Julia Cagé lors d'une interview à La Revue des médias

Julia Cagé : « Identifier les fake news est un enjeu majeur pour les chercheurs »

Le phénomène des fake news, ou « infox », pose la question de la circulation et de la reprise des informations. Des mécanismes qui requièrent l’analyse de grandes quantités de données. C’est l’objet de la recherche de Julia Cagé.

Temps de lecture : 7 min
Cet entretien a été réalisé le 20 mars 2019 dans le cadre du colloque « Les démocraties à l’épreuve des infox », organisé conjointement par l’INA et la BNF. Julia Cagé est économiste et professeure à Sciences Po.

Pourquoi vous intéressez-vous à la question de la propagation des fake news ?

Julia Cagé : Au-delà de la seule question de la propagation des fake news, dans nos recherches précédentes avec Nicolas Hervé(1)   et Marie-Luce Viaud(2) (qui a donné lieu au livre L'information à tout prix), nous avons regardé la propagation des contenus sur les sites Internet des médias en France en 2013. Nous avons pris tous les contenus produits par les sites Internet d'information, plus les dépêches des agences en français. Ce qui est très bien, mais il manquait quand même deux aspects importants de la circulation de l'information. D'une part, tout ce qui se fait hors ligne, c'est-à-dire les journaux papier, et plus compliqué, la radio et la télévision ; et d'autre part, les réseaux sociaux. L'idée est de continuer ce travail d'étude de la propagation de l'information, mais plutôt que de considérer les seuls sites internet, de considérer également la radio, notamment les journaux à la radio et les chaînes d'information en continu, donc tout ce qui se passe dans l'audiovisuel, d'utiliser ces contenus et de les transcrire en format texte pour pouvoir les comparer et les étudier avec les mêmes modalités que les contenus des sites Internet, et de rajouter toute la question des réseaux sociaux, en particulier de Twitter.

« L'idée est voir dans quelle mesure le comportement de propagation d'une nouvelle peut nous informer sur son caractère. »

Nous travaillons notamment là-dessus avec Béatrice Mazoyer(3), dans un projet transverse entre l'INA, Centrale, un laboratoire d'informatique, et Sciences Po. Nous utilisons Twitter pour essayer de voir comment les informations se propagent sur les réseaux sociaux, dans les médias traditionnels et comment elles passent ou non de l'un à l'autre. Nous désirons comprendre ce qui fait qu'une information qui n'existe que sur Twitter sera reprise à un moment par un média traditionnel, ce qui permettra sa propagation sur l'ensemble des autres médias. Ou pourquoi, parfois, ce n'est pas le cas. Nous utiliserons ensuite les fake news identifiées pour tâcher de voir si ces dernières ont eu des comportements de propagation particuliers, d'abord sur les réseaux sociaux, et ensuite dans les médias traditionnels. Il faut voir dans quelle mesure le comportement de propagation d'une nouvelle peut nous informer, avec une certaine probabilité, sur son caractère (faux ou exact).

En quoi est-ce particulièrement important d’analyser cela ?

Julia Cagé : Si nous ne le faisons pas, nous ne pourrons jamais lutter contre les fake news. Je pense que cette lutte représente  vraiment tout l'enjeu aujourd'hui.. On en distingue deux aspects. Tout d’abord, celui de l’incitation. Si l’on voit que les médias ont des mauvaises incitations qui les poussent à propager des fake news, on peut essayer d'agir sur celles-ci. La propagation d’une nouvelle est, à ce jour, extrêmement compliquée à analyser. On a beau vouloir légiférer sur cette question, aujourd'hui, on ne sait pas distinguer en temps réel une vraie information d'une fake news. On le sait dans certains cas : si je disais que cette pièce [dans laquelle l’entretien est réalisé] a des fenêtres, ce serait la désinformation. Mais bien souvent, on l’ignore, et si on désirait légiférer, cela viendrait presque trop tard.

« Aujourd'hui, on ne sait pas distinguer en temps réel une vraie information d'une fake news. »

Prenons pour exemple la dernière élection présidentielle : on aurait très bien pu accuser le Canard Enchaîné de publier une fake news lors de la sortie de l'affaire Pénélope [Fillon], car à ce moment-là, les autres médias n'ont pas de preuve entre les mains. En même temps, on ne veut pas que le Canard soit puni et ne puisse pas transmettre une information qui serait gênante en période de campagne.

Nous allons également aborder cette question, sans prétendre la résoudre entièrement, du point de vue de la propagation. Nous essayerons, en établissant des chemins et des comportements de propagation, de donner une probabilité que telle ou telle info ou nouvelle soit vraie ou soit fausse. Cela ne permet pas de résoudre le problème, mais cela permet d'allumer un petit feu rouge si cette information, en temps réel, semble se comporter comme une fake news. Comme il se trouve qu'on ne peut pas vérifier l'ensemble des informations qui se propagent sur les réseaux sociaux, cela permettra de passer davantage de temps sur celles-là.

 

La notion de fake news est-elle assez claire ?

Julia Cagé : L'objet de la recherche est  difficile à définir, et c'est là tout l'enjeu. Si nous savions définir exactement une fake news, si nous savions l’identifier immédiatement, il n'y aurait plus d'enjeux pour les chercheurs. Le problème est que nous ne savons pas, et c'est sur quoi nous travaillons.
 

Comment procédez-vous pour l’analyse des données ?

Julia Cagé : Je ne fais pas ça à la main. C'est un travail que je ne pourrais absolument pas faire sans l'INA. Il y a énormément de défis d'un point de vue computationnel quand on réalise ce travail. Pour vous donner une idée, nous avons tenté de collecter, avec Béatrice Mazoyer et Nicolas Hervé et les outils de l’INA, quasiment tout le flux de Twitter en français. Cela représente plusieurs millions de tweets par jour. Le collecter en continu, tout comme le stocker, est compliqué. Appliquer par-dessus des algorithmes de clustering pour mettre ensemble les tweets qui parlent des mêmes événements, c'est quelque chose qui n'a même pas encore été vraiment résolu en informatique. Ça fait partie du cœur de la thèse de Béatrice Mazoyer.

« Derrière la question de la propagation des fake news, il y a celle de l'incitations des médias traditionnels à reprendre des clickbaits. »

Ensuite, le chercheur en sciences sociales, en l'occurrence en économie et sciences politiques, amène sa touche. De tout ça, nous tirons des statistiques, que l’on utilisera et que l’on a utilisées dans nos travaux précédents pour quantifier la vitesse de propagation de l'information, l'originalité, mais aussi pour en tirer des conséquences. Par exemple, ce que nous avions vu avant sur la question de l'originalité interroge sur les incitations des médias à produire de l'information de qualité, s'ils sont systématiquement copiés-collés par leurs concurrents. Derrière la question de la propagation des fausses nouvelles entre les réseaux sociaux et les médias traditionnels, il y a la question des incitations des médias traditionnels à reprendre des informations que l'on qualifie de « putaclic » dans le langage technique. Ce n'est pas très élégant, mais clickbait en anglais, ce n'est pas mieux. Pourquoi ont-ils eu, ou pas, des incitations à les reprendre ? Qu'est-ce que cela leur rapporte comme trafic ? Ensuite, il faut essayer de mettre des chiffres derrière ce trafic, déterminer le chiffre d’affaires publicitaire, etc.

 

Les médias ont-ils une responsabilité dans la propagation des fake news ?

Julia Cagé : Il faut dire les choses très clairement : la plupart des médias ne propagent pas de fake news. Au contraire, ils passent un temps et une énergie folle à lutter contre. La tendance actuelle, ce sont plutôt les Décodeurs [du Monde], les initiatives de fact checking : Libération en a une, l'AFP en fait aussi énormément. Nous voyons que c'est très important. L'AFP reçoit, tous les jours, beaucoup de demandes : non seulement des autres médias, mais surtout des citoyens. Même sur Internet, vous pouvez l’interpeller et lui demander si telle photo est vraie. La plupart des médias, donc, essaient de se battre contre les fake news.

Que signifie « lutter contre les fake news à la racine » ? C'est encore une question d'incitation. Il faut comprendre ceux qui propagent ces fake news. Y a-t-il un travail à faire sur la publicité sur Facebook ? Oui. Il faut interdire beaucoup plus que ça ne l'est fait actuellement, et pas seulement au niveau français et européen. Il faut interdire la publicité politique, par exemple, sur Facebook, ce qui permettrait de limiter la propagation de fausses nouvelles, utilisées à des fins politiques dans ces cas-là. Il faut également interroger le poids croissant joué par des groupes d'intérêts américains qui vont aussi essayer de rentrer dans le jeu électoral européen en utilisant les réseaux sociaux pour faire passer un certain nombre de fausses nouvelles. Il faut interroger la propriété d'un certain nombre de groupes de médias.

C'est moins frappant aujourd'hui en France, mais dans un pays comme le Canada, vous avez l'équivalent de Breitbart News, qui se nomme Rebel Media. C'est un groupe de médias financé quasi exclusivement par les Mercer, des milliardaires américains. S'ils venaient à financer l'équivalent en France, il faudrait s'interroger là-dessus. Ce sont des fake news vraiment politiques. On peut essayer de se battre à la racine. Cela pose d'autres questions qui m'intéressent fondamentalement, notamment la question du financement des groupes d'influence, des partis politiques, des think tanks, mais c'est une problématique à part. Ensuite, il y a la propagation des fake news, mais à des fins moins politiques. Il s’agit plus de contenu « putaclic », il peut s’agir de fake news, mais aussi de chatons. En l’occurrence ce n’est pas vraiment informatif. La question dans ce cas-là, c'est dans quelle mesure on affaiblit les incitations, notamment en termes de recettes publicitaires, des médias à démultiplier le nombre de clics et à mettre en avant, sur leur site, ce genre d'information.

(1)

Nicolas Hervé est ingénieur de recherche en informatique à l’INA.

(2)

Marie-Luce Viaud était chercheuse à l’INA, spécialisée en fouille et visualisation de données.

(3)

Béatrice Mazoyer est doctorante à Centrale Paris / INA.

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