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Benoît Deseure est un homme méthodique. Lorsqu'il a été nommé responsable des rédactions locales de La Voix du Nord, en 2014, il s'est procuré un lot de chemises cartonnées et en a dédié une à chacune des vingt éditions du journal régional. Dans ces chemises colorées, il archive depuis sept ans des documents administratifs et des lettres de lecteurs. Certaines chemises sont restées très fines, d'autres ont peu à peu gagné en épaisseur. Mais l'une d'entre-elles, de couleur violette, est aussi volumineuse que les dix-neuf autres réunies. C'est la chemise consacrée à Hénin-Beaumont.

Benoît Deseure vient d'y glisser un nouveau droit de réponse demandé par la municipalité Rassemblement national (RN). Le centième. Comme les 99 précédents, celui-ci est arrivé dans les formes, adressé à Gabriel d'Harcourt, le directeur de la publication, qui n'a eu d'autre choix que de programmer son insertion dans le journal sous 72 heures — c'est la loi. Il a été placé dans une colonne, sur la droite, à la quinzième page de l’édition Lens-Liévin-Hénin ce lundi 18 octobre 2021.

Tensions

Devenu maire d'Hénin-Beaumont au printemps 2014, Steeve Briois a demandé un premier droit de réponse à La Voix du Nord cinq mois plus tard. Les suivants s'amoncellent dans la chemise violette : trois en 2015, dix-sept en 2016, dix-neuf en 2017… « Steeve Briois est sans doute la personne qui m'a le plus écrit dans ma vie, estime Gabriel d'Harcourt. Plus que ma mère. Plus que ma femme. Il exploite une possibilité juridique d'une manière qui confine à l'obstruction. » Il suffit en effet d'être « nommé ou désigné » dans un média pour être fondé à demander un droit de réponse et présenter sa version des faits. Même si l'article ne comprend pas d'erreur ni de mise en cause particulière.

le dossier des droits de réponse à la voix du nord hénin-beaumont
Les cent droits de réponse s'amoncellent dans la chemise violette. Illustration : Lucile Farroni. 

« Pour ne pas laisser dire n'importe quoi », la rédaction a pris l'habitude de publier des décryptages sous les droits de réponse. Des réponses aux réponses, en somme, qui, à leur tour, ont parfois suscité de nouveaux droits de réponse de la mairie d'Hénin-Beaumont.

Cette situation est exceptionnelle. Il arrive bien sûr que d'autres maires veuillent « répondre » dans le journal ; mais le coup de fil d'un journaliste ou une promesse d'interview suffisent généralement à désamorcer les tensions. En France, aucun autre journal régional ne témoigne de relations aussi conflictuelles avec une commune de son territoire. Et ce n'est pas près de changer.

Saumon

Pour s'en convaincre, il suffit de rencontrer Bruno Bilde. Très proche conseiller de Marine Le Pen, député du Pas-de-Calais, conseiller régional des Hauts-de-France, il est avant tout le président du groupe majoritaire au sein du conseil municipal d'Hénin-Beaumont. Une sorte de co-maire. Et le principal artisan de la pression permanente exercée sur La Voix du Nord.

« Ce n'est pas une pression permanente, corrige-t-il, ce sont des ripostes. Le journal a des pics de mauvaise foi. Quand je vois qu'ils recommencent à être vraiment militants, je me dis : vous voulez jouer à ça ? On va jouer à ça. Et hop, je leur balance des droits de réponse tous les deux-trois jours pour les calmer. "Vous avez écrit que la lumière était jaune, ceci est inexact, la lumière était blanche. Vous avez écrit que la peinture était rose, ceci est faux, elle est saumon." C'est vraiment pour un oui ou pour un non, vous voyez ? »

Peau de vache

Bruno Bilde lit La Voix du Nord sur sa tablette — même si le numérique a ses inconvénients, comme il l'a déploré lors d'un conseil municipal : « Le problème avec la version iPad de La Voix du Nord, c'est que, contrairement à la version papier, on ne peut pas se torcher avec. » Si une réunion s'éternise, il découvre l'édition du lendemain au moment de sa mise en ligne, à minuit. Sinon, c'est plutôt au réveil, « vers 6 heures, 6 heures et demie ».

S'il observe « un pic de mauvaise foi », il copie le droit de réponse-type stocké sur son iPad, le colle dans un nouveau document Word, ajoute une phrase, et transmet le tout par e-mail au secrétariat de la mairie, où l'on s'occupera d'imprimer le courrier, d'y apposer la signature de Steeve Briois et de l'envoyer en recommandé au siège du journal. « C'est extrêmement économique, souligne-t-il. Pour 5,55 euros, je publie ce que je veux dans La Voix du Nord. »

C'est dit sans jubilation excessive. Bruno Bilde affirme même regretter cette situation, « cette relation qui n'est pas professionnelle », mais il défend une position de principe : « Si vous voulez être respecté, il ne faut pas accepter d'être traité comme un punching-ball. Mieux vaut passer pour une peau de vache que pour un con. »

Muret

« Un con », c'est ce qu'il a longtemps eu l'impression d'être en lisant le journal. Ses collègues du conseil municipal aussi. En décembre 2015, ils ont décidé que c'était terminé. Ce soir-là, les adjoints au maire sont réunis à l'hôtel de ville. Ils égrènent leurs griefs contre La Voix du Nord. Pour commencer : « l'affaire du muret ». En février 2015, un muret en gabion a été érigé dans une rue résidentielle pour la transformer en impasse. Objectifs poursuivis : limiter la circulation et compliquer la fuite d’éventuels voleurs vers l’autoroute toute proche. Sur le site du journal, le muret a été réduit à « un mur anti-cambriolages », drainant aussitôt de multiples micros et caméras à Hénin-Beaumont.

Depuis, la majorité municipale est convaincue que La Voix du Nord cherche le buzz à tout prix. Elle se raconte même qu’elle est paralysée, que la crainte d’articles hostiles l’empêche de mener à bien ses projets.

Or voilà que, le 30 novembre 2015, à six jours du premier tour des élections régionales, la une du journal proclame : « Pourquoi une victoire du FN nous inquiète ». Présents sur la liste conduite par Marine Le Pen dans la région, plusieurs adjoints héninois ressentent cette manchette comme une attaque personnelle. Le lendemain, nouvelle une : « Marine Le Pen et le FN ne sont pas ce qu’ils disent ».

« Fier de ma Voix »

À la mairie, les adjoints laissent éclater leur colère. Pour eux, La Voix du Nord s’est transformée en tract. Ils décident, sauf exception, de ne plus répondre à « des journalistes qui appellent à [les] faire battre ». Il n'y aura plus que des droits de réponse. Avantage collatéral : la mairie parlera d'une seule voix.

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Marine Le Pen en une de La Voix du Nord le 30 novembre et le 1er décembre 2015. Illustration : Lucile Farroni.

À Hénin-Beaumont, les élus marinistes ne sont pas les seuls à garder ces deux unes en travers de la gorge. C'est aussi le cas des journalistes de La Voix du Nord. Le chef d'agence a été averti de l'opération la veille par son rédacteur en chef. Il en découvre l'ampleur en lisant le journal, comme n'importe quel lecteur. Les jours suivants, il constate que le fact-checking aux accents de combat servi à Marine Le Pen ne s'applique guère aux autres candidats. Et tandis que, d'un bout à l'autre de la région, les collègues affichent « Fier de ma Voix » sur les réseaux sociaux, l'équipe de la locale pressent des lendemains difficiles. « C'était un traitement qui ne s'était jamais vu avant, et qu'on n'a d'ailleurs pas revu depuis, souligne le journaliste Christophe Le Couteux. À l'époque, on se dit qu'on va forcément en pâtir. »

Huissier

Ils n'imaginent pas à quel point. Non contente de ne plus répondre aux sollicitations des journalistes, l'équipe municipale cesse de les informer des événements officiels de la commune et leur ferme les portes de réunions qu'il n'est dès lors plus possible de qualifier de publiques. Au conseil municipal, le bureau réservé à la presse est supprimé, les journalistes obligés de s'asseoir dans les rangs du public, ordinateur portable sur les genoux, subissant les sarcasmes qui leur sont destinés tout en essayant de suivre les délibérations sur des sujets qu'ils découvrent puisqu'ils sont désormais privés d'ordre du jour.

Mis en cause dans le magazine municipal, les journalistes le sont aussi dans La Voie d'Hénin, une page Facebook créée par un adjoint au maire qui sert d'exutoire à des haters anonymes. Sa ligne éditoriale est composée de rumeurs malignes, d'amalgames ébouriffants, de citations tronquées et de jeux de mots sur les patronymes des journalistes rarement entendus depuis les cours de récréation de leur enfance. Lorsque La Voix du Nord saisit la justice, la page Facebook de Steeve Briois prend le relais. « Il lâchait en pâture les noms de journalistes (mais sans aller jusqu'à l'injure ou la diffamation) et laissait ses affidés se déchaîner dans les commentaires, décrit Benoît Deseure. On a dû lui faire notifier par huissier l'obligation de modérer les commentaires injurieux. »

Masques

Et puis, il y a les messages de Bruno Bilde. Ces flots de SMS qui s'accumulent dès 6 heures du matin dès qu'un article n'a pas l'heur de lui plaire. L'expéditeur assume leur ton « ironique » ; les destinataires les perçoivent comme du harcèlement.

Dans l'espoir de sauver leur dernière heure de sommeil autant que leur santé mentale, les journalistes de La Voix du Nord qui se sont succédé à Hénin-Beaumont ont tous un jour ou l'autre modifié les configurations de leur téléphone. L'un a passé ses notifications en silencieux et désactivé la confirmation de lecture des messages. Quand Bruno Bilde s'est mis à lui écrire sur WhatsApp, il a découvert la fonction sourdine. Un de ses collègues s'est résolu à bloquer le numéro du député. Un autre lui a solennellement demandé de cesser les messages intempestifs… mais il reçoit tout de même un petit DM sur Twitter de temps en temps. Cet été, Bruno Bilde s'est inscrit sur Telegram ; il trouve toujours un canal pour les atteindre.

Dans ces messages, il est souvent question de « fiel », de « pseudo-journalistes » et de « masques » qui tombent. Et, surtout, du traitement inéquitable dont serait victime Hénin-Beaumont de la part des journalistes de La Voix du Nord.

Candy

En 2019, pour objectiver sa perception, Bruno Bilde s'est lancé dans la réalisation de tableaux comparatifs, parfois reproduits dans le magazine municipal. Nom de code de l'opération : « Compteur Propaganda ». « Je calculais le nombre d'articles polémiques au sujet d'Hénin, de Lens et de Liévin — soit trois villes entre 26 000 et 30 000 habitants dans la même édition, raconte-t-il. Les articles polémiques à Liévin n'existaient pas, c'était le pays de Candy. À Lens, pareil, tout était merveilleux. Les articles polémiques étaient réservés à Hénin. » Et de poser la « seule exigence » de la commune : « ne pas être traités moins bien que les autres ».

À la locale de La Voix du Nord, cette antienne fait soupirer. Un temps, pour se rassurer, un journaliste s'est mis lui aussi à remplir des tableurs Excel — tout en s'en voulant de gâcher ainsi de précieuses heures de travail. Sa conclusion : chaque jour, il est possible de trouver une commune mieux traitée que les autres. Pour atteindre ce statut, suggère-t-il, il n'est pas absurde d'alimenter les journalistes en infos positives et de répondre à leurs questions quand ils s'intéressent à un projet municipal.

Banquet

« Le RN a l’impression qu’on exerce notre indépendance uniquement à leurs dépens, constate Patrick Jankielewicz, le rédacteur en chef du journal. Mais ce n'est pas le cas. Nous sommes engagés dans une démarche d'affirmation de notre indépendance parce que nous pensons que c'est ce qui a de la valeur pour nos lecteurs. »

À l'occasion de sa dernière refonte d'ampleur, en septembre 2014, La Voix du Nord a drastiquement diminué les sujets consacrés aux banquets des anciens, aux galettes des rois, aux fêtes d'écoles, aux remises de médailles, aux coupes de rubans… « À cette époque, indique Patrick Jankielewicz, on s'est fâchés avec beaucoup de responsables associatifs et de maires de grandes villes qui avaient l'habitude de se voir dans nos pages tous les jours. C'était un peu trop un journal-miroir. » Plusieurs éditions locales ont ensuite été fusionnées, réduisant mécaniquement la place accordée à chaque commune.

La Belle Anglaise

La prise de distance avec les responsables politiques s'est accentuée en 2018, quand le journal a décidé de ne plus les laisser relire et corriger leurs interviews avant publication. Au point de refuser un entretien proposé par le président de la République à l'ensemble de la presse régionale. « Aujourd'hui, ajoute Patrick Jankielewicz, quand on publie une interview avec une personnalité comme Xavier Bertrand, on vérifie tout ce qu'il nous dit et on l'accompagne d'un décryptage. »

Bruno Bilde veut bien admettre que tous ces changements dépassent largement le cas d'Hénin-Beaumont. Mais son sentiment d'inéquité subsiste : « Ils ne peuvent pas lécher le cul de tous les maires du secteur et s'en prendre à nous comme ils l'ont fait entre 2014 et 2017 ! »

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Les journalistes de la locale d'Hénin-Beaumont dans leur bar favori du centre-ville. Illustration : Lucile Farroni.

Choisir ces bornes temporelles revient à désigner un homme : Pascal Wallart, l'ancien responsable de la locale d'Hénin-Beaumont, qui a choisi de quitter le journal en 2017, dans le cadre d'un plan de réduction des effectifs, « après 32 ans de "Voix" ». Cela faisait des mois que sa hiérarchie lui proposait de changer de poste mais il ne voulait pas « abandonner les collègues » de la locale. Et quand ils se retrouvaient tous ensemble à La Belle Anglaise, un bar du centre-ville, les uns et les autres se répétaient que partir, ce serait s'avouer vaincus.

Pantoufles

Bruno Bilde et Pascal Wallart se connaissent par cœur. Les deux hommes sont arrivés à Hénin-Beaumont en même temps, au tournant du millénaire. De Bruno Bilde, Pascal Wallart a d'abord perçu le souffle qui lutte contre le bégaiement, et cette voix tour à tour doucereuse et cassante qui l'a mis sur une fausse piste : il pensait avoir affaire à un vieillard.

Au téléphone, cette voix se plaignait avec constance du désintérêt du journal pour un conseiller municipal d'opposition promis à un grand avenir, Steeve Briois. Ce lecteur indigné disait s'appeler Monsieur Pierron — c'est le nom des grands-parents maternels de Bruno Bilde.

Le journaliste a reconnu cette voix deux ans plus tard. Convié au domicile de Steeve Briois pour solder une polémique, Pascal Wallart s'est retrouvé nez à nez avec un étudiant de 25 ans, Bruno Bilde, qui parlait exactement comme Monsieur Pierron. L'étudiant portait des pantoufles ; le journaliste en a conclu qu'il vivait là. « Après, raconte Pascal Wallart, Bilde s'est mis à m'envoyer des messages pour me dire combien c'était difficile d'être pédé au FN. »

Informateurs

C'est un trait marquant chez Bruno Bilde : il se confie très vite. Et très souvent, ses interlocuteurs lui font des confidences en retour. Patiemment, tout en collant des affiches pour Jean-Marie Le Pen, pour Bruno Mégret, à nouveau pour Jean-Marie Le Pen, puis pour Marine Le Pen, il s'est ainsi constitué un excellent réseau d'informateurs. Alors, quand une info pouvait servir les intérêts de son camp, si elle pouvait contribuer à « faire tomber la mafia socialiste qui tenait la ville », il appelait Pascal Wallart.

« J'étais en vérité la principale source d'informations de Wallart », fanfaronne Bruno Bilde. Il en énumère quelques-unes et dit : « Je l'ai rencardé pendant des années sans exiger aucun retour. » « Il y avait un fond de vérité dans les infos que Bilde relayait, relativise Pascal Wallart, mais c'était souvent des bruits de couloir amplifiés ou déformés… » Bruno Bilde insiste : « Je lui ai filé des scoops incroyables et je ne lui ai jamais rien demandé en retour » — l'air de le trouver un peu ingrat malgré tout.

Turpitudes

Avant l'arrivée de Pascal Wallart, la locale d'Hénin-Beaumont ne faisait pas rêver grand monde au sein de La Voix du Nord. Sous son impulsion, à force d'échos impertinents et de papiers caustiques, elle est devenue une référence pour un certain nombre de jeunes journalistes employés dans des éditions qu'ils jugeaient un peu trop respectueuses des maires en place. Au début des années 2000, beaucoup de chefs d'agences estimaient en effet que leur mission résidait avant tout dans la mise en valeur des projets de développement du territoire. À leurs yeux, dénoncer les turpitudes des socialistes au pouvoir comme le faisait Pascal Wallart revenait à « faire le lit du FN ». Le journalisme « offensif », très peu pour eux.

Quand Steeve Briois est élu, la rédaction locale maintient sa ligne de conduite. Mais son travail est désormais scruté de près. Un livre collectif, des tables rondes, des interviews : à partir de 2014, Pascal Wallart est régulièrement sollicité pour témoigner de son expérience de journaliste en territoire frontiste — son identité professionnelle se réduisant bientôt à cela. Dans ces prises de parole, les élus héninois ont su trouver de quoi nourrir leur sentiment d'être persécutés par des journalistes-militants.

Avenue Brigitte Bardot

À deux pas de la toute nouvelle avenue Brigitte Bardot — un axe baptisé en même temps que la rue André-Bilde, un Lensois « cité pour faits de résistance », qui fut peintre en bâtiment à Hénin-Liétard avant de s'installer en Moselle et d'y devenir le grand-père de Bruno Bilde — , à deux pas de l'avenue Brigitte Bardot, donc, s'élève le bar O'Shannon. En 2017, la direction du journal y a organisé une rencontre avec ses lecteurs. « On avait imaginé qu'il y aurait beaucoup de monde, que des gens viendraient nous taper dessus », raconte Patrick Jankielewicz. Finalement, seuls neuf lecteurs ont fait le déplacement. Parmi eux : Bruno Bilde. Qui a posé une question sur la nouvelle appli mobile. « Il aurait pu saisir cette occasion pour qu’on s’explique », regrette Patrick Jankielewicz.

L'année suivante, la rédaction a sollicité un rendez-vous avec l'exécutif municipal pour « mettre les choses à plat ». Bruno Bilde a fait défiler sur sa tablette les captures d'écran d'articles qu'il avait jugés scandaleux. « On était censés repartir sur des relations normales, témoigne un journaliste présent ce jour-là. Ça a tenu quelques semaines. Ils nous ont envoyé l'agenda des événements mais comme on ne couvrait pas les cérémonies au monument aux morts, ils ont considéré qu'on ne jouait pas le jeu. »

Facteur

En février 2019, Gabriel d'Harcourt se fend d'une lettre à Steeve Briois, qu'il prie en substance de bien vouloir contenir Bruno Bilde. Réponse de l'édile, avec force majuscules : « Je suis particulièrement interloqué par votre démarche puisqu'un Parlementaire, Président d'un groupe municipal de 29 élus sur 35, est libre, indépendant et ne doit pas être sous une quelconque tutelle fût-elle du Maire d'Hénin-Beaumont que je suis. » Il ajoute : « Je vous prie de ne me prendre ni pour un facteur ni pour un chargé de mission. »

En creux, le courrier du directeur de La Voix du Nord pose une question intéressante : pourquoi Bruno Bilde continue-t-il à gérer les (non-)relations avec la presse alors qu'il n'est plus adjoint à la communication depuis 2017 ? « Mais enfin, s'emporte l'intéressé, j'ai ma propre légitimité ! Je ne suis pas là parce que je couche ou parce que j'ai couché avec le maire. Je ne suis pas Brigitte Macron. » Certes.

bruno bilde devant l'hôtel de ville d'hénin-beaumont
Bruno Bilde devant l'hôtel de ville d'Hénin-Beaumont, où il préside la majorité municipale. Illustration : Lucile Farroni. 

Toute tentative de dialogue semblant vaine, le journal est lui aussi devenu procédurier. La Voix du Nord s'est mise à demander des droits de réponse dans le magazine municipal. Magazine municipal dans lequel les journalistes, au comble de l'humiliation, doivent parfois puiser leurs infos...

Institut de beauté

Aujourd'hui, le journal n'est plus ce qu'il était quand Steeve Briois est arrivé au pouvoir. Il a vendu son agence du centre-ville, transformée en institut de beauté, pour devenir locataire d'un immeuble de bureaux dans un quartier excentré. Ici, il n'y a plus d'accueil physique des lecteurs. Au premier étage, l'équipe de cinq journalistes, chargée de couvrir une vingtaine de localités, a été en très grande partie renouvelée. Les échos moqueurs ont disparu des pages, les articles sont purement factuels. « La situation nous oblige à être encore plus rigoureux », formule Benoît Deseure.

L'hostilité de la mairie RN contribue peut-être au renforcement de l'image d'indépendance du journal à l'échelle régionale, mais dans le coin cuisine de la rédaction, c'est la frustration de ne pas pouvoir travailler dans des conditions « normales » qui domine. Alors, certains jours, la motivation vacille. « Briois et Bilde veulent persuader les habitants que La Voix du Nord est un torchon pour qu'ils s'informent uniquement via les canaux municipaux », supposent les journalistes.

« C'est déjà le cas, estime Bruno Bilde. On n'a plus besoin d'eux. Je pense que leurs propres lecteurs, quand ils voient un papier hostile, se disent : "OK, on sait qu'ils ne les aiment pas". S'ils avaient la moindre influence, on n'aurait pas les mêmes résultats électoraux." »

Prédictions

Dans ce cas, pourquoi guerroyer encore ? Le député lance des bouts d'arguments auxquels lui-même ne croit pas…

Bruno Bilde est un grand lecteur d'hebdos. S'il trouve la ligne de Valeurs actuelles « trop conservatrice » et celle de Marianne « un peu trop populiste », il apprécie Le Point, L'Obs et L'Express (« même si L'Express n'a plus d'identité »). Et lorsqu'il fait des conférences de presse au sein de sa circonscription, le député se targue de pouvoir prédire, en fonction des journalistes présents, si les articles qu'ils signeront seront « corrects, équilibrés, factuels, pourris ou fielleux ». C'est évident : la presse le passionne.

Et si, après avoir passé des années à rédiger des tracts puis des posts sur le blog de Steeve Briois, après avoir pris en main le magazine municipal, le fait de voir ses textes imprimés dans La Voix du Nord — fût-ce des droits de réponse — était une forme d'accomplissement ? Et s'il aimait ça, au fond ?

Hôtel du Tigre

Au premier étage de la mairie d'Hénin-Beaumont, Bruno Bilde s'agite sur son siège. Il tapote un sous-main, retourne son téléphone, manipule sa tablette. Enfin, il lâche : « C'est vrai, j'aurais adoré être journaliste. »

Il se revoit adolescent : tandis qu'il donne des coups de main au Tigre, l'hôtel que tiennent ses parents à Verdun, il rêve du Figaro Magazine et lit religieusement les éditos de Louis Pauwels (« Quand je regarde maintenant, je me dis : comment j'ai pu aimer un truc aussi réac ? »). Mais le jeune Bruno Bilde vénère aussi Jean-Marie Le Pen. Lorsqu'à 15 ans, il prend sa carte au FN, il est conscient de tirer un trait sur sa vocation. « Si c'était pour être journaliste à National Hebdo ou à Présent, franchement, c'était pas très intéressant. »

« Ridicule » ? « Désespérant » ? « Honteux » ? « Terrible » ? « À pleurer » ? Gabriel d'Harcourt, le patron de La Voix du Nord, peine à choisir le terme le plus approprié pour qualifier ce « record du monde » de droits de réponse. « Je pense à nos lecteurs qui doivent trouver tout cela grotesque, dit-il. Je pense à nos journalistes frustrés de ne pas pouvoir exercer leur métier correctement. Mais surtout, je m'inquiète : c'est quand même une certaine conception de la liberté de la presse qui est en jeu dans cette histoire. »

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