La Fronde, édition du 10 décembre 1897, microfilm, Bibiothèque nationale de France (BnF).

© Crédits photo : La Fronde, microfilm, Bibiothèque nationale de France (BnF).

Dans le journal La Fronde, même le « garçon d’étage » était une femme

Une journaliste du Figaro, Marguerite Durand, se rend au Congrès international des femmes, à Paris, en avril 1896. On lui a passé commande d’un article satirique, elle rentre convaincue de la nécessité de fonder son propre journal. Ce sera La Fronde, quotidien national d’informations générales, qui ne compte aucun homme dans ses effectifs, brave les sarcasmes et parvient à exister six années durant. Un titre à retrouver dans l’exposition « Parisiennes citoyennes ! » qui s’ouvre le 28 septembre au musée Carnavalet, à Paris.

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Le 8 décembre 1897, le tout-Paris médiatique ne parle que de La Fronde. C’est le nom d’un nouveau quotidien national qui doit paraître le lendemain. Sa particularité : il est entièrement écrit, composé et administré par des femmes. La presse fait ses choux gras de cet événement, avec plus ou moins de bienveillance. Pour le quotidien financier La France, « il n’est pas plus anormal de voir des femmes « faire des lignes » que de voir des hommes mesurer du ruban ou coudre des jupes. » En revanche, d’autres surnomment ce nouveau titre « le moniteur de Saint-Lazare » en référence à la prison qui enfermait les prostituées parisiennes. Qu’importe, à la rédaction située dans un hôtel particulier parisien de la rue Saint-Georges, la directrice du journal Marguerite Durand jubile : elle est sur le point de réussir son pari. Elle a 33 ans lorsqu’elle lance La Fronde. Mais la nouvelle patronne de presse semble avoir déjà eu plusieurs vies.

Née à Paris en 1864 dans une famille bourgeoise, Marguerite Durand commence une carrière de comédienne qui la mène à la Comédie Française en 1881. Elle quitte les planches en 1888 et épouse Georges Laguerre, avocat, député boulangiste et directeur du journal La Presse. Elle divorce en 1895 puis entre au Figaro par l’intermédiaire de son directeur Antonin Périvier, avec qui elle a un fils en 1896. « À l’époque, une femme journaliste, c’est rare mais ce n’est pas exceptionnel, selon l’historienne Claire Blandin. Ce qui est décisif, c’est ce que Marguerite Durand va faire de son rôle au Figaro ». Pas question pour elle d’être cantonnée aux rubriques dites « féminines », elle va réellement faire des reportages. C’est lors de l’un deux que survient le déclic.

Laides, sottes et virago

En avril 1896, Le Figaro l’envoie couvrir le Congrès international des femmes, à Paris. Pour ses employeurs, il semble entendu que Marguerite Durand saura se moquer de ces féministes forcément sottes, laides et virago. Mais dans cette réunion, il est question de droit au travail, aux études, à la jouissance de son salaire, à l’égalité politique. À la tribune, Maria Pognon, présidente de la Ligue des droits des femmes, se distingue par sa verve. La journaliste, jusqu’ici peu rompue aux idées féministes, annonce au Figaro qu’elle renonce à écrire l’article satirique demandé. Déjà, elle réfléchit à son futur journal, où Pognon deviendra une collaboratrice régulière.

Le 9 décembre 1897, l’une des premières éditions de La Fronde, prévient : « si notre journal est une tribune de combat il est aussi et surtout une propagande par le fait. Nous parlerons de nous puisque nous parlerons de tout ». Des rédactrices aux « typotes » qui composent les pages avant l’impression, l’équipe est 100 % féminine. « Même le garçon d’étage », s’amusait-on. Durand sait que la présence d’un seul homme ferait dire à ses détracteurs qu’il s’agirait du véritable auteur des articles. La rumeur existe d’ailleurs durant toute la durée de parution du quotidien. Ce qui se révèle, en fait, une excellente publicité.

Un « style mâle »

La première raison d’être de La Fronde, c’est de « faire la démonstration jour après jour de la valeur intellectuelle des rédactrices et de leurs compétences professionnelles, nous raconte l’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu, et donc de parler de tout. Le contenu est comparable à celui des autres journaux : plutôt austère et délibérément sérieux. » Ainsi on a pu lire dans les colonnes du journal les résultats des élections législatives de 1898, le récit du 1er tour de France cycliste de 1903, les cours de la Bourse ou encore les péripéties de l’affaire Dreyfus dans laquelle La Fronde prend parti pour le capitaine. Le quotidien propose quatre pages composées de six colonnes très serrées, écrites dans un style sans fioriture. « Un style mâle », critique même le journaliste Maurice Le Blond en 1900. Le journal est alors surnommé « Le Temps en jupon », en référence au grand quotidien politique de l’époque, réputé pour sa qualité.

 « Dans notre chère patrie, on ne parle que de la grâce de la femme, de son charme, de ses séductions et autres mièvreries »

Pourtant, bien que le journal de tendance socialiste et laïque se défende d’être l’agent d’une « secte féministe », comme l’assurent ses rédactrices, son contenu est aussi militant. Lors d’une interview à La Presse, Marguerite Durand annonce la couleur : « Nous lutterons pour la femme écrivain qui veut placer sa copie, pour l’ouvrière qui veut avoir un salaire égal à celui de l’homme, pour la femme qui veut avoir des possibilités d’être épouse et mère. » À l’époque, certaines professions s’ouvrent à la mixité. On rencontre certaines de ces précurseuses à La Fronde : Caroline Rémy alias Séverine, journaliste déjà célèbre, Jeanne Chauvin, première avocate autorisée à plaider ou encore Dorothea Klumke, première femme astronome admise à l’Observatoire de Paris.

« Il existe alors une dynamique féministe globale, indique Christine Bard, historienne et commissaire scientifique de l’exposition « Parisiennes citoyennes ! » (du 28 septembre au 29 janvier 2023, au musée Carnavalet, à Paris). La Fronde a usé de son influence pour défendre ces combats, comme une caisse de résonance. » Ainsi paraissent des articles appelant à l’égalité politique, d’autres évoquant les ouvrières « pour donner une idée de l’importance du travail produit par les femmes dans notre chère patrie où on ne parle que de la grâce de la femme, de son charme, de ses séductions et autres mièvreries » peut-on lire le 12 décembre 1897.

Journalisme debout

Mais peut-on déceler dans La Fronde une spécificité féminine dans l’exercice du métier ? En raison de leur genre, les rédactrices du journal rencontrent des difficultés pour accéder à la Bourse, à la Chambre des députés ou à la mairie de Paris. Alors, elles n’hésitent pas à les mettre en scène. La journaliste Marie-Louise Néron raconte, lors d’un reportage sur une cérémonie au Panthéon, la façon dont les gendarmes l’ont éconduite du monument, et comment elle est parvenue à y pénétrer grâce à son entregent. Pour la sociologue Sandrine Levêque, ce handicap devient alors une ressource : c’est une manière de « renverser le stigmate » pour montrer leur indépendance, à une période où celle de leurs confrères masculins a été mise en cause, par exemple lors du scandale de Panama. La Fronde promeut ainsi le reportage, la recherche des faits, ce que Séverine appelle le « journalisme debout », plutôt que le journalisme « assis », composé d’éditos et de chroniques.

Sur l’actualité, le point de vue des « reporteresses » parfois dénote. « Lors d’un article sur une pièce de la Comédie-Française par exemple, le journal s’intéresse au sort des ouvreuses, note Sandrine Levêque. Il s’agit là d’un regard « féminin » dans le sens où ce n’est pas un regard de dominant ». Ce quotidien est aussi l’un des rares à évoquer le sort de Lucie Dreyfus, l’épouse du capitaine dans l’affaire du même nom. Quand on lit La Fronde, un autre élément saute aux yeux : à côté de la date du jour sont indiquées celles du calendrier républicain, russe, protestant et juif. Dans l’ouvrage Féminin masculin dans la presse du XIXe siècle (Presses universitaires de Lyon, 2022), qu’elles ont dirigé, Christine Planté et Marie-Eve Thérenty estiment que ce choix « souligne délibérément le caractère arbitraire de tout découpage du temps et suggère que les femmes qui font ce journal refusent de choisir entre des modes de datation qui, tous, sont à leurs yeux ceux des hommes. »

Audace

Certains numéros de La Fronde se sont vendus jusqu’à 50 000 exemplaires. Mais le journal, en difficultés financières, cesse de paraître quotidiennement le 1er septembre 1903. Devenu mensuel, il affirme qu’avoir tenu six années est « un résultat qui doit être noté par l’historien ». Ce n’était pas la première fois qu’un journal 100 % féminin voyait le jour. Dès 1832, La Femme libre, éphémère périodique saint-simonien a tenté l’expérience. D’autres ont connu un fort succès comme l'hebdomadaire La Française qui paraît de 1906 à 1940. Mais c’est souvent La Fronde, premier quotidien, qui est citée en référence.

Marguerite Durand a su mettre en scène l’audace de son initiative, et entretenir sa légende : en 1932, elle cède les archives de son journal à la ville de Paris pour fonder l’Office de documentation féministe français. On les retrouve aujourd’hui dans la bibliothèque parisienne portant son nom. Les  « Frondeuses » n’ont donc pas seulement rapporté les nouvelles de 1897 à 1903, elles ont rédigé au jour le jour un pan de l’histoire du féminisme.

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