Raquel Garrido et Jerem Star

© Crédits photo : C8 / Capture d'écran.

La chronique TV après la politique, « une porte de sortie après une marginalisation »

La porte-parole des Républicains, Laurence Sailliet, a annoncé le 14 juillet qu’elle quittait son poste pour rejoindre l’équipe de « Balance ton post ! » sur C8. Un choix représentatif d’un phénomène de plus en plus courant. Analyse du sociologue Erik Neveu.

Temps de lecture : 6 min
Erik Neveu est professeur de sciences politiques à Sciences Po Rennes et membre de l'équipe ARENES du CNRS. Ses travaux portent sur le journalisme, les médias, les mouvements sociaux et les problèmes publics.


Après Raquel Garrido, ancienne porte-parole de La France Insoumise, qui a rejoint en septembre 2017 « Les Terriens du dimanche » (C8), ou Sophia Chikirou, ancienne conseillère en communication de Jean-Luc Mélenchon et ancienne directrice du Média, annoncée comme intervenante sur BFM TV, c’est au tour de Laurence Sailliet, porte-parole des Républicains, d’annoncer le 15 juillet sa démission et son arrivée à la rentrée dans l’émission de Cyril Hanouna, « Balance ton post ! »… Pourquoi les émissions de télévision recrutent-elles de plus en plus de personnalités politiques en tant que chroniqueurs ?

Erik Neveu : Pour les émissions de divertissement, c’est un élément de légitimation. Avoir sur un plateau un chroniqueur qui a fait une carrière politique est une manière de dire « nous ne sommes pas qu'une émission légère, nous recrutons aussi des personnes qui ont exercé des responsabilités ». Ce n’est pas si surprenant. Avant de devenir des chroniqueurs, ce sont souvent des habitués des plateaux, comme Raquel Garrido, qui était déjà très présente sur les chaînes d'info en continu.

Ces transfuges ont-ils des points communs ? 

Erik Neveu : Les personnalités politiques recrutées sont souvent des seconds couteaux qui ont fait face à une déconvenue récente. Laurence Sailliet était dixième sur la liste Les Républicains lors des dernières élections européennes, ce qui n’a pas été suffisant pour qu’elle devienne députée.

 

Sur Twitter, Laurence Sailliet présente sa reconversion comme « une page qui se tourne ». Source : Twitter / Capture d'écran.
 

Si l'on prend l’exemple de Roselyne Bachelot, elle était sortie du jeu politique et sa carrière de politicienne est terminée. Cela peut aussi être des personnalités assez contestées et sans position centrale au sein de leur parti, comme Raquel Garrido. C'est une manière de continuer à exister médiatiquement et d'avoir une visibilité quand on en a plus à l’intérieur d’un parti. 

Ce sont des personnes que les Italiens appellent gentiment les « toutologues », c’est-à-dire des personnalités capables de parler de tout et de n’importe quoi sur un plateau. Dans les émissions vers lesquelles ces anciens politiciens se dirigent, il faut être capable d’échanger sur tous les sujets. C'est un style de compétences particulières et un préalable à leur recrutement. Dans les années 1980, l’émission 7 sur 7 présentée par Anne Sinclair était annonciatrice de ce format. On y analysait l’actualité de la semaine, tout en étant moins récréatif et en se voulant plus sérieux que ce que fait Cyril Hanouna.

La nouveauté, c'est l’alignement des politiciens sur les éditorialistes

Jusqu’ici, les éditorialistes étaient légitimes à débattre de tous les sujets et ils ont progressivement envahi les plateaux de télévision. La nouveauté, c'est cet alignement des politiciens sur les éditorialistes. Mais quand on parle de tout, le risque c'est d'en parler superficiellement. 

L’autre qualité requise sur certains plateaux, c’est d’être capable de mettre de l’émotion. Je n'ai rien contre, mais je ne pense pas que ce soit la manière la plus efficace de rendre un enjeu intelligible.

Peut-il y avoir un retour dans le jeu politique après une telle expérience médiatique ?

Erik Neveu : Il faudrait regarder au cas par cas. Mais dans les exemples évoqués, j’y vois une  porte de sortie après une marginalisation dans le champ politique. Par exemple, Roselyne Bachelot, qui est à ma connaissance la plus ancienne à avoir suivi ce mouvement-là, s’est complètement extraite du jeu politique.

En 2003, vous notiez, à propos de la présence croissante des politiciens au sein des talk-shows, que cette pratique permettait « de porter sur le politique un regard non politique ». Transformer des politiciens en chroniqueurs est-il de nature à inverser la tendance ?

Erik Neveu : Je ne veux pas avoir un discours a priori, regardons et jugeons sur pièces. Si l’on prend l'émission autour des gilets jaunes animée par Cyril Hanouna sur C8 dont j'ai vu certains extraits, c'était assez consensuel. Le discours de Cyril Hanouna consistait à dire d’un côté « vous voyez bien que Marlène Schiappa vous écoute » et de l’autre « c'est intéressant ce que proposent les gilets jaunes ». 

À la fin de l'émission « Balance ton post » consacrée aux gilets jaunes, Marlène Schiappa présente les sept mesures qu'elle transmettra au gouvernement. Source : Twitter / Capture d'écran.

Ce qui sûr, c’est qu’il faut faire de l'audience, et beaucoup d’émissions considèrent que pour en faire il faut être à la fois percutant, drôle et pas trop technique. Introduire des politiques sur un plateau télé présente un avantage pour ces émissions de débat : cela permet de rajouter de la conflictualité et du dissensus. L’ambiguïté de cette formule est qu’elle valorise une conception du débat à coups de décibels, d'éclats de voix, sans échange d'arguments. C'était déjà l'ambivalence avec les talk-shows. Donc, est-ce que ces émissions vont devenir plus politiques en introduisant des politiques ? Ce n’est pas certain.

Les politiques sur un plateau télé permettent d’ajouter de la conflictualité

Depuis quelques années, vous ne pouvez plus avoir un échange à la télévision sans qu'il y ait un représentant de la droite radicale. C'est devenu une évidence que ces gens-là ont droit à une parole médiatique importante. Et quand on se penche sur les personnalités qui deviennent chroniqueuses, on peut se demander si ce n’est pas aussi un moyen de limiter ces interlocuteurs. L’introduction sur les plateaux télé de politiciens qui sont nettement à gauche ou d’une droite dite « républicaine » peut entrainer un rééquilibrage. 

Transformer les personnalités politiques en chroniqueurs contribue-t-il à accentuer la peoplelisation de la vie politique française ?  

Erik Neveu : Oui, mais est-ce un élément très neuf ? C'est une marche de plus vers la peoplelisation qui participe à une mise à niveau. Un politicien sur un plateau télé ne vaut aujourd’hui pas plus et pas moins qu'un champion d'athlétisme, qu'un metteur en scène ou qu’une comédienne. Cette situation est complètement explicite dans les talk-shows.

Gilles Lipovetsky évoquait déjà cela quand il parlait de la « déchéance burlesque » du politique dans les années 1980. Ce type de questionnement est présent depuis une trentaine d'années. Le fait que des politiciens se transforment en chroniqueurs, ce n’est qu’une expression de plus de la désacralisation et de la quête désespérée de montrer que le politicien est à l'écoute des gens ordinaires, qu'il est capable de se mettre à leur portée et d'intervenir dans les débats de société.

Henri Guaino n’a travaillé que quelques mois à Sud Radio tandis que Roselyne Bachelot est présente dans le paysage médiatique français depuis 2012. Qu’est-ce qui fait qu’une personnalité politique s’installe durablement dans le champ médiatique ?

Erik Neveu : Si l'on prend l'exemple d’Henri Guaino, il est dans un rôle de tribun à la formule ciselée. Son discours est à destination d'un public averti. Roselyne Bachelot a construit une personnalité plus identifiable avec une image imprévisible, spontanée, gentiment déjantée et rigolote. Elle est aussi une figure visible en matière vestimentaire. Et surtout, Roselyne Bachelot est un personnage singulier car tout en se revendiquant de droite, elle est capable d'être en rupture avec sa famille politique sur certains sujets.

Récemment, j’ai lu un article de Philippe Juhem qui s’est intéressé aux cotes de popularité des politiciens. Les personnalités qui sont appréciées au-delà de leur famille politique sont souvent perçues à gauche de la droite ou à droite de la gauche et clivent beaucoup moins  que d’autres politiciens. Roselyne Bachelot rentre totalement dans ce modèle-là. Elle est capable d’être très ouverte sur des sujets de société. 

En sens inverse, des journalistes se muent en politiciens : Nicolas Hulot, Noël Mamère et dernièrement Bernard Guetta. Peut-on considérer que la frontière entre les deux professions est de plus en plus perméable ?

Erik Neveu : La frontière entre la politique partisane et le journalisme était beaucoup plus confuse dans les Républiques précédentes. Il existe beaucoup d'éditorialistes dont on devine l'ancrage idéologique. Mais ce positionnement politique est moins perceptible dans le reste de la profession. Il est peu courant que des journalistes politiques se lient à un parti et se lancent en politique.

Ce qui a changé dans le journalisme en quarante ans, c'est justement que les journalistes sont moins encartés qu’auparavant. Cela ne veut pas dire pour autant que l'espace intellectuel qui sépare les journalistes au sein de leur profession soit considérable. Lors des séquences de duel à la télévision, ils sont la plupart du temps d'accord sur tout, même s’ils jouent à se crêper le chignon. 

Le côté  journaliste encarté reste marginal et peut-être qu'à l'avenir cela changera. Si l'on prend l'exemple de Bernard Guetta, il était engagé dans sa jeunesse au sein de la Ligue communiste et il a fini macroniste. Mais est-ce quelqu'un qui avait quelque chose à perdre ? Il était en fin de carrière, ne serait-ce que pour une question d'âge. Donc il ne prend pas de risque : professionnellement ça ne le pénalisera pas.

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