »

© Illustrations : Benjamin Tejero

Quand Jean-Marc Jancovici invitait des journalistes au ski

Il est l’auteur du livre le plus vendu en 2022, Le Monde sans fin, une BD consacrée au climat et à l’énergie. Il aime beaucoup moucher les journalistes (et ses fans en redemandent). Pendant plus d’une décennie, il en a aussi invités près de 200 à s’informer à ses côtés dans une belle station de ski. 

Temps de lecture : 8 min

Thomas Sotto (2013), Christine Kelly (2007), Bernard de la Villardière (2012) ou encore Louis Bodin (2011) et Evelyne Dhéliat (2007). À onze reprises entre 2006 et 2019, des journalistes célèbres, des présentateurs météo et surtout des rubricards environnement se sont retrouvés lors de week-ends prolongés à Combloux, une station de ski de Haute-Savoie à la fois chic et préservée. L’objectif de ces « Entretiens de Combloux », affiché à l’époque sur le site internet de l’office du tourisme: « fournir les grandes données de cadrage sur l’énergie et le changement climatique » à « des personnes qui comptent dans le paysage médiatique » .

L’idée est née en 2005. C’était sur une piste de ski, déjà. Le journaliste (LCI) et animateur de conférences Jean-Louis Caffier se souvient : « J’avais invité Jean-Marc à participer à des rencontres sur la météo en montagne à l’Alpe d’Huez. On buvait un café en bas des pistes, il m’a demandé pourquoi si peu de journalistes parlaient du changement climatique. Je lui ai dit que la plupart des chefs de rédaction ne connaissent rien à l'environnement, ils viennent tous de la politique ou de l’économie. Jean-Marc m’a dit “on va les former”. »

Le journaliste et l’ingénieur polytechnicien créent une association, « Climat-Energie Humanité-Médias », et identifient un « lieu sympa » où organiser l’événement : Combloux, donc, une station dont ils connaissent plusieurs responsables. Dès l’année suivante, ils tentent de convier leur cible, à savoir les rédacteurs et rédactrices en chef et les journalistes stars. « Jean-Marc donnait déjà des conférences, il touchait quelques centaines de personnes. Ce qu’il voulait c’était parler à des gens comme Pujadas, parce que son JT était vu par des millions de personnes », précise Jean-Louis Caffier. Problème : Jancovici est totalement inconnu de ces journalistes célèbres. Présent en 2006 « en tant que compagnon de la journaliste Audrey Pulvar », puis à nouveau en 2008 alors qu’il est « l’homme le plus écouté de France », Fabrice Drouelle dit ainsi avoir « découvert le personnage » Jancovici à Combloux. Invité en 2012, l’ancien rédacteur en chef adjoint du 20h de France 2 Thibaud de Barbeyrac reconnaît qu’il n’avait avant cela jamais entendu parler de Jancovici. 

Ski le matin, boulot l'après-midi

Les journalistes spécialistes de l’environnement, eux, connaissent celui qu’ils appellent déjà « Janco ». La plupart l’ont déjà croisé ou lu. Ce dernier est l’influent « conseiller énergie-climat » de Nicolas Hulot, à une époque où celui-ci s’implique en politique jusqu’à peser un temps sur la campagne présidentielle de 2007. L’ingénieur est aussi l’auteur d’un blog à la fois riche en informations et visuellement totalement archaïque — où il développait déjà beaucoup des idées présentes dans sa BD à succès — , ainsi que d’un livre paru en 2006 sous-titré tout simplement « La solution au problème de l'énergie ».

À Combloux, le séjour est très plaisant. Karine Le Loët, présente en 2011 en tant que journaliste pour le magazine Terra eco, se souvient d’une ambiance de « colonie de vacances ». Thibaud de Barbeyrac utilise la même expression et détaille ainsi le programme : « Le matin c’était ski pour ceux qui veulent, l’après-midi c’était boulot ». D’autres participants mentionnent de très bons repas sur les grandes tablées en bois de chalets-restaurant et certains précisent que Jancovici et Caffier skiaient très bien et aimaient le montrer. 

La cible des rédacteurs et rédactrices en chef et les journalistes stars.
La cible : des rédacteurs et rédactrices en chef et les journalistes stars.

Le coût du séjour ? Nous avons essayé d’interroger Jean-Marc Jancovici, qui nous a répondu : « Je vous remercie pour cette proposition, mais vous tombez à un mauvais moment : j'accumule en ce moment les urgences et les imprévus, et ma disponibilité résiduelle est à peu près nulle pour les jours (voire plus) qui viennent. Vous ne voulez pas demander à Jean-Louis [Caffier, NDLR ] plutôt ? » Jean-Louis Caffier nous a donné cette estimation : environ 1 000 euros par convive, soit 20 à 25 000 euros par édition. Un coût assumé un temps grâce « au soutien de l’office de tourisme de la station », puis via « le mécénat d’entreprises privées, toutes choisies en dehors du secteur de l’énergie », explique-t-il, précisant que l’ensemble des intervenants et organisateurs étaient bénévoles. Avec le recul, un participant admet : « Je pense que la démarche était sincère. Mais cet événement était quand même calqué sur des méthodes de lobbying de l’industrie. » Une autre participante anonyme nuance quand on lui fait remarquer : « Ce n’était pas non plus un séminaire de l’industrie pharmaceutique, n’exagérons rien ! Les organisateurs n’avaient rien à vendre, et on ne nous proposait pas de massage, de spa ou d’alcool à volonté. » 

Ces incertitudes déontologiques mises à part, la première journée de formation a laissé un souvenir indélébile à la quasi-totalité des participants — conviée en 2008, la journaliste Christine Kelly nous a toutefois répondu par écrit : « Ça ne me dit rien, j’ai participé à tant de choses. Ça doit dater sûrement. Je n’ai donc rien à dire ! » Thibaud de Barbeyrac dit encore consulter « de temps en temps » les notes qu’il a prises ce jour-là et qu’il conserve sur son téléphone. Tandis que Karine Le Loët se remémore : « J’ai le souvenir de quelque chose de très clair, très très bien foutu. Même les journalistes spécialistes du sujet apprenaient beaucoup de choses. » Plusieurs experts de renom interviennent lors de ces séminaires. On y écoute notamment Hervé Le Treut, référence internationale en matière de climat et cofondateur de ces « Entretiens ». Et la discussion se poursuivait tout au long du séjour, jusque sur les télésièges. « Ce sont des gens que tu as parfois du mal à avoir au téléphone. Pouvoir les côtoyer et leur parler pendant trois jours, c’était très utile », résume un participant. 

« Ça, tout le monde peut le comprendre, même un journaliste »

Replaçons le contexte : avant la saison 2006-2007 (hiver anormalement doux et publication du quatrième rapport d’évaluation du GIEC), les questions climatiques sont peu présentes dans les journaux télévisés et, dans la presse, l’existence même de certaines rubriques dédiées à l’environnement est encore régulièrement menacée. Dans ce contexte, résume une participante : « Si on voulait se former, on avait que Combloux ». Les journalistes qui s’intéressent au sujet se transmettent donc l’info au sein des rédactions : « Il faut que tu fasses Combloux. » On prévient aussi : « Janco » n’est pas un interlocuteur comme les autres. Karine Le Loët le décrit comme une « machine » voire une « mitraillette » : « Il suffit d’un mot de ta part pour qu’il te coupe et déroule son argumentaire. C’est le même depuis des années, ça le rend très convaincant. Mais c’est parfois limite saoulant. Il t’assomme de chiffres, il ne te laisse aucune place, il ne te lâche pas. Quand j’allais me coucher à 22 heures, il parlait avec des journalistes. Le lendemain à 7 heures je le retrouvais à la même place. Je me demandais s'il avait dormi ! » Beaucoup se souviennent aussi s’être sentis rabaissés par « Janco ». Lors de ces conférences, l’ingénieur s’amuse régulièrement à piquer son auditoire : « Ça, tout le monde peut le comprendre, même un journaliste. » « Il a un ton péremptoire. Il peut être très cassant, il peut facilement faire comprendre à quelqu’un qu’il le trouve complètement con », explique Thibaud de Barbeyrac, qui précise « cela dit, avec moi, il n’avait pas totalement tort. Je n’y connaissais rien ».

À l’époque journaliste au Nouvel Observateur et invité à Combloux en 2011 Guillaume Malaurie analyse ainsi le fonctionnement de Jancovici avec les journalistes : « Il est intelligent à la manière d’un polytechnicien, c’est-à-dire en ayant du mal à inclure les autres. Il n’arrive pas à entendre qu’on puisse penser autrement que lui sans pour autant avoir tort. Mais son ton cassant avec les journalistes ne m’a jamais choqué. C’est vrai que, sur les questions énergétiques, le niveau des journalistes comme celui des élus d’ailleurs, était souvent faible . Le mode cassant de Jancovici, c’est donc plutôt une posture pour leur dire de se renseigner un peu plus sur ces sujets importants ». Jean-Louis Caffier résume simplement : « avec les journalistes, il est passé d’une fascination à une désolation, quand il a vu le niveau de connaissance de la plupart ». Les engueulades et humiliations célèbres de « Janco » à l’encontre de journalistes, dont les fans se délectent jusqu’à en créer des détournements humoristiques (comme ici ou ), seraient donc le fruit de sa déception. 

Pro-nucléaire

Il y a un autre problème avec « Janco », que les journalistes disent avoir senti surtout lors de la deuxième journée de séminaire : son soutien appuyé et souvent sans nuance au nucléaire. C’est une position d’une part très bien documentée et argumentée et par ailleurs totalement assumée — c’est d’ailleurs lui qui a demandé à Blain de le dessiner en pèlerin pro-nucléaire dans sa BD — mais qu’il tente souvent de présenter comme la seule acceptable. Guillaume Malaurie considère qu’il s’agissait là de militantisme de la part de Jancovici : « Il relativisait systématiquement les risques liés au nucléaire comme le problème des déchets. Il a son point de vue, mais pour moi, quand on se dit écologiste, on ne prend pas le problème des déchets de très longue durée ou les risques accidentels de contamination environnementale à la légère. » 

Une autre journaliste détaille : « À la fin, il terminait par dire grosso modo : “vous voyez, tout est une question d’ordre de grandeur, c’est sûr, on n’y arrivera qu’avec le nucléaire”. Il nous avait invité, il avait installé son charisme, il était notre professeur. Donc on avait envie de le croire. Mais en rentrant de Combloux, j’ai réfléchi, je me suis souvenu qu’il n’est pas chercheur mais ingénieur lobbyiste, qu’il est pro-nucléaire. J’ai eu le sentiment de m’être fait un peu avoir. » Un journaliste lui reconnaît toutefois ce mérite : « Beaucoup de militants et responsables écologistes sont entrés dans le sujet avec le combat contre le nucléaire. Et comme ce sont souvent nos sources en tant que journalistes environnement, c’est important d’avoir un Janco qui contrebalance, il crée le débat. »

La crise sanitaire a eu raison des entretiens de Combloux, nous indique Jean-Louis Caffier. Jean-Marc Jancovici développe maintenant son argumentaire dans sa BD à succès et dans ses cours filmés et diffusés sur Youtube. Il fait naître les mêmes débats dans d’autres sphères, sous de nombreux sapins de Noël comme dans la Revue de l’as­so­ci­a­tion des anciens élèves et diplômés de l’E­cole polytechnique. Au moins 200 journalistes sont passés par ces « Entretiens », ce qui assure une présence des personnes formées par « Janco » dans la plupart des rédactions. « Je pense qu’ils ont retenu les grands ordres de grandeur sur le climat et l’énergie. Aujourd’hui, contrairement à l’époque à laquelle on a commencé, il n’est plus possible de laisser la place à des propos climatosceptiques », espère Caffier. Ce n’est pas tout à fait vrai. Finalement, David Pujadas est venu à Combloux et même à deux reprises selon Jean-Louis Caffier. Mais en 2021, il animait encore une émission où il demandait : « Est-ce qu’on n’en fait pas un peu trop sur le réchauffement ? ».

Précisions : Thibaut Schepman a participé à l’été 2013 à un autre événement organisé par l’association « Climat-Energie Humanité-Médias » et intitulé « Les Entretiens de Savoie », une sorte de déclinaison de Combloux, avec des interventions sur la transition écologique dans plusieurs secteurs, notamment les transports. Karine Le Loët a été sa rédactrice en chef à Terra eco. 

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