Statues devant un vitrail de Notre-Dame de Paris après l'incendie du 15 avril 2019

© Crédits photo : Liebe007 / iStock.

« La télévision a rendu le patrimoine plus accessible »

Comment la télévision française traite-t-elle du patrimoine ? Quelques jours après l'incendie survenu à Notre-Dame de Paris, nous avons posé la question à Thibault Le Hégarat. Retour sur un demi-siècle de traitement médiatique.

Temps de lecture : 6 min
Thibault Le Hégarat est chercheur associé au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Il mène des recherches sur les représentations du patrimoine et du passé dans les programmes de télévision. Sa thèse vient de paraître sous le titre Chefs-d’œuvre et racines (INA Éditions, 2019).

Que pensez-vous de la couverture télévisée de l'incendie de Notre-Dame de Paris et de ses suites ?

Thibault Le Hégarat : Elle a été conforme à ce que l’on pouvait attendre d’un événement aussi marquant symboliquement, et aussi spectaculaire visuellement. Les radios et les chaînes de télévision ont modifié leur grille pour traiter de l’incendie avec de nombreuses éditions spéciales et des directs. Cet événement inattendu a monopolisé l’actualité sur tous les supports, les chaînes d’information en continu ayant évacué tout autre sujet lors de la soirée.

 

On a aussi pu observer le même traitement que celui réservé aux attentats, avec les mêmes travers. Les chaînes de télévision devant alimenter leur flux, leur véritable appétit pour les images a nécessité l’envoi de journalistes sur place. En plateau, il a fallu meubler. L’exercice est redoutable car les rédactions doivent trier une grande quantité d’informations, certaines étant contradictoires ou mensongères. Comme pour les attentats, certains directs n’avaient qu’une très faible valeur informationnelle, les journalistes se contentant de commenter les images, avec tout au plus des supputations avant les déclarations officielles des pompiers et des autorités. D’un point de vue de téléspectateur, une telle pauvreté est extrêmement décevante. Malheureusement elle est très commune aujourd’hui dès qu’un drame se produit.

J’ai immédiatement fait le rapprochement avec des archives parfois vieilles de plusieurs décennies : le traitement de l’information y était identique. Les journalistes insistaient lourdement sur l’émotion suscitée par l’événement, avec notamment des images de badauds en larmes, soit très exactement ce que la télévision avait diffusé, en 1994, lors de l’incendie accidentel du parlement de Bretagne, à Rennes. Il existe un véritable motif lacrymal autour du patrimoine à la télévision, qui revient à chaque drame, même d’ampleur plus locale. Ce n’est pourtant pas nécessaire du point de vue de l’information, mais cela contribue à l’espèce de communion qui s’opère entre téléspectateurs et téléspectatrices devant leur écran de télévision.

Dans quelles proportions les chaînes de télévision parlent-elles de patrimoine ? Comment cela a-t-il évolué au cours des dernières décennies ?

Thibault Le Hégarat : Aujourd’hui le patrimoine jouit d’une bonne visibilité à la télévision, mais cela n’a pas toujours été le cas.

Sa présence à l’antenne s’est accrue lentement pour décoller véritablement dans les années 2000, même si une forte hausse a pu être observée dans les JT des années 1980, quand le patrimoine est devenu un sujet de société plus démocratique, plus accessible.


De quel type de patrimoine la télévision parle-t-elle le plus, et pourquoi ?

Thibault Le Hégarat : La notion de patrimoine a beau s’être enrichie considérablement avec le temps, ce sont toujours les mêmes types de patrimoine que l’on voit à la télévision depuis les années 1960. On est bien en peine de trouver par exemple du patrimoine industriel dans les programmes.

Certaines émissions très pédagogiques des années 1970 ont présenté le patrimoine rural émergent, les traditions et arts populaires par exemple. Dans les années 1990, les magazines régionaux se penchaient sur le patrimoine ouvrier en donnant la parole à d’anciens travailleurs qui se battaient pour préserver et faire reconnaître ces éléments de la mémoire ouvrière.

Tous ces efforts ont été balayés quand, dans les années 2000, Des racines et des ailes a voulu être un programme de prestige sur le patrimoine. On a assisté au retour en grande pompe des dorures et des tapisseries, des portes cochères et des tympans d’église, c’est à dire du patrimoine aristocratique et des lieux de pouvoir. Or Des racines et des ailes est devenu un véritable modèle et ses influences sont perçues dans de nombreux autres documentaires et magazines, jusque sur France 5.

« Ce sont toujours des personnages célèbres qui font l’objet des programmes, et, avec eux, leurs résidences »

 

Une autre raison à cette prédilection actuelle pour le patrimoine nobiliaire et princier tient au format des programmes, où le récit occupe une place centrale. Les émissions sont de plus en plus construites autour de biographies ou, à tout le moins, sont fortement incarnées. Or ce sont toujours des personnages célèbres ou issus de l’élite qui font l’objet des programmes, et, avec eux, leurs résidences. Par facilité ou par crainte de s’aliéner le public, cette habitude perdure, et le reste de la nation est oublié.

« S’il peut être plaisant d’écouter des autodidactes parler d’un sujet avec passion, il est dommage que le service public ne sollicite pas les compétences de professionnels »

On peut aussi expliquer ces choix par l’identité des grandes figures médiatiques aujourd’hui en charge de la question. Stéphane Bern est depuis dix ans le « monsieur histoire » de France 2, mais aussi plus récemment le spécialiste attitré du patrimoine. L’approche du patrimoine qu’il propose dans Secrets d’histoire est aussi réductrice et biaisée que celle qu’il adopte pour l’histoire. France 5 a, quant à elle, commandé une série d’émissions à Lorànt Deutsch sur l’histoire de Paris. Or s’il peut être plaisant d’écouter des autodidactes parler d’un sujet avec passion, il est dommage que le service public ne sollicite pas les compétences de professionnels et d’experts au fait des résultats de la recherche récente. Ils auraient le mérite d’apporter au moins un peu de variété dans le traitement de ces sujets.

Comment les questions patrimoniales ont-elles été traitées au fil du temps ? Les formats des émissions ont-ils évolué ?

Thibault Le Hégarat : Le traitement du patrimoine n’a pas fondamentalement changé depuis les origines de la télévision. On constate encore aujourd’hui à une approche promotionnelle des sites, et le téléspectateur est invité à devenir un touriste. Dans les années 1960, le patrimoine était exposé sur le mode de la promenade, quelque chose que l’on retrouve encore aujourd’hui dans Échappées belles par exemple.

Des années 1970 aux années 1990, le patrimoine s’est prêté à des formats de plus en plus diversifiés. Après les magazines et les documentaires, il a été abordé dans des émissions de plateau, des programmes confessionnels, et même des jeux télévisés. Mais dans le fond comme dans la forme, on constate une grande stabilité des formules éprouvées. Même Stéphane Bern se revendique de Pierre de Lagarde, journaliste spécialisé dans le patrimoine, auteur de Chefs d’œuvre en péril qui a connu un certain succès dans les années 1960 et 1970.

« Une part importante des Français ne s’intéresse au patrimoine que depuis la toute fin du XXe siècle » 

Les émissions des années 2000 et 2010 investissent pleinement le rapport affectif au patrimoine. Tout y suscite l’émotion, et pas seulement lors des catastrophes. Encore une fois ce n’est pas nouveau, je l’observe sur les décennies précédentes, à la différence que cela est aujourd’hui exacerbé et presque systématisé. En outre, le discours des programmes actuels laisse entendre que les Français auraient une relation ancienne, presque charnelle avec leur patrimoine. Pourtant les enquêtes sur les pratiques culturelles révèlent que c’est seulement depuis la toute fin du XXe siècle qu’une part importante des Français s’y intéresse.

Cette façon de traiter du programme réussit-elle aux programmes que vous mentionnez ?

Thibault Le Hégarat : Le patrimoine est aujourd’hui à l’origine de fortes audiences : jusqu’à 3 millions de spectateurs pour Des racines et des ailes, et plus de 5 millions devant l’édition 2013 du Village préféré des Français. Cela est particulièrement remarquable à une époque où l’offre est multiple et fragmentée. Les émissions sur le patrimoine ont encore un caractère familial, même si leur public est vieillissant.

C’est une valeur sûre pour le service public, cependant les chaînes n’en abusent pas. Le secteur privé, en revanche, a abandonné le patrimoine dès la privatisation de TF1 en 1987. La seule exception étant le JT de mi-journée de Jean-Pierre Pernaut qui, chaque midi, propose de découvrir les édifices et les savoir-faire des régions. Le magazine quotidien Midi en France en France a décliné le principe à sa façon sur France 3.

Peut-on parler d’une singularité française en matière de traitement télévisuel ?

Thibault Le Hégarat : Il n’est pas certain que l’on ait affaire à une approche typiquement française du patrimoine. Ce qui est sûr, c’est que le patrimoine jouit en France d’une image de programme culturel, d’une aura, de prestige et de respectabilité. Cela tient notamment à ses liens avec l’histoire en général, laquelle est très appréciée dans notre pays, on le sait.

Finalement, le programme sur le patrimoine est un objet hybride, doté d’une image culturelle sans avoir de contenu « cultivant ». Je les considère comme des programmes médians puisque ni totalement populaires ni vraiment érudits. Les producteurs pratiquent le saupoudrage de connaissances touchant à l’histoire, la géographie, les arts. La finalité est bien plus de divertir que d’instruire les téléspectateurs et téléspectatrices. Des années 1970 aux années 1990, j’ai constaté que les professionnels de télévision s’étaient attachés à rendre le patrimoine plus accessible, plus proche des citoyens. Cela est passé par un traitement plus banal, moins élitiste dans le contenu, avec moins de références à la « culture cultivée », moins d’explications historiques et artistiques aussi. Cela a permis à un nouveau public de venir vers le patrimoine, qui semblait désormais moins intimidant.

Aujourd’hui, c’est un sujet pour lesquels les Français se déclarent une passion, les réactions d’émotion autour de l’incendie de Notre-Dame de Paris l’ont encore prouvé.

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